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VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHEDRALE DE PARIS,
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT,
DESSINES
PAR CHAPUY,
E X- Or F ICI E R DU GENIE MARITIME. ANCIEN ELEVE DE L'ECOLE POLÏ TECHNIQUE;
AYEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR F. T. DE JOLIMONT,
IX INGENIE! R , K t TEl R Ut l'LlSItlliS OIVHACF9 SUR LES ANTIQUITES ET LES MHr«S DU MOYFN ACE, MEMRRF DE I.'a(.M<1MIR DES SCÏZtiC.Tf , BELLES LETTEES ET Aft/S Ut Cà!ÊM
DE LA. SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE, DE CELLE d'ÉUULATION DE R.OLLN BX AU TUES SOCIETES bà V i.\ IfcS.
PARIS 9
CHEZ ENGELMANN ET O , LITHOGRAPHES , ÉDITEURS , IUjJE LOUIS-LE-GRAND, N° 27,
IMPRIMERIE DE GOETSCIiy , RUE LOUIS-LE-GRAND , N°. 27.
f
EXPLICATION
DES PLANCHES DE FRAC MENS.
a Signes du Zodiaque et Travaux agricoles des mois de l'année.
b Soubassement du côté gauche de la porte dite de la Sainte-Vierge.
c Trumeau de la même porte.
d Trumeau de la porte Saint-Marcel.
e Trumeau de la porte latérale, côté du Nord. ■
f Quelques Chapiteaux de la porte dite de la Sainte- Fier ge.
g Bas-relief du Jugement dernier, formant le fond du timpan de la grande porte,
tel qu'il était avant 1772.
h Console de la porte Faint-Marcel.
i Rinceaux d'ornemens pris à la porte de la Vierge.
k L'un des Compartimens des voussures de la grande porte, représentant
l'Enfer.
/ Bas-reliefs sur le mur extérieur, côté du Nord, représentant diverses circon-
stances de la mort de la Sainte-Vierge.
m Partie de la clôture du chœur et des bas-reliefs qui la décorent : la Visitation ,
la JNativité, et l'Adoration des Mages.
ÉGLISE CATHÉDRALE
DE PARIS.
A cette époque où les Nations Gauloises, encore sous la domination des
Césars, voyaient à peine se dissiper les erreurs du Paganisme, les pre-
miers Chrétiens, en butte aux plus affreuses persécutions, et presque
sous la hache des bourreaux , ne pouvaient rendre hommage au vrai
Dieu que dans l'ombre du mystère : leurs temples n'étaient alors que
de vastes souterrains ou des cryptes profondes ; et tel fut le berceau de
l'Eglise de Paris, fondée par Saint Denis vers le milieu du troisième
siècle.
Mais à peine Constantin eut-il arboré l'étendard de la croix et donné
la paix à la Chrétienté , que des Monumens religieux plus dignes de leur
objet s'élevèrent librement de toutes parts ; c'est alors que fut construite
la première Basilique de Paris, sur les bords de la Seine, à peu de
distance, à ce que l'on suppose, de celle qui existe aujourd'hui. Deve-
nue trop petite pour le nombre toujours croissant des fidèles, un nouvel
Edifice plus vaste , et dont rien n'égalait la magnificence , si l'on en croit
l'évêque Fortunat, historien et poète contemporain, fut bâti en 555, par
Childebert, à la sollicitation de Saint Germain, évêque de Paris, sur les
ruines d'un ancien temple de Jupiter (j). Cette Eglise, dévastée par les
peuples du Nord qui ravagèrent la France en 8^5 , et presque entière-
ment détruite, subsista cependant, à l'aide de réparations successives,
encore près de trois siècles, c'est-à-dire jusqu'en l'année 1164, épo-
(i) Childebert, quelque temps auparavant, avait publié un édit par lequel il ordonnait la
destruction totale des idoles et des temples érigés aux dieux des Romains ( Félibien, Hist. de Paris,
T. II, p. '26).
Des fouilles faites en 1711 sous le choeur de 1 Église actuelle firent découvrir divers débris
de monumens du Paganisme , des inscriptions et des bas-reliefs curieux, sur lesquels Montfaucon j
Leibnitz , Buudeleau , le P. Lobineau et autres savans ont publié des dissertations.
La plupart de ces débris, conservés par l'Académie des Inscriptions jusqu'en 1789, furent
recueillis, à cette époque, par M. Alex, le Noir, dans le Musée des Monumens français.
( 2 )
que à laquelle Maurice de Sully parvint à l'Épiscopat. Cet illustre
Archevêque (2) conçut le projet de rebâtir sur un plan tout nouveau,
et dans de plus grandes proportions , la Cathédrale de Paris. Secondé
par la générosité des Princes de son temps et du Peuple, il jeta les
fondemens de celle qui existe aujourd'hui sur le même emplacement
que la précédente ; le pape Alexandre III , alors réfugié en France , en
posa la première pierre en n63; les travaux s'exécutèrent lentement.
Maurice de Sully, mort en 1196, n'eut pas la gloire de voir achever
son ouvrage ; et cette entreprise, souvent interrompue par des guerres,
les troubles intérieurs et le manque d'argent, paraît n'avoir été entiè-
rement terminée qu'au bout de deux siècles; malgré ce long espace
de temps, cette foule d'obstacles qu'il fallut vaincre, le changement
d'architectes et les variations du goût , introduites successivement dans
l'art de bâtir, cet immense Edifice est un de ceux du même genre qui
joint, à l'aspect le plus imposant, le plus d'unité et d'accord dans son
ensemble.
Beaucoup d'historiens ont décrit l'Église Cathédrale dè Paris ; peu
l'ont considérée sous le rapport de l'art , ou ce qu'ils en ont dit décèle
presque toujours l'ignorance ou les préjugés du temps; cependant, re-
devables à nos dévanciers des nombreuses recherches et des faits cu-
rieux dont ils nous ont conservé la connaissance (3) , nous avons dû sou-
vent , dans cette nouvelle description d'un des monumens les plus
importans du moyen âge , nous approprier une partie du fruit de leurs
laborieuses veilles, heureux si nous avons pu y ajouter quelques ré-
flexions neuves , quelques considérations utiles.
(2) Maurice de Sully naquit à Sully, petite ville sur la Loire, d'une famille obscure, mais
sa science et sa vertu l'élevèrent à l'Épiscopat, et le firent succéder à Pierre Lombard à l'Évêcbé
de Paris. Il était libéral et magnifique; outre la Catbédrale de Paris, il fonda plusieurs abbayes.
11 fut inbumé dans l'Église de l'Abbaye de Saint-Victor , où l'on voyait son épitapbe.
(3) Nous citerons particulièrement la Description historique de l'Eglise métropolitaine de
Paris j publiée en 182 1 par M. Gilbert, 1 fort volume in-8.° , où l'on trouve réuni , non seulement
un cboix judicieux des documens publiés dans les ouvrages précédens, mais encore des rectifications
utiles, des inexactitudes écbappées aux premiers écrivains, ainsi cpie des descriptions et des
relations bistoriques sur les faits postérieurs qu'il n'est pas moins intéressant de connaître.
( 5 )
EXTÉRIEUR.
L'Église Notre-Dame de Paris ne présente point à l'extérieur ce luxe
d'ornemens, cette prodigalité de détails et cette variété de composition
que l'on remarque dans la plupart des édifices du même temps ; le ca-
ractère principal et le mérite réel de cette célèbre Basilique consiste au
contraire dans une sorte de sévérité de lignes, dans la majestueuse
simplicité des formes, dans l'unité du tout ensemble; dispositions rare-
ment observées dans les constructions postérieures au onzième siècle. Le
premier sentiment qu'éprouve l'observateur n'est point celui de la sur-
prise ni de cette émotion irréfléchie, excitée d'abord en nous par la vue
des choses extraordinaires, parla hardiesse d'exécution ou les difficul-
tés vaincues. Ici, l'imagination n'est point séduite; l'œil contemple avec
calme, et peut juger avec justesse du grandiose des proportions et de la
sage combinaison des masses : l'esprit approuve, et bientôt il admire.
Pourquoi faut-il qu'en cette occasion, comme en tant d'autres, outre
les ravages du temps , nous ayons encore à déplorer les funestes résul-
tats du peu de goût ou de la mauvaise volonté des architectes qui ont
présidé aux restaurations de cet Edifice, et lui ont ôté une partie de
son caractère , en supprimant , sans discernement , des ornemens es-
sentiels ? C'est ainsi que l'on a substitué d'ignobles tuyaux de plomb
aux gouttières en saillie , appelées gargouilles , non-seulement destinées
à l'écoulement des eaux, mais encore à orner, d'une manière si pitto-
resque , l'extrémité des contre-forts ; c'est ainsi que les moulures ri-
chement sculptées de la rose du grand portail, et les pignons à jour
des fenêtres du côté du Midi ont été supprimés ; c'est encore ainsi que
le centre de la croisée, jadis surmonté d'une flèche élégante, a perdu
cet ornement que l'on doit considérer comme indispensable dans la
construction de nos anciennes Basiliques; enfin, sous un frivole prétexte,
l'entrée principale a été défigurée , et les bas-reliefs inutilement muti-
lés (4). Si l'on ajoute à ces dévastations réfléchies , celles qu'entraînent
(4) Ce fut en 1772 , sous la direction de Soufflot , dont la réputation devait faire présager plus
de goût, qu'eut lieu cette mutilation , nécessitée , dit-on , pour faciliter le passage du dais sous lequel
on porte le Saint-Sacrement dans les processions solennelles, et l'entrée du cortège dans les céré-
trop souvent les discordes civiles, telle que la destruction des nom-
breuses statues des rois de France et des personnages religieux qui
décoraient, avant 170,3, la façade principale et les portails latéraux, il
sera facile de juger combien la Cathédrale de Paris a perdu de sa
beauté primitive.
Napoléon , qui ne recherchait pas moins la gloire dans les monumens
des arts que dans les trophées militaires , avait ordonné que ce Temple
serait entièrement rétabli dans son ancienne splendeur. Cette noble
pensée n'a reçu qu'une exécution lente et imparfaite, et, malgré les
travaux considérables entrepris depuis plusieurs années, les amis des
arts font encore des vœux pour une restauration plus complète, et
qu'aujourd'hui, sans doute, nous avons droit d'attendre de la pieuse
munificence de nos Princes et du goût plus éclairé de nos Architec-
tes. Mais en regrettant de ne pas retrouver , dans l'aspect actuel de
l'Eglise cathédrale de Paris, tout l'effet que devaient produire les or-
nemens qu'elle a perdus , nous ne laisserons pas néanmoins de la con-
sidérer encore comme une des principales Basiliques du moyen-âge , et
* nous allons essayer de décrire succinctement ce que chacune de ses
parties présente de plus remarquable.
Le grand portail, que l'on croit avoir été terminé vers l'an 1223 ,
sous le règne de Philippe- Auguste , est composé de deux tours symétri-
quement bâties (5), qui, liées au pignon de la nef principale dans les
deux tiers de leur hauteur, forment avec ce centre commun , jusqu'au
point où elle s'isolent , une immense façade parallélogramme, qui n'est
pas sans quelqu'analogie avec les constructions romaines, et semblerait
môme, au premier coup-d'œil, être d'une époque antérieure à celle où
monies publiques. On supprima alors le pilier du milieu , orné d'une figure de Noire-Seigneur et
on substitua un arc ogive qui tronqua le bas-relief supérieur dans une de ses parties les plus curieuses.
Cette nouvelle construction n'est qu'une imitation maladroite du style gothique, sans caractère et
sans rapport avec le reste du monument.
(5) Une de ses tours, celle du coté du Midi, a moins de largeur que l'autre, et il serait assez
difficile d'expliquer la cause de cette différence. C'est sur la terrasse de cette tour qu'ont été faites,
en 1744, les opérations tr/gonométriques pour la grande carte de Cassini. L'architecte Legrand et
quelques autres supposent que ces tours devaient être surmontées de flèches ou pyramides à jour,
semblables à celles que l'on voit en beaucoup d'édifices de ce genre , et quelque motif inconnu en
aurait arrêté la construction.
( 5 )
elle fut réellement bâtie , puisque , malgré l'emploi des arcs ogives ,
elle rappelle plutôt dans son ensemble la force et la majesté de l'archi-
tecture lombarde , que l'élégance et la légèreté de eelle en usage au
treizième siècle. Celte façade, flanquée de quatre grands contre-forts
et divisée en plusieurs étages par d'élégantes galeries (G), a cent vingt-
huit pieds de largeur sur deux cent quatre d'élévation y compris les
tours , et présente , selon l'usage , trois grandes portes dont les vous-
sures, les timpans , les parois latéraux et les trumaux sont ornés de
sculptures très-curieuses (7) décrites dans quelques ouvrages , et qui
ont été l'objet de plusieurs dissertations scientifiques.
(6) Ces galeries sont au nombre de trois : la première, dite la galerie des Rois, placée immé-
diatement au-dessus des portes, était décorée, avant 1793, de vingt-huit statues des Rois de France,
depuis Childebert I." jusqu'à Philippe-Auguste. Ces statues de i4 pieds de proportion , dataient du
treizième siècle , et étaient fort curieuses sous le rapport de l'art. On a le projet de les rétablir; mais
des statues modernes ne pourront avoir ce caractère respectable, imprimé par les siècles, et si
précieux pour ces sortes de monumens.
La deuxième , qui n'est, à proprement parler, que le couronnement de la précédente , est appelée
galerie de la Vierge , parce qu'on y voyait une statue de la Vierge, accompagnée de deux Anges
tenant des flambeaux, sur lesquels le Chevecier plaçait deux cierges allumés pendant que le Clergé,
la nuit du jeudi après le dimanche delà sexagésime, venait faire station devant cette image sur la
place du Parvis. Il paraît que cette cérémonie fut abolie à la suite d'une scène scandaleuse excitée
par des gens masqués , qui insultèrent les Chanoines dans leurs fonctions.
La troisième enfin , nommée galerie des colonnes j parce qu'elle est en effet composée d'une
suite de petites colonnes très-sveltes , forme entre les deux tours une sorte de péristyle d'un effet
très-heui-eux.
(7) Le bas-relief qui surmonte la porte du milieu , représente plusieurs scènes du Jugement
dernier : les Anges sonnent de la trompette; les Morts ressuscitent , le Élus sont partagés d'avec les
Piéprouvés, et la figure de Nôtre-Seigneur placée sur un trône élevé, entouré d'Anges , de la Sainte-
Vierge et de Saint-Jean , termine cette composition. La partie supprimée par l'arc ogive construit
par Soufflot , représentait, au-dessus du champ où ressuscitaient les morts, l'Archange Saint
Michel pesant les âmes dans la balance de la Justice divine : un Démon, placé en face, posait le
doigt sur un côté de la balance pour faire pencher de son côté.
Cette idée de peser les âmes et les destinées des humains se trouve dans quelques monumens de
la plus haute antiquité.
A gauche, dans les compartimens inférieurs des voussures, les Saints sont représentés jouissant
de la béatitude céleste, tandis que du côté opposé, les Damnés sont entraînés dans l'Enfer par des
Démons , dont la figure hideuse et les attitudes grotesques ne pourraient qu'être faiblement décrites.
L'Enfer y est représenté sous la forme d'un énorme dragon, dont le ventre ouvert laisse voir une
chaudière flamboyante , où les Diables entassent, à coups de fourches, les Réprouvés qui y sont
précipités, la tête en bas , parla gueule du monstre. Mais ce qu^on remarque plus particulièrement
dans ce tableau bizarre, c'e&t le Démon de la luxure , caractérisé d'une manière si énergique , qu'on
( 6 )
La place appelée Parvis qui précède ce portail principal, long-temps
obstruée de constructions d'un aspect désagréable a été successivement
agrandie et rendue plus régulière ; le sol paraît avoir été considérablement
exhaussé, et Sauvai, (hist. des Antiq. de Paris , T. I, p. 2 ) assure qu'au
temps de Louis XII , il fallait monter treize marches pour entrer dans
l'Eglise. On y remarquait jadis une fontaine construite en 1639, et une
statue de Notre-Seigneur tenant le livre des évangiles , élevée sur un
piédestal orné des figures d'Aron et de David : l'une et l'autre furent
détruites en 1748.
L'Evêque de Paris avait dans le Parvis une échelle patibulaire , mar-
que de la haute-justice qu'il exerçait dans sa juridiction ; elle fut rem-
placée en 1767 par un carcan fixé au poteau vis-à-vis un des contre-forts de
la tour septentrionale et qui lui-même a tout-à-fait disparu en 1 790. C'est
du lieu où était placé ce poteau que l'on commence à compter les distances
itinéraires de la France ; il était d'usage autrefois que les criminels vinssent
s'étonnerait, sans doute, de trouver une pareille figure à la porte d'un lieu saint, si l'on ne
savait que dans ces temps de mœurs simples, ces sortes de représentations n'étaient pas plus une
indécence , que l'usage pieux qu'avaient les Dames romaines les plus chastes de porter un phallus
d'or au cou.
Le reste des voussures est occupé par des légions d'Archanges , de Chérubins , et quelques
personnages de l'Ancien-Testament. Les parois latéraux de cette porte, jadis décorés des statues
des douze Apôtres, ne présentent plus que des niches vides. Les sculptures des soubassemens ont
seules été respectées, et représentent des allégories sur les vices et les vertus, divisées en vingt-
quatre tableaux.
La porte à droite , nommée porte Sainte-Anne j est également décorée d'un grand bas-relief qui
occupe tout le titupan, et représente divers sujets de la vie de la Vierge et de la naissance de
N.-S. On voit sur le pilier, au trumeau qui partage la porte en deux ventaux , une statue de
Saint Marcel foulant aux pieds un dragon sortant de dessous le linceul d'une femme couchée aux
pieds du Saint , dans un tombeau servant de piédestal. ( Voir la vie de Saint Marcel et l'histoire du
Dragon. )
Montf aucon a décrit et publié les statues qui décoraient , avant 1 79/$ , les parois latéraux de cette
porte 5 elles étaient réputées d'une époque antérieure à la construction de l'Église actuelle, et par cela
même très-précieuses pour l'histoire de l'art.
La troisième porte à gauche, dite porte de la Sainte- Vierge , est la plus remarquable et la
plus riche en sculpture; le timpan est divisé en trois parties : dans la première, on voit six fi-
gures de Prophètes tenant des inscriptions écrites sur des bandelettes; au-dessus est représentée
la mort de la "Vierge, ensevelie par les Apôtres, enfin son couronnement dans la partie supérieure.
Sur le trumeau est placée l'image de la Sainte-Vierge, tenant l'Enfant-Jésus, et foulant aux pieds
le serpent enlacé autour de l'arbre de la science du bien et du mal ; sur le piédestal étaient jadis
( 7 )
sur cette place faire amende honorable devant la principale porte de
l'Église, avant d'être conduits ausupplice. Damiens, fameux par l'attentat
qu'il commit sur Louis XV , y fit amende honorable en 1767. Mais parmi
les faits digues de remarque , dont le Parvis de Notre-Dame a été le
théâtre , on ne peut se rappeler sans émotion que ce fut en ce lieu que
Jacques de Molay, grand-maître des Templiers, et ses infortunés compa-
gnons , furent exposés , chargés de chaînes, sur un échafaud , pour y
entendre lire la sentence qui commuait leur peine en une prison perpé-
tuelle. Là , ce respectacle vieillard , sommé par le Légat de renouveler les
aveux que d'horribles tortures lui avaient précédemment arrachés , pro-
teste avec fermeté contre les calomnies imputées à son Ordre, prend le ciel
à témoin de son innocence , et livre sa tête aux bourreaux , pour expier
l'offense que sa faiblesse avait fait à ses frères , à la vérité et à la religion.
C'était dans une maison du Parvis qu'en 1095 Abélard , non moins
célèbre par sa science que par ses amours et ses malheurs, tenait cette
groupées quatre figures représentant, d'un côté, Adam et Eve se cachant après leur péché, et de
l'autre , les mêmes chassés du paradis terrestre.
Les huit grandes statues, qui existaient avant 1793 sur les parois latéraux, représentaient Saint
Jean , Saint Etienne , Sainte Geneviève , Saint Germain , Saint Denis et autres Saints honorés
à Paris d'un culte particulier. Les soubassemens , d une structure fort élégante, présentent une
multitude de petites sculptures délicatement travaillées; on y remarque, d'un côté, les symboles
des quatre Evangélistes , représentés par un bœuf, un lion, un homme armé d'une hache , et
un aigle.
Au nombre des autres sculptures qui ornent cette porte j les plus dignes de remarque sont une
suite de petits reliefs au nombre de trente-six, placés sur les faces des pieds droits des portes, et
qui représentent les douze signes du Zodiaque et les travaux agricoles de chaque mois de l'année ,
les quatre saisons, les quatre âges de la vie, etc. Ces sculptures fort curieuses ont été décrites
et analysées par plusieurs savans. {Voyez les Mémoires de l'Institut , T. V \ p. 4 y un Mémoiie
sur le zodiaque par F 'a sv mot et autres par DupuiSj F^ivnis de Sawt-Fifceist j etc.; les
Mémoires de V Académie royale des Sciences , 1786, 1788/ le journal des Safaris ?g mars 1786";
enfin un Mémoire de M. Le Gentil j qui s'est occupé un des premiers de cet objet j et publié dans
les Transactions philosophiques j année 1772.)
Mais ce qui ne doit point échapper à l'attention des curieux, et ce qui est digne de toute leur
admiration, ce sont les ferrures des deux dernières portes que nous venons de décrire, particu-
lièrement celle de Sainte- Anne. Ces ferrures en fer coulé et adouci , composées de rinceaux d'or-
nemens, de feuillages, de figures, d'oiseaux et d'animaux, sont de vrais chefs-d'œuvre de serru-
rerie , et un modèle d'élégance et de légèreté. On les doit au talent d'un artiste nommé Biscoknet,
que l'on croit avoir vécu du temps de François I.er, bien que quelques savans prétendent que cet
ouvrage soit aussi ancien que l'édifice.
( 8 )
école fameuse où venaient s'instruire à l'envi les personnages les plus
distingués de toutes les nations de l'Europe. Enfin , cette foire si re-
nommée (8) , dont l'origine remonte à d'anciens et pieux usages des
premiers siècles , avait lieu depuis un temps immémorial sur le Parvis de
Notre-Dame , et n'a été transférée qu'en 181 5 sur le quai des Augustins.
Deux autres portails latéraux terminent les extrémités de la croisée au
Nord et au Midi ; ces portails , d'un style fort simple, ne diffèrent guère
entre eux que dans les détails de leurs ornemens. Celui du côtéduMidi,
nommé portail Saint-Marcel , semblerait devoir plutôt être désigné sous
le nom de Saint-Etienne , puisque l'histoire de ce Saint est le sujet des
bas-reliefs et des sculptures qui le décorent ; il fut construit sous le règne
de Louis IX , etle pontificat de Regnaud de Gorbeil , en 1 257 , par Jehan
de Chelles , maître maçon , suivant une inscription gravée sur le mur , à
quelques pieds de terre. Les ornemens en sont bien conservés ; mais on
y regrette , comme aux autres portails, les statues des côtés latéraux,
enlevées en 1793.
Le portail du côté du Nord, construit dans le même goût , fut élevé
environ cinquante ans après, vers l'an i3i3, par les soins du roi Philippe-
le-Bel , qui employa à sa construction le produit de la confiscation des
biens des Templiers, dont il venait de supprimer l'ordre. Plusieurs rangs
de figures occupent le fond du timpan ; les unes représentent les premiers
faits de la vie de Jésus-Christ; les autres divers épisodes de l'histoire d'un
possédé délivré et converti par la protection de la Sainte-Vierge. Les
voussures sont remplies de figures d'Anges, dont la plupart tiennent des
encensoirs; et qui paraissent avoir été originairement peintes et déco-
rées. Les statues des parois latéraux représentaient les Vertus théologales
et les trois Rois Mages.
Plus loin, du même côté, on remarque une petite porte d'une jolie
structure , surmontée d'un pignon à jour , et accompagnée de deux
obélisques très-délicatement travaillés; c'était par cette porte, nommée
la porte ronge à cause de la couleur dont elle est peinte , que les Chanoines
se rendaient du cloître à l'Église pour les offices de la nuit. On y voit,
au fond du cadre ogive, à droite, la figure de Jean-sans-Peur , duc de
(8) La foire aux. jambons ( Voyez Anecdotes ecclésiastiques j Paris j ^ijscent j 1777 T. / et
Histoire de la Vie privée des Français j par Le Grajxv D'Aussy , 18 15 , T. I 3l4. )
( 9 )
Bourgogne , et, à gauche , celle de Marguerite de Bassière, son épouse.
Quelques historiens pensent que c'est à leurs pieuses libéralités qu est
due la construction de cette porte. Au-dessus , Notre-Seigneur et la
Vierge sont représentés couronnés par un Ange; enfin, quelques traits
de la vie de Saint Marcel, sculptés dans les voussures, complètent à-
peu-près la décoration de ce petit portail.
Au-delà de la porte rouge, vers le chevet , on remarque, sur le mur
des chapelles , des bas-reliefs très-curieux : cinq représentent diverses
circonstances de la mort de la Vierge, d'après une histoire apocryphe
tirée des ménologues grecs (9); le sixième, les Anges en adoration devant
le trône de J.-G. ; enfin , le septième offre, dans un même cadre, trois
épisodes de l'histoire d'une femme possédée du diable et délivrée par
l'intercession de la Vierge (10). On peut considérer ces bas-reliefs comme
autant de petits tableaux , destinés probablement à orner quelques parties
de l'ancien cloître, dont les constructions contiguës à l'Eglise cathédrale
en ont long-temps dérobé aux regards la vue extérieure. Les différens
aspects de ce bel Edifice, que l'on peut aujourd'hui librement contempler,
méritent d'être observés , particulièrement celui du chevet , dont la forme
semi-circulaire , le grandiose des galeries à triple étage , et l'ingénieuse
et savante disposition des arcs-boutans et des contre-forts surmontés de
pyramides et de clochetons , produisent l'effet le plus remarquable (11).
Ces contreforts et ces arcs-boutans, qui soutiennent et accompagnent
(9) Dans l'un des plus singuliers, les Apôtres portent la Vierge au tombeau ; un Juif sacrilège est
étendu à terre, et ses deux mains, coupées miraculeusement, sont restées attachées au cercueil qu'il
a voulu renverser. Les autres représentent la mort de la Vierge, son assomption, sa réception dans
la gloire céleste; enfin, la Vierge assise à la droite de Dieu, au milieu du concert des Anges.
Gilbert, Description historique de f Eglise Cathédrale de Paris, page 128.
(10) Les Monumens religieux du moyen-âge offrent fréquemment des sujets de ce genre dans les
sculptures qui les décorent , soit que ces histoires de possessions du Démon fussent véritables ou
crues véritables , soit qu'on ne doive les considérer que comme des emblèmes pieux de la con-
version des Hérétiques ou des Pécheurs.
(n) L'extrémité du toit, au-dessus du chevet, avait toujours été surmontée d'une croix, déco-
ration nécessaire de nos temples, et qui avait été renversée dans les troubles révolutionnaires. On
vient récemment d'en placer une nouvelle. Tout en applaudissant, avec raison , au rétablissement
de ce signe révéré des Chrétiens, on regrette que cette croix massive et de mauvais goût soit si peu
en harmonie avec le svelte et l'élégance de cette partie de l'Edifice.
2
( io )
les murs de l'Edifice dans toute son étendue, prouvent, par l'art avec
lequel leur construction et leur force sont combinées , que les Architectes
de ce temps étaient non moins savans en théorie qu'habiles dans l'exé-
cution.
La couverture des combles, entièrement en plomb , est composée de
mille deux cent trente-six tables de plomb , de trois pieds de large sur dix
de long, et pesant ensemble 420,240 livres. Cet ouvrage immense fut
entrepris par le vertueux cardinal de Noailies en 1726, du fruit de ses
économies.
( II )
INTÉRIEUR.
Il suffit d'observer sans prévention l'aspect magnifique que présentent
la plupart des grandes Eglises élevées par les architectes du moyen-âge ,
pour se convaincre que le style appelé gothique convient plus particu-
lièrement à nos temples , auxquels il imprime un caractère solennel et
religieux, que n'offrent point, en ce genre, les imitations, plus ou
moins heureuses , de l'architecture grecque ou romaine. Les Basiliques
de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Paul de Londres, de Sainte-Gene-
viève de Paris, chefs-d'ceuvres si vantés de l'Ecole moderne, sont loin ,
malgré leur grandiose et leur somptuosité , d'exciter en nous ce sentiment
involontaire de vénération et de grandeur , cette émotion indéfinissable ,
qui s'empare de notre âme quand nous contemplons, même avec des
dispositions indifférentes, l'intérieur des Edifices étonnans bâtis dans les
douzième , treizième et quatorzième siècles.
Quelle élévation, quelle souplesse dans les voûtes, dont la hardiesse,
la grâcieuse courbure ogive , et les nervures délicatement profilées sur-
prennent et charment l'œil! Quelle légèreté dans les masses évidées par
des fenêtrages presque continus, découpés en fleurons, en rosaces, avec
tant d'art que la pierre semble devenue flexible pour prendre , au gré de
l'ouvrier, les formes les plus variées ! Quelle richesse dans la disposition
des piliers, soit sous la forme de colonnes majestueuses isolées, sur-
montées de feuillages ou d'ornemens symboliques , soit sous la forme
de petites colonnes fuselées réunies en faisceau, élevées d'un seul jet à
des hauteurs prodigieuses! Quelle immensité dans ces vastes pérystiles,
ces nefs multipliées , dont les aspects si variés sont rendus plus pitto-
resques encore par mille accidens de lumière , et par l'effet mystérieux
des vitraux peints! Tout paraît digne de la Majesté suprême, tout
commande le respect dans ces demeures sacrées , que l'on peut regarder
comme une ingénieuse imitation des immenses berceaux formés par
d'antiques forêts , asiles impénétrables des premiers mystères religieux,
et qui , pour nous servir de l'expression d'un célèbre romancier, furent
sans doute les premières Cathédrales de la nature.
Ces considérations générales doivent s'appliquer en entier à l'intérieur
( 12 )
de l'Eglise de Notre-Dame de Paris , un des plus vastes et des plus imposans
que l'on puisse citer. Ce bel Edifice , dont la partie centrale figure une
croix latine, soutenu par cent vingt piliers de proportion et de structure
différentes ( 1 2), mais régulièrement disposés , et qui forment une double
enceinte autour de la nef et du chœur, a trois cent-quatre-vingt-dix pieds
de longueur, sur cent quarante de largeur et cent quatre de hauteur dans
œuvre ; il offre dans toutes ses parties , comme à l'extérieur, les dimensions
les plus heureuses , une sévérité de lignes remarquable , et une sage éco-
nomie d'ornemens. De spacieuses galeries , situées au-dessus des bas-
côtés, et ouvertes dans toute l'étendue de chaque travée des nefs et du
chœur, présentent autant de tribunes élégantes où se placent les personnes
invitées dans les jours de cérémonies (1 3); enfin , vingt-sept chapelles sont
construites dans les travées extérieures des bas-côtés , et régnent autour
de ce temple, dont le pavé, tout en marbre , ajoute encore à la ma-
gnificence.
Mais si la plupart de nos anciennes Eglises n'ont pas conservé à l'exté-
rieur, dans toute son intégrité, le style du temps, l'intérieur n'a pasété
moins souvent défiguré par le mauvais goût, le caprice et la mode ; c'est
ainsi qu'en blanchissant , à différentes époques , les murs de la Cathédrale
de Paris, on a fait disparaître d'anciennes peintures curieuses (i4)» qui
(12) La plupart de ces piliers sont de forme ronde, tels qu'on les remarque ordinairement dans
l'architecture gothique des treizième et quatorzième siècles ; quelques-uns seulement offrent pour
différence une réunion de petites colonnes légères groupées autour de la colonne principale, dont
elles sont cependant détachées. M. Gilbert , dans sa Description de la Cathédrale de Paris, remarque
que ces petites colonnes rendent un son comme du bronze quand on les frappe avec un corps dur.
Ce fait est exact, et quoique ces colonnes paraissent parfaitement égales dans leurs proportions,
l'intensité du son varie pour chacune d'elles , et diminue même sensiblement à mesure qu'on
s'éloigne des extrémités : on a quelques exemples de ce phénomène d'acoustique.
(13) C'est aux balcons de ces tribunes que 1 on exposait autrefois, pendant la guerre, les drapeaux
pris sur l'ennemi. On cite à ce sujet l'anecdote suivante :
En 169,3, le Maréchal de Luxembourg vint à Notre-Dame pour assister au Te Deum chanté à
l'occasion delà victoire de Marseille; l'Eglise était alors tendue, d'un bout à l'autre, des drapeaux
que ce Maréchal avait pris sur les ennemis à Fleurus, à Steinkerke, à Nerwinde : le Prince de
Conti , fertile en bons mots , tenait ce héros par la main en entrant dans l'Église, et dit, en écartant
la foule qui embarrassait la porte : Place, Messieurs , laissez passer le tapissier de Notre-Dame.
(14) On a découvert plusieurs fois des vestiges de ces peintures appliquées sur un enduit en pâte,
et notamment en 1819, dans la chapelle de la Vierge. Cette peinture représentait l'apothéose de
Saint Nicaise. (Gilbert, Descr. hisl. de la Cathédrale de Paris, p. l35.)
( i3 )
caractérisaient le système de décoration primitive , en même temps qu'on
a dépouillé la pierre de cette teinte grise, empreinte des siècles , et que
l'on aime à retrouver dans les vieux Edifices. Le chœur et le sanctuaire,
surchargés, à grands frais, d'une architecture en placage et d'ornemens
modernes , exécutés sur les dessins de Mansard et de Robert de Coste ,
architectes de Louis XIV, ne présentent, malgré l'éclat des marbres et
de la dorure, qu'un mélange bizarre de styles incohérens (i5). Le jubé
en pierre qui décorait l'entrée du chœur, et les clôtures des chapelles
ont disparu , ainsi que quelques monumens de sculpture des premiers
siècles , dont à peine on conserve aujourd'hui le souvenir (16). Enfin la
plus grande partie des riches vitraux peints , exécutés dans les douzième et
treizième siècles (17), détruits par diverses causes , n'ont point été rem-
placés, et la lumière, pénétrant aujourd'hui trop vivement à travers le
verre blanc, ôte à cet Edifice une partie du charme que produit un jour
plus doux. Les trois grandes roses seules, aussi remarquables par la
délicatesse des compartimens que par la beauté des couleurs , ont été
soigneusement conservées , et peuvent être regardées comme des chefs-
d'œuvre de ce genre (18).
(15) Ces prétendus embellissemens coûtèrent plusieurs millions, et les travaux durèrent près de
quinze ans. Ils furent entrepris par Louis XIV, en exécution d'un vœu de Louis XIII. {Voyez la
Descr. hist. de la Cathédrale de Paris, par Gilbert, p. 207. )
(16) Tels que la fameuse statue gigantesque de Saint Christophe placée au bas de la nef, près de
la porte d'entrée : elle fut détruite en 1786 ; la statue équestre de Philippe-le-Bel, adossée au dernier
pilier de la nef, à droite, érigée en i3o4, détruite en 1789; les anciens autels des chapelles et
quelques monumens funèbres. [Voir les diverses Descriptiotis de la Cathédrale de Paris. )
(17) M. Gilbert , dans l'ouvrage déjà cilé, entre dans des détails très-étendus sur ces anCiens
vitraux , et sur ceux qui les ont remplacés, page 161 et suivantes.
(18) La rose de la façade principale a quarante pieds de diamètre ; les vitraux en ont été restaurés
en 1731 ; mais il existe un dérangement dans la plupart des sujets , causé, soit par la difficulté que
présentait cette restauration, soit par la maladresse de l'ouvrier. Cependant on peut y distinguer
encore les signes du Zodiaque , les emblèmes des travaux agricoles, des douze mois de l'année, et
plusieurs figures allégoriques.
La rose méridionale menaçant ruine fut construite à neuf en 1726 et 1727 , aux frais du
Cardinal de Noaille , Archevêque de Paris, et coûta près de 80,000 livres. L'exécution en est due à
Claude Penel , très-habile appareilleur , d'après les dessins et sous la conduite de Baffrand ,
architecte du Roi , qui se conforma scrupuleusement à la disposition de l'ancienne rose. L'immense
quantité de verres peints, dont la rose est garnie, fut remise en plomb neuf dans son ordre primitif.
( *4 )
Cependant , si, parmi les ornemens intérieurs de la Cathédrale de
Paris qui ont survécu aux différens genres de destruction , ou qui sont
l'ouvrage des temps modernes , quelques-uns ne paraissent pas entière-
ment en harmonie avec le style général de l'Edifice , la plupart du
moins, considérés isolément, méritent de fixer l'attention. Tels sont
les bas-reliefs en bronze doré du maître-autel (19); un groupe en mar-
bre de Carrare chef-d'œuvre de l'art, représentant la descente de
croix, exécuté par Nicolas Coustou, et placé derrière l'autel au fond
du sanctuaire; les statues en marbre blanc, de Louis XIII et de
Louis XIV, par Guillaume Coustou et Antoine Coysevox, aux deux
côtés de l'autel (20) ; le pavé en mosaïque du sanctuaire , la boiserie
des stales enrichie de sculptures très-délicates et de la plus belle con-
servation, les huit tableaux qui décorent les parois latéraux du chœur,
productions remarquables des Jouvenet, des Philippe de Champagne ,
des Lafosse, Louis Boulogne, Lahire et Coypel (21); les grilles en fer
poli, ornées de bronze doré, qui ferment l'entrée du chœur et le pour-
tour du sanctuaire (22); les bas-reliefs en ronde-bosse, représentant
par Guillaume Brice , un des plus habiles vitriers de son temps , et qui avait aussi rétabli les vitraux
de la Sainte-Chapelle de Paris.
La rose septentrionale présente à-peu-près les mêmes dispositions que la précédente; elle a été
soigneusement réparée en 1783. Chacune de ces roses a 42 pieds de diamètre.
(19) Celui du milieu, le plus remarquable, est de Van Cléve, sculpteur célèbre sous Louis XIY,
et ornait autrefois le retable d'autel de la chapelle Louvois, dans l'Eglise des Capucines de la place
Vendôme. L'autel actuel a été exécuté en 1 8o3 , sur les dessins de Legrand , architecte.
(20) Ces statues, dignes de la réputation de ces deux célèbres statuaires, sont dues à la munifi-
cence du duc d'Antin , surintendant des bâtimens sous Louis XIY.
(21) Un chanoine, nommé l'abbé de Laporte, fit don , en 1709, à la Cathédrale de Paris , de ces
huit tableaux qui représentent les principaux traits de la vie de la Vierge. Louis XIV lui en témoigna
sa satisfaction dans une lettre qu'il ordonna au Marquis d'Antin de lui écrire. Ce vertueux Ecclé-
siastique, devenu ledernieractionnaired'une tontine, se trouva possesseur d'une fortune considérable
qu'il consacra au soulagement des malheureux , en les instituant ses légataires universels.
L'intérieur de la nef contenait autrefois une collection rare de tableaux exécutés par les plus habiles
Artistes du temps , et qui était due à une pieuse association d'Orfèvres, qui , chaque année, offrait
un tableau en l'honneur de la Sainte-Vierge. Une partie de ces peintures est aujourd'hui au Musée
Royal.
(22) Elles ont été exécutées , en 1809 , sur les dessins de MM. Percier et Fontainb, architectes du
Gouvernement, par Vavin, serrurier, et Forestier, fondeur-ciseleur. Celles du sanctuaire ont été
faites avec tant de précision , et sont posées de manière qu'elles peuvent s'enlever à volonté dans les
circonstances extraordinaires.
( i5 )
divers sujets de la vie de J.-C, que l'on remarque à l'extérieur des
côtés du chœur : fragmens curieux de l'ancienne clôture en pierre de
cette partie de l'Eglise, et qui datent du quatorzième siècle (23); la
belle statue de la Sainte-Vierge, chef-d'œuvre d'Antoine Raggi, dans
la chapelle de la Vierge (24) ; enfin les mausolées du comte d'Harcour
par Pigale , d'Albert de Gondi , Maréchal de France , de Pierre de Gondi ,
Evêque, et celui du Cardinal Du Belloy, mort en 1808, morceau re-
marquable dû au ciseau de M. Deseine (25).
Outre ces nombreux monumens, si dignes d'orner une des princi-
pales Basiliques de l'Europe , et que nous venons d'indiquer rapidement ,
la Cathédrale de Paris renferme encore, dans le lieu appelé le trésor,
une grande quantité de châsses , de reliques (26), d'ornemens sacer-
dotaux, de vases sacrés, et d'objets non moins précieux par leur anti-
quité que par l'élégance des formes et la richesse de la matière.
(28) Avant les changemens faits au chœur, sous le règne de Louis XIV, on voyait sur cette
clôture, au fond de la porte rouge, la figure en relief d'un homme à genoux, au-dessus duquel était
gravée cette inscription, en caractères gothiques : Cest maistre Jehan Rauy qui fut masson de
Rostre-Dame de Paris par l'espace de XXVI ans , et commença ces nouvelles histoires , et
maistre Jehan le Bouteillier, son nepueu, les a parfaictes en MCCCLI.
(24) Cette statue, faite d'après le modèle du cavalier Bernin, coûta 10,000 francs au Cardinal
Antoine Barberin , outre les frais de transport à Paris , et fut donnée en présent par ce Prélat aux
Carmes Déchaussés de la rue de Vaugirard ; conservée au Musée des Petits-Augustins pendant la
Révolution , elle a été placée dans la chapelle de la Vierge en 1802.
(25) Ce beau monument, qui cependant a été l'objet de quelques critiques judicieuses , avait
été ordonné par Napoléon qui permit, par un privilège spécial, ,que le Cardinal Du Belloy fût inhumé
dans le caveau de ses ancêtres, pour attester la singulière considération qu'il avait pour les vertus
e'piscopales de ce Prélat. Ce tombeau n'a été terminé qu'en 1819.
(26) On y conserve, entre autres, la couronne d'épiDes de N.-S., achetée par Saint-Louis ,
i3,og5 hyperperses d'or (environ 1 56, 900 livres de notre monnaie), enfermée dans un magnifique
reliquaire ; nous regrettons de ne pouvoir transcrire ici les documens historiques relatifs à cette
curieuse relique, dont l'authenticité paraît reconnue, et qui a été conservée pendant la Révolution ,
au cabinet des Antiques de la Bibliothèque Royale, (Voyez l'Ouvrage de M. Gilbert, p. 529). On y
montre encore l'escourgette ou petit fouet en chaînes de fer avec lequel Saint-Louis se faisait donner
la discipline , tous les vendredis, par son confesseur ; enfin une chemise de ce Prince à laquelle est
attachée une bandelette de parchemin , sur laquelle est écrit, en caractères gothiques :
Cest la chemise de Mons Sainct Loys, jadis Roi de France, il n'y a que une manche.
Cette chemise ressemble à celle d'une femme; l'ouverture du poignet est fort étroite ; les pointes
au lieu d'être sur les côtés sont sur le devant et sur le derrière; elle a trois pieds neuf pouces de haut
et l'ouverture du cou est taillée en forme de cœur.
( 16 )
Si les beautés de l'art ont placé l'Eglise Notre-Dame de Paris au pre-
mier rang parmi nos monumens nationaux , elle ne le mérite pas moins
par les grands et touchans souvenirs qui la rattachent à notre histoire.
C'est dans ce temple, tant de fois orné de leurs pieuses mains, que les
Rois de France viennent , après leur avènement au Trône, déposer aux
pieds de l'Éternel le poids de leur couronne, et renouveler le serment
d'être fidèles observateurs de la justice et les pères du peuple. Couverts
des trophées de la victoire , ou affligés par quelque calamité publique ,
nos illustres Monarques ont souvent fait retentir ces voûtes augustes de
leurs ferventes invocations, ou de leurs chants d'actions de grâces, et
naguère encore nous avons pu contempler, avec émotion , la capitale
entière prosternée devant les autels avec une mère infortunée, offrir,
à celui qui dispose des hommes et des empires , le prince nouveau-né ,
espoir de la France , l'héritier des Saint Louis , des Louis XII , des Henri ,
un jour l'émule de leurs vertus.
FIN,
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE D'AMIENS
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT,
DESSINÉS
PAR CHAPUY,
EX OFFICIER DU GÉNIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE;
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR F. T. DE JOLIMONT,
EX l\'CKMFI'R , A L'TEt'B DE PLI SI £ C IIS 01TIÏACK9 SBB LFS ANTIQIITÎS ET LES MTEtJlS DU MOTSN AGE, MEMRBR DE I.'aCADLHIE DES SCirKfES, BELLES LETTRES ET A RIS DE CAEX
DB LA SOCItTl, DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE, DE CELLE d'ÉMELATIO.N DB ROt'EN ET AUTRES SOCIETES SAVANTES.
PARIS 9
CHEZ ENGELMANN ET O , LITHOGRAPHES , ÉDITEURS , RUE LOU1S-LE-GRAND, N°
■ -s<<3&3 uni —
IMPRIMERIE DE GOETSCIIY , RUE LOUIS-LE-GRAND , N°. 27.
ÉGLISE CATHÉDRALE
D'AMIENS.
Vers le milieu du quatrième siècle , sous le règne de l'empereur
Gratien, la première Eglise chrétienne du diocèse d'Amiens fut élevée
par saint Firmin , deuxième du nom , fils ou proche parent du sénateur
Faustinien, et troisième évêque d'Amiens. Ce généreux confesseur la
fit construire en un lieu depuis long-temps consacré , par la piété de sa
famille, à la sépulture des fidèles morts pour la religion : et où reposait
déjà le corps de saint Firmin-le-Martyr -, premier évêque d'Amiens,
immolé pour prix de ses vertus et de son apostolat, dans la citadelle de
la ville , l'an 5oo.
Cette Eglise, instituée sous le titre de Notre-Dame-des-Martyrs , peut
être considérée comme la première Cathédrale d'Amiens, et fut le siège
de l'évêque pendant plus de deux siècles.
Il paraît qu'on avait insensiblement perdu la tradition du lieu où
étaient déposés les restes du martyr saint Firmin, puisque vers l'an 61 3,
saint Salve, neuvième évêque d'Amiens, en faisait la recherche, et dé-
couvrit miraculeusement son tombeau sous l'autel de son Eglise. Cet
événement fut signalé, disent les chroniques et les légendes, par de
nombreux miracles ; une odeur suave se répandit au loin dans l'air, des
malades furent guéris , et la nature au milieu de l'hiver se couvrit de
verdure et de fleurs. Les habitans des villes voisines, avertis par tant
de prodiges , accoururent pour implorer l'intercession du saint et ren-
dre hommage à ses reliques. Leurs dons furent si considérables, que
l'on résolut d'en consacrer le produit à bâtir une nouvelle Eglise dédiée
à saint Firmin, sur le lieu même de son supplice, et d'y déposer son
corps (1). Lorsque l'édifice fut achevé, saint Salve y transporta en
(1) Cet emplacement faisait partie c!e celui de l'Église actuelle.
(-4 )
grande pompe l'objet de tant de vénération , et y établit son siège épis-
copal , après avoir laissé à Notre-Dame-des-Martyrs quelques prêtres
pour en faire le service , et avoir changé son nom en celui de Saint-
Acheul, qu'elle porte aujourd'hui.
Cette seconde Cathédrale (2) existait encore au neuvième siècle ; brû-
lée par les Normands en 881 , plusieurs fois depuis reconstruite ou ré-
parée par suite de divers événemens , elle fut enfin entièrement réduite
en cendre par le feu du ciel, en 1218, ainsi que tous les titres, les
martyrologues et les archives de l'évêché et du chapitre.
Deux ans s'écoulèrent sans qu'on s'occupât ou sans qu'il fût possible
de reconstruire une nouvelle Eglise. Cependant la nécessité d'un lieu
convenable pour la réunion des fidèles et pour placer décemment le
corps de saint Firmin , ainsi qu'une relique non moins précieuse , le
chef de saint Jean-Baptiste récemment apporté des Lieux-Saints , dé-
termina l'évêque Evrard à demander à son clergé et aux peuples des
secours, pour relever de ses ruines le temple du Seigneur; la voix du
pasteur fut entendue , et chacun s'empressa d'y répondre avec zèle.
Robert de Lusarches, dont le nom est du petit nombre de ceux des ar-
chitectes de ce temps qui soient parvenus jusqu'à nous , fut chargé des
plans et de la construction de l'édifice. A cette époque, l'enthousiasme
pour les monumens religieux était porté au plus haut degré (3) ; de
toutes parts s'élevaient ces magnifiques basiliques qui font encore le
plus bel ornement de la plupart de nos villes , et il s'était établi entre
les divers architectes une rivalité qui tournait au profit de l'art.
Robert s'efforça donc d'égaler , ou même de surpasser les plus beaux
édifices de ce temps, et jeta les fondemens de la Cathédrale actuelle
en 1220. La première pierre en fut posée par l'évêque Evrard, sous le
pontificat d'Honoré III et le règne de Philippe- Auguste; mais ni le fon-
dateur, ni l'architecte ne purent jouir de leur ouvrage, car à peine
l'édifice s'élevait-il à quelques pieds de terre que l'évêque Evrard mou-
rut , et probablement Robert de Lusarches lui-même , puisque trois ans
(2) C'était un Édifice fort simple et en grande partie de charpente, lignis tabulis fabricata.
(3) On allait jusqu'à démolir les anciennes Églises pour en construire de plus magnifiques.
( 5 )
après, sous l'Episcopat de Godefroi d'Eu, qui succéda à Evrard, la
conduite des travaux fut confiée à un nommé Thomas de Cormont.
Ceux-ci eux-mêmes ne virent élever l'Eglise que jusqu'aux voûtes ; plu-
sieurs évêques succédèrent à Godefroi, et Renaud de Cormont remplaça
depuis son père dans la conduite de cette entreprise, avant qu'elle fût
entièrement achevée.
Il paraît qu'alors, comme de nos' jours, on commençait de vastes
édifices, sans trop prévoir quand et comment on les pourrait finir: l'ar-
gent manqua lorsque les travaux étaient environ à la moitié de leur
exécution. Arnoult , évêque en 1240, fut obligé de faire un nouvel ap-
pel au zèle et à la piété des fidèles. Il ordonna des processions solennelles
où l'on porta la châsse de saint Honoré ; et fit faire des exhortations
dans toutes les Eglises du diocèse. Ces moyens eurent un plein succès;
les travaux furent continués avec activité , et cette superbe basilique
terminée en 1288, 68 années après le commencement des travaux. On
fit alors graver au milieu de la nef, sur des lames de cuivre disposées
autour d'un disque de marbre noir, l'inscription suivante, dont les his-
toriens nous ont conservé la connaissance , mais qui n'est plus lisible
aujourd'hui :
En l'an de grâce mil deux cens
Et vingt fut l'œuvre de cheans
Premièrement encommenchiée
A dont iert de chest Évechié
Everard Éveque beniis
Et le Roi de France Loys,
Qui fust fil Philippe-le-Sage
Chil qui maistre était de l'ouvrage
Maistre Robert était nommé
Et de Lusarches surnommé
Maistre Thomas fu après lui
De Cormont, et après cestui
Son fil maistre Renaud qui mettre
Fit a chest point chi ceste lettre
Que l'incarnation valoit
Treize cents ans douze en falloit.
( 6 )
EXTÉRIEUR.
L'Église Notre-Dame d'Amiens ne présente en dehors que peu de
parties remarquables, et ce monument, si vanté, ne mériterait point
par sa construction extérieure d'être placé au rang des plus belles
Cathédrales de France, si d'ailleurs l'admirable ordonnance du plan
et les beautés nombreuses que nous indiquerons particulièrement en
décrivant l'intérieur, ne le faisaient regarder avec raison comme un des
chefs-d'œuvre de l'architecture du moyen-âge. Cet extérieur cependant
offre peu de défauts, et aucun qui soit essentiel, seulement les orne-
mens de détail y paraissent trop rares, et l'aspect général , quoiqu'im-
posant par son élévation, manque de cette élégance de formes et de cet
artifice de structure qui surprend, et que l'on admire dans beaucoup
d'édilîces moins importans ou moins en réputation que celui-ci.
Le portail principal, qui, sous beaucoup de rapports, rappelle celui
de la Cathédrale de Paris, dont les lignes et le genre de décoration
sont à-peu-près semblables , en diffère cependant beaucoup dans la dis-
tribution relative de chacune de ses parties. Les proportions médiocres
des tours, leur peu d'élévation, leur inégale hauteur, et l'échelle en
général trop petite adoptée pour toute cette façade , par rapport au
reste du monument , peuvent être regardés comme des défauts ; mais
considéré isolément, ce portail a des formes plus sveltes, plus d'élégance
dans la disposition des lignes et des ornemens; et les trois grandes por-
tes d'entrée (4) ont beaucoup plus de régularité , de grandiose et de ma-
gnificence que dans celui de Paris. Ces portes occupent toute l'étendue
(4) La porte du milieu, la plus grande des trois, est appelée la porte du Sauveur, parce que
Noire-Seigneur est représenté sur le trumeau en pierre qui partage la porte en deux : il foule aux
pieds un dragon et un lion , et le socle est orné de pampres et de ceps de vigne enlacés dans les replis
d'un serpent -, d'un côté du même socle on voit un chien , et de l'autre un coq; au-dessous est la
statue du Roi de France, tenant d'une main son sceptre et de l'autre un lambel : on suppose que
ce doit être Dagobert , qui le premier fonda des Églises en France ; mais il est plus probable que
ce soit saint Louis, qui occupait le trône de France lorsqu'on achevait de décorer cette façade . et
qui avait acquis tant de titres à cette espèce d^hommage. Plusieurs emblèmes sont sculptés sur les
diverses faces des pieds-droits, tels que les arbres de la science du bien c! de la science du mal , etc.
Les statues des côtés latéraux représentent les douze Apôtres et quelques-uns de leurs disciples.
( 7 )
de la partie inférieure , s'avancent jusqu'au niveau de la saillie des con-
tre-portes , et forment ainsi une espèce d' avant-porche , qui , détaché
du fond, et laissant en retraite tout le reste du portail, lui donne plus
de grâce et de légèreté. Un style uniforme d'ornemcns décore ces su-
perbes entrées : il consiste en un stéréobate continu parsemé de cais-
sons ou petits bas-reliefs, et surmonté d'un rang de colonnes légèrement
engagées, dont chacune porte en avant une statue de grande propor-
tion élevée sur une console et surmontée d'un dais , le tout terminé
par de profondes voussures , dont les arcs multipliés sont remplis d'une
grande quantité de figures d'anges, de séraphins et d'autres person-
nages , en rapport avec le grand tableau en relief sculpté sur le fond
ou tympan; enfin les pignons triangulaires ornés de chardons, qui sur-
montent ces trois portes, se détachent d'une manière pittoresque sur
des renfoncemens obscurs , et l'arc d'ouverture de chacun est enrichi
d'un cordon à fleurs et d'une dentelle en pierre délicatement travaillée.
Le reste de cette façade se compose principalement d'une galerie à
jour, en forme de péristyle , qui règne dans toute la largeur , et dont
les arcades sont ornées et subdivisées dans le goût du siècle , sur-
montée d'une autre également à jour, et dont les entrecolonnemens
On reconnaît , dans les cartouches ou petits bas-reliefs des socles ; les diverses corporations des arts
et métiers qui, par leurs dons, avaient contribué à l'édification de cette Basilique , et diverses allégo-
ries sur les vertus civiles et religieuses ; enfin le relief du fond offre, comme à Paris, le tableau
du jugement dernier en plusieurs parties : la résurrection des morts , saint Michel qui pèse les âmes ,
le partage des élus et des réprouvés : ceux-là sont conduits dans les demeures célestes au bruit
des concerts des Anges -, ceux-ci, nus et enchaînes, sont traînés par les Démons dans les enfers ; au-
dessus le Père Eternel est environné de saints Patrons du diocèse et des Anges qui semblent inter-
céder en faveur des hommes.
lia porte à droite est appelée Porte de la Mère de Dieu; son image orne le trumeau du milieu :
elle écrase la tète du serpent. Les statues et les reliefs du pied-droit et des côtés latéraux repré-
sentent des sujets et.des personnages de l'ancien et du nouveau Testament; le tympan offre plu-
sieurs tableaux : dans l'un on voit les Patriarches; au-dessus la mort., la résurrection et l'assomp-
tion de la Vierge.
La porte à gauche est nommée Porte Saint-Firmin , parce que la statue de ce martyr y est
également représentée, ainsi que les principaux faits de sa vie , sur le pilier du milieu ; sur les
faces latérales sont sculptés , dans des médaillons , les douze signes du zodiaque et les douze mois
de l'année figurés par les travaux des champs ; les statues sont celles de saints Évêques honorés
dans le diocèse d'Amiens , et le tableau du fond offre divers personnages religieux et des traits
de la vie de saint Firmin-le-martyr.
( 8 )
sont remplis, comme autrefois à Notre-Dame de Paris, par les statues
colossales de vingt-deux Rois de France jusqu'à Philippe-Auguste ; enfin
d'une très-belle rose que nous décrirons plus amplement, en parlant des
vitraux peints, et d'une balustrade à hauteur d'appui qui forme le couron-
nement. Là se termina long-temps le portail de la Cathédrale d'Amiens,
qui formait ainsi un parallélogramme parfait; et son aspect considéré
isolément , offre , comme nous l'avons remarqué à la Cathédrale de
Paris, la sévérité de ligne et le grandiose des plus beaux monumens de
l'antiquité.
Les deux tours et la petite galerie qui les unit à la base, n'ont été
élevées que plus d'un siècle après l'achèvement total de toute l'Eglise,
et ne furent terminées telles qu'elles sont, qu'en i4oi. Tout porte à
croire que Robert de Luzarches ne les avait point comprises dans son
plan , ou du moins elles eussent été plus en harmonie avec le reste ;
mais on crut devoir par ce moyen donner plus d'élévation au portail
qui se trouvait beaucoup au-dessous du pignon de la nef ; ces tours
étaient d'ailleurs, à cette époque, non-seulement un objet de mode,
mais encore elles constataient , par leur nombre et leur élévation, diffé-
rens degrés de suprématie dans les Eglises. On sait que les Cathédrales
métropolitaines, certaines collégiales et les Abbayes de fondation royale
avaient seules le droit d'avoir deux tours ou clochers d'une égale hau-
teur; les Cathédrales suffragantes en avaient deux, mais inégales ; enfin
les autres Eglises de paroisse ou de simple monastère, n'avaient droit
qu'à un clocher (5). C'est ainsi que, dans tous les temps, le génie de l'ar-
tiste est souvent obligé de se soumettre à des lois bien étrangères à l'art.
Le grand portail de la Cathédrale d'Amiens a i5o pieds de largeur et
i5a pieds de hauteur, jusqu'à la naissance des tours, 210 pieds jusqu'au
sommet de la tour du nord, et 190 pieds jusqu'au sommet de la tour
méridionale. Elle est précédée d'une place de trop peu d'étendue, ce qui
nuit à son aspect et au développement de ses proportions. Cette place
est divisée en deux parties : l'une, élevée de plusieurs marches, forme le
(5) Il en était de même clans les châteaux et les manoirs seigneuriaux : le nombre, et quelque-
fois la forme des tours et des tourelles , indiquaient le degré de puissance et l'étendue de la juri -
diction du châtelain.
I 9 )
parvis proprement dit , et est de niveau avec l'intérieur de l'Église ;
l'autre, beaucoup plus basse, suit l'inclinaison naturelle du coteau sur
lequel la Cathédrale est construite.
C'est sur cette place que, le 9 août i5p,4, se retrancha le duc d'Aumale,
gouverneur de l'ancienne Picardie et un des chefs de la Ligue, pour-
suivi par le parti royaliste qui venait de crier Vive le Roi, et d'arborer
des fleurs blanches aux chapeaux : il s'empara du parvis Notre-Dame et
s'y barricada avec q5o hommes; mais la barricade fut forcée par Mont-
caurel avec 5o cuirassiers que les ligueurs croyaient de leur parti. Plu-
sieurs de ceux-ci furent tués, et le duc d'Aumale forcé de se retirer.
La façade méridionale est entièrement à découvert: des constructions
étrangères ne dérobent la vue d'aucune partie, et l'aspect en est fort
beau ; c'est surtout en la considérant à quelque distance que l'on peut
juger de la prodigieuse élévation des combles (6) , des proportions im-
posantes de l'édifice, et des beautés ou des défauts de la structure.
Cette façade présente trois entrées ou portes latérales; l'une, vers le
chœur, est appelée porte du Puits-de-l'OËuvre , parce qu'elle donne sur
une petite cour où se trouve un puits , près duquel était encore il y a peu
d'années, une table en pierre qui servait à régler le compte des ouvriers
et les devis de l'entreprise, lors de la construction de cet édifice; la
seconde est appelée porte Saint-Christophe , parce qu'on voit près d'elle
une statue colossale de ce Saint (7). Cette porte est placée sous la tour
méridionale dite de l'Horloge, qui est ornée de quelques statues, dont
deux représentent, l'une un évêque , et l'autre le seigneur de Dommé-
lieu , auquel se rattache une anecdote assez singulière , rapportée par
les historiens de la ville d'Amiens (8). Sur le mur de la nef, depuis la
(6) Le faîte de la toiture se trouve ainsi , à-peu -près , à la même hauteur cpie le sommet des tours
de Notre-Dame de Paris, et a 5o pieds de plus que la partie correspondante dans ce dernier monu-
ment. Il est orné d'une petite dentelle en plomb.
(7) On avait soin de placer à l'entrée des Eglises, dans les douzième et treizième siècles, une
figure de ce Saint, parce qu'on était persuadé qu'il suffisait de le voir pour être préservé do mort
subite.
(8) Le seigneur de Dommélieu avait déshérité son neveu, et donné tous ses biens à l'Église
d Amiens ; celui-ci, pour s'en venger, tua son oncle au moment où il entrait dans l'église : tel est
le fond de cette histoire, dont les détails, rapportés par divers auteurs, peuvent servir à l'étude des
mœurs du temps ( Voir les divers historiens de la ville d'Amiens).
2
( io )
tour jusqu'à la croisée, on remarque aussi quelques sculptures repré-
sentant deux Anges , une Annonciation , un saint Nicolas , et deux
villageois, homme et femme, avec chacun un sac; près d'eux on lit cette
inscription en caractères du XIIIe siècle : Les bonnes gens des villes (9)
d'entour Amiens qui vendent woides (10) ont faicte cette chapelle de leurs
omones. On y voyait encore Adam et Eve, que le chapitre fit ôter un
peu avant la révolution, à cause de leur nudité; enfin le pignon de la
croisée de ce côté offre un portail assez riche, nommé portail Saint-
Honoré, dont les bas-reliefs représentent les principaux faits de la vie
de ce saint prélat : une très-belle rose remplit toute la partie supérieure
de ce portail, qui est flanqué de deux tourillons surmontés de petites
campanilles pyramidales.
Le portail et la façade septentrionale n'offrent presque rien de re-
marquable ; les piliers des contre-forts sont ornés de quelques statues
d'un style plus moderne que celui de la principale façade ; celles que
l'on voit sur le côté de la tour dite de Saint-Firmin , représentent la
Vierge tenant l'Enfant- Jésus endormi : un Ange à ses pieds joue du
violon; puis un Roi de France , que l'on croit être Charles V ; le cardinal
La Grange son ministre , un saint Jean-Baptiste , un prince royal et
un comte d'Amiens; les autres représentent des évêques , et deux
femmes, dont une paraît être la reine Blanche, mère de saint Louis;
enfin la figure de saint Firmin le confesseur est placée sur le portail
de la croisée, qui de là s'appelle portail Saint-Firmin , et dont elle est
à-peu-près l'ornement le plus important. La partie supérieure, qui ne
paraît pas avoir été entièrement terminée , est remplie par une rose
d'une très-grande dimension, dont la forme est masquée par des jambes
de force d'un effet désagréable, construites pour lui donner plus de
solidité , mais exécutées avec tant d'art qu'elles ne s'aperçoivent point
à l'intérieur; derrière le chevet, il existait autrefois un cloître aujour-
d'hui presque entièrement démoli , dont les murs étaient ornés de
(g) Villes pour villages, du mot latin villa.
(10) Woiies de la gaude : on appelait marchands de woide et de gaude, les grainetiers.
( " )
peintures à fresque, représentant la fameuse danse Macabre (11).
Du milieu de la croisée s'élève, comme nous l'ayons déjà dit, un
clocher en forme d'aiguille, construit en charpente revêtue de plomb,
par un simple ouvrier nommé Louis Candon, en 1529, d'une manière
fort ingénieuse (12), eu égard surtout aux difficultés qu'il y eut à sur-
monter. La forme en est élégante et légère; il est presque tout à jour,
et la plus grande partie en a été dorée ; sa hauteur, depuis la voûte
jusqu'à la croix, est de 208 pieds. Lorsque des étrangers visitent cette
belle cathédrale, on a soin de leur faire parcourir les galeries extérieures
qui régnent tout autour de l'édifice au-dessus des bas-côtés: cette pro-
menade n'est point sans intérêt pour les curieux : la disposition des
contreforts, des arcs, des piliers butants, des pyramides à travers les-
quelles on découvre des points de vue magnifiques , offrent une multi-
tude d'aspects très-pittoresques, dont l'artiste a eu l'heureuse pensée
de donner une idée dans un des dessins de ce recueil.
(11) On y voyait la mort menant en branle le pape , les rois, les cardinaux, les évêques, les
moines , les philosophes , et des personnages de tous les rangs. Cette peinture, qui a été souvent
reproduite , avait été composée sur une satire en vers attribuée à Jean Macabre.
(12) Voir l'Histoire de la cathédrale d'Amiens, par M. Rivoire, p. 85 et suiv.
( 12 )
INTÉRIEUR.
Si quelque enthousiaste exclusif de l'architecture antique pouvait
refuser encore de reconnaître dans un grand nombre des édifices reli-
gieux du moyen âge , ces beautés réelles et ces parties qui honorent
l'art, comme produit d'une combinaison réfléchie, et non l'effet d'un
hasard heureux , il lui suffirait sans doute , pour revenir à la vérité ,
d'observer avec autant de bonne foi que d'attention l'intérieur magni-
fique de l'église que nous décrivons : il reconnaîtrait bientôt , avec tous
ceux dont le jugement n'est point assujéti à des préjugés d'école, tout
le génie qui a présidé à la construction de cet édifice, la science pro-
fonde et le bon goût dont l'architecte a fait preuve dans l'ordonnance
du plan , si vaste , si régulier et en même temps si varié ; dans la distri-
bution si pittoresque des masses et des vides, enfin dans l'accord et le
calcul si judicieux des plus admirables proportions. En effet, il est peu
de temples de ce genre dont l'intérieur offre tout-à-la-fois autant d'im-
mensité, de grandiose, d'unité de style et d'élégance, autant de per-
fection, en un mot, dans l'ensemble et dans les détails; et c'est parti-
culièrement en cela, comme nous l'avons déjà fait observer, que l'église
d'Amiens a toujours été réputée comme un des chefs-d'œuvre du temps.
Nous n'essaierons point de donner de ce monument des descriptions
minutieuses , inutiles lorsque le lecteur a sous les yeux des dessins
exacts et multipliés, et toujours fastidieuse par la répétition obligée des
termes techniques. Les ressources du langage , les dessins eux-mêmes ,
quelle que soit leur parfaite exactitude, ne peuvent d'ailleurs donner
qu'une connaissance incomplète des objets à ceux qui ne les ont point
vus en réalité. C'est sur le lieu même que l'observateur peut jouir inté-
gralement de l'ensemble et de chaque partie de l'édifice : là seulement
l'œil se dirige à volonté sur tous les points , rien n'échappe à son active
curiosité, et l'esprit peut juger avec plus de certitude. Ainsi, le but
principal de ces sortes de Recueils, composés de vues pittoresques et
de courtes notices, productions si utiles et si agréables toutefois, est
suffisamment rempli, en indiquant succinctement les dimensions géné-
( i3 )
raies, le caractère distinctif de la structure , et les particularités les plus
remarquables , soit de l'art , soit historiques , du monument dont on veut
seulement rappeler le souvenir aux contemporains, ou le conserver à la
postérité (i3).
Le plan, en forme de croix latine, offre une étendue de 4 1 ^ pieds dans
sa plus grande longueur , et 98 de largeur dans œuvre ; la croisée a
182 pieds de longueur sur 44 pieds 4 pouces de largeur ; et la hauteur
totale de l'édifice, sous clef de voûte, est de i32 pieds. De Tastes bas-
côtés, bordés de chapelles , régnent autour de la nef et du chœur, et les
voûtes sont élevées sur 126 piliers, dont la structure et les proportions,
variées dans leurs positions respectives , sont non moins agréables par
leur aspect que savamment disposées : les uns offrent une colonne isolée
supportant le poids des massifs, et cantonnée en forme de croix, de
quatre autres colonnes d'un beaucoup moindre diamètre, sur lesquelles
reposent les retombées des arcs ; tels sont ceux des travées de la nef et
du chœur; d'autres sont composés de petites colonnes isolées, réunies
sur une même base autour d'un pilier central , et sont appelés piliers
sonnans, à cause de la propriété qu'ils ont de rendre un son lorsqu'on
les frappe d'un corps dur ; on en voit plusieurs de cette éspèce engagés
aux massifs des chapelles autour du chœur (14); enfin les quatre gros
piliers du centre de la croisée, et la plupart de ceux qui sont inhérens
aux murs ou aux parties latérales de l'édifice, sont en faisceaux plus
ou moins composés, et s'élèvent d'un jet de la base à la naissance des
voûtes. Le pavé curieux, à compartimens de pierres noires et blan-
(13) Ces recueils seraient moins superficiels , et d'une utilité beaucoup plus réelle pour la
science de l'art , si l'ignorante indifférence , disons-le , de la plupart des amateurs , et la parcimonie
dont on use en général en France dans toutes ces entreprises, permettaient d'y joindre des plans ;
des coupes et des élévations .
On peut prendre connaissance des détails que nous ne pouvons relater ici , sur le plan général de
l'église ci-joint , et dans les différentes histoires de la ville et de la cathédrale d'Amiens, telle cpie
celle publiée par le P. Daire 2 vol. in-4<>, Paris, 1707 ; les Antiquités de la Ville d'Amiens, par
le chanoine de La Morlière , 1 vol. in-fol. , Paris, 16^2; et enfin la Description de la cathédrale
d'Amiens , par M. Rivoire , Amiens , 180G , qui renferme sur ce monument tous les renseignemens
qu'on peut désirer.
(14) Nous avons remarqué, en décrivant la cathédrale de Paris, des piliers offrant la même
disposition et le même phénomène.
( i4 )
ches (i5) , la galerie continue , ornée de fenêtrages à jour, qui surmonte
tout autour de l'église les arcades des travées, et la dimension et la
beauté des vitraux, particulièrement de trois roses (16), complètent le
système de décoration architecturale de cet intérieur, et répond digne-
ment à sa grandeur et à sa magnificence.
Ici, comme dans la cathédrale de Paris et dans beaucoup d'autres
monumens de la même époque , on peut remarquer le passage du
style des douzième et treizième siècles à celui des quatorze et quinzième :
les piliers cessent d être simples , uniformes, ronds; ils commencent à
se cantonner en faisceaux , deviennent anguleux et plus sveltes ; les arcs
ogives sont plus ouverts , et la pointe en fer de lancette est beaucoup
plus rare ; les ornemens et les découpures en trèfle , exclusivement en
usage jusqu'alors , s'allient avec la rose à quatre compartimens , les fleu-
rons,les feuillages, et déjà l'on voit naître des divisions plus compliquées.
Cette observation est d'autant plus remarquable dans la cathédrale
d'Amiens, que presque partout ailleurs ce passage forme des contrastes
frappans dans chaque portion qui correspond aux diverses époques;
tandis qu'ici les deux styles sont fondus sans transition sensible, et con-
servent à l'ensemble delà structure une unité réelle sans monotonie,
qui constitue une des perfections les plus remarquables de cet édifice.
L'intérieur de l'église d'Amiens ne présente pas seulement un chef-
d'œuvre d'architecture ; mais les mausolées, les morceaux de sculpture
et les objets curieux qu'il renferme ne sont pas moins admirables par
leur nombre considérable , leur magnificence et le mérite de l'exécu-
tion. Ajoutons à cela, que les fureurs de l'impiété et les dévastations
révolutionnaires n'ont point exercé leurs funestes ravages dans ce
temple si riche de monumens de tous les âges ; des mains profanes
(15) Ce pavé est aujourd'hui en très-mauvais état : on y remarque plusieurs pierres sépulchrales
chargées d'inscriptions, dont quelques-unes ne sont pas sans intérêt.
(16) Ces vitraux ont beaucoup souftert des injures du temps ; à l'exception de quelques-uns de
ceux de derrière le chœur , il en reste peu d'entiers : les trois roses ont seules conservé leur beauté
primitive, et elles égalent ce qu'on connaît de plus magnifique en ce genre; l'artiste a eu, dit-on,
l'intention d') représenter, par les couleurs et les sujets qui y sont peints, les emblèmes des quatre
élémens.
( i5 )
n'ont point expulsé des eendres illustres de leurs pompeux sarcophages,
et les pieux habitans peuvent encore adresser au ciel leurs humbles
prières devant les images sacrées que leurs aucêtres ont honorées
pendant tant de siècles. Hommage en soit rendu à ceux qui surent
détourner de leurs murs ce fléau destructeur dont gémit encore en
France le génie des arts; ils ont acquis des droits éternels à la recon-
naissance publique!
Au nombre des objets curieux, la cuve baptismale, que l'on croit
antérieure à la construction de l'église actuelle, c'est-à-dire à l'an
1220 (17); le grand crucifix donné par saint Salve, évêque, qui occupait
le siège d'Amiens dans le septième siècle (18): la tribune et le buffet des
orgues (19); les huit tableaux exécutés en relief dans des enfoncemens
ornés de sculptures à jour, dans le goût gothique, qui décorent les
parties latérales de la croisée (20) ; ceux du même genre sur l'extérieur
(17) Cette cuve, en pierre très-dure, a 7 pieds 9 pouces de longueur, 2 pieds de largeur,
16 pouces de profondeur, et contient 125 pintes d'eau; elle est décorée, aux quatre angles, des
figures de quatre prophètes : on lit encore les noms de Zacharie et de Jaèl ; elle repose sur cinq
petits pilastres carrés en pierre, élevés eux-mêmes sur une base commune, sur laquelle on re-
marque quelques fragmens de pavés émaillés fort anciens.
(18) La haute antiquité de ce momument paraît authentique : la tradition porte qu'il fut trouvé
dans la mer, près la ville de Rue, avec des circonstances miraculeuses ; les marins et les habitans du
pays ont pour lui une grande dévotion : il a 6 pieds de haut , et la figure de Notre-Seigneur, au lieu
d'être nue , est revêtue d'une tunique longue plissée à petits plis, et liée par le milieu du corps
d une ceinture. La tête a un caractère sévère , et son aspect produit dans l'âme une impression qu'il
serait difficile de définir.
(19) Ces orgues fvirent commencées en 1422, et terminées en 1 429 î e^es sont un don de Charles
Le Mire, valet-de-chambre du roi Charles VI, et de son épouse. Par reconnaissance, l'église éleva
à ses donateurs un tombeau près de celui de l'évêque Evrard; ils y étaient représentés tenant des
orgues dans leurs mains , avec une inscription à leur louange : cette tombe en cuivre a été enlevée
en 1793. La boiserie, ornée de peintures , et qui a conservé sa forme primitive , est fort curieuse ;
et nous pensons qu'il n'en existe peut-être pas aujourd'hui en France d'aussi ancienne. La tribune ,
toute en bois , est d'une très-grande hardiesse.
(20) Ceux de la partie méridionale de la croisée représentent divers sujets de la vie de saint
Jacques-le-Majeur ; ceux de la partie septentrionale, des sujets de l'Ancien et du Nouveau-Testa-
ment : le style des figures, les costumes, la composition quelquefois singulière des sujets, et les
idées bizarres de l'artiste , rendent ces tableaux fort précieux pour l'étude des mœurs et des usages
du moyen âge.
( 16 )
des murs qui forment la clôture du chœur (21 ) ; les stales et les boiseries
du chœur, magnifique chef-d'œuvre du commencement du seizième
siècle, aussi surprenant par la profusion des détails que par l'élégance
des formes et la délicatesse du travail (22) ; les grilles et les ornemens
du sanctuaire (20) ; la richesse de la plupart des chapelles, ornées de
tableaux et de belles statues de marbre (24); et la chaire, ouvrage
moderne d'une grande beauté (25), fixent particulièrement l'attention
des curieux. Au nombre des mausolées , nous citerons comme dignes
de remarque ceux tout en bronze des évêques Evrard et Gaudefroi,
fondateurs de l'église , monumens du treizième siècle (26) , placés
à l'entrée de la nef; ceux des chanoines Mifry et Niquet , de M. et
Mme de Sachy, dans les bas-côtés de la nef; de Claude Pierre, chanoine,
de l'évêque Sabatier, du cardinal Hemard , dans la croisée; celui de
François Faure, évêque d'Amiens, dans la chapelle de Saint- J ean-
(ai) Ils sont dans le même goût que les précédens, et représentent, ceux à droite, des sujets pris
dans la vie de saint Firmin ; ceux à gauche, divers traits de la vie de saint Jean-Baptiste.
(22) Elles sont en bois de chêne et dechâtaigner , et furent données par Adrien de Hannecourt,
doyen de l'église d'Amiens, en 1 5 1 g : deux maîtres menuisiers d'Amiens en exécutèrent le travail,
sous la direction de Jean Turpin , fort habile ouvrier; elles ont coûté g, 488 livres, somme très-
modique comparativement au prix qu'elles coûteraient aujourd'hui.
(2 3) Ces ornemens modernes datent de la moitié du dix-huitième siècle. Malgré leur magnificence,
on regrettera toujours ceux qu'on a détruits, qui étaient non moins riches et beaucoup plus en
harmonie avec le reste de l'édifice ; et l'on ne peut que déplorer la fatale manie qui naquit à cette
époque , et fit culbuter tant de monumens curieux par leur antiquité, pour y en substituer à grands
frais d'autres qui n'attestent trop souvent que le mauvais goût du siècle.
(24) Ces chapelles sont au nombre de vingt-cinq ; les plus remarquables sont celles de Notre-
Dame-Dupuy et de saint Sébastien , dans la croisée ; de saint Jean-Baptiste , à gauche du chœur , et
celle de la Vierge, dont l'autel est orné d'un groupe en marbre, représentant l'Assomption , chef-
d'œuvre du sculpteur Blasset.
(â5) Elle est regardée comme l'une des plus belles qui soient en France ; elle est l'ouvrage d'un
artiste estimable d'Amiens, M. Dupuis, alors octogénaire. Elle a coûté 36, 000 francs.
(26) La tombe de l'évêque Evrard est représentée dans l'ouvrage si précieux pour les anti-
quaires., intitulé : Monumens Français inédits, que nous devons au zèle et aux connaissances
étendues de M. N.-X. Villemin, qui en a gravé et colorié lui-même la plupart des planches avec
un soin extrême.
( '7 )
enfin , ceux de Févêque Ferry de Beauvoir , de son neveu Adrien de
Hannecourt, de Charles de Vitry, receveur des gabelles, et du chanoine
Lucas (27), adossés aux murs de clôture du chœur. Un intérêt particu-
lier se rattache au plus grand nombre de tous ces monuinens , c'est
qu'ils sont l'ouvrage d'Artistes que la ville d'Amiens se glorifie d'avoir vus
naître : les Blasset, les Dupuis, les Vimeu se sont fait un nom distingué
dans les arts , et ont consacré leurs chefs-d'œuvre à l'ornement de la
mère Église de leur pays natal.
Peu de monumens ont été visités par autant de Monarques et de
personnages illustres que ne l'a été celui-ci : Henri V, roi d'Angleterre,
Charles VII, Louis XI, Charles VIII et la reine Anne de Bretagne,
Louis XII, François I.er, Henri II, Charles IX, Henri IV, Louis XIII,
Louis XIV, l'infortuné Jacques II, roi d'Angleterre, et le czar Paul I.er,
ont laissé à la Cathédrale d'Amiens des souvenirs de leur présence et
de leur piété. C'est dans les murs de cette célèbre basilique que fut
célébré, en 1 iq3 , le mariage de Philippe-Auguste, roi de France,
avec Ingelberge , qui y fut couronnée Reine la même année , et celui
de Charles VI et de la fameuse Isabeau de Bavière. Saint Louis y
signa, en 12 58, avec Henri III, roi d'Angleterre, le traité qui assurait
à ce dernier une partie de la Guienne et du Limousin; Philippe-Ie-
Hardi y conclut aussi un traité de paix avec Edouard I.er , roi
d'Angleterre, en 1279; enfin Philippe-de-Valois y reçut avec un grand
cérémonial , et en présence des Rois de Bohême , de Navarre et de
Majorque, la foi et hommage, à titre de vassal, d'Edouard III, qui
venait de succéder au trône d'Angleterre.
(27) Remarquable surtout par un enfant qui pleure , dont l'expression est admirable. Le chanoine
Lucas, homme très-bienfaisant, avait fondé à Amiens un établissement de charité en laveur des
orphelins.
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE D'ORLÉANS,
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT,
DESSINÉS
PAR CHAPUY,
EX OFFICIER DU GENIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE:
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR F. T. DE JOLIMONT ,
■X : 'iti KM'; « àVTKCI Df PLU31EUIÏS OU VX ICF.S SUIl LES ASTIQUITtS ET LES MiKTRS DU UOtEff AGE , M E MU UE DE I.'ac t DEMIS DES SCIENCES, BELLES LETTRM IT 18TS DE CARI y
LA MCIBTK DL* ftSTIQUMBH PB HOAKKDII, DB CBLLK D*LMt LATION DE ROLIN KT AUTRES ■OCIÉtÉJ SiTAXTf-*
PARIS,
CHEZ ENGELMANN, LITHOGRAPHE, ÉDITEUR, RUE LOUIS-LE-GRAND, N°. 27
ii — 100a m
IMPRIMERIE DE GOETSCHY , RUE LOUIS-LE-GRAND , N° 27.
ÉGLISE CATHÉDRALE
D'ORLÉANS.
L'origine de l'église d'Orléans remonte, si l'on en croit quelques his-
toriens, à la naissance même du Christianisme , et fut fondée par saint
Altin, un de ceux délégués par saint Pierre, chef des apôtres, pour
prêcher la foi dans les Gaules, vers l'an 69 de Jésus-Christ.
Il paraît que cette Église naissante eut moins à souffrir que beaucoup
d'autres des sanglantes persécutions des empereurs païens : la liberté
dont jouirent quelque temps les nouveaux fidèles, ne les obligea
point à se réfugier dans des chryptes ou des lieux souterrains : ils purent
élever des temples publics, et l'on cite la magnificence de la première
basilique bâtie par saint Altin qui subsista long-temps au lieu où fut
érigée depuis l'église paroissiale de saint Étienne, et était aussi dédiée
au premier martyr : mais il ne nous reste sur ce premier monument
aucuns documens certains.
Au commencement du quatrième siècle, le Christianisme triomphant
sous l'empire de Constantin, vit bientôt soumettre à. ses lois tous les
peuples de la Gaule, et le culte du vrai Dieu s'établit sans obstacles
sur les débris des idoles. L'église d'Orléans était dès-lors une des plus
florissantes : Le temple bâti par saint Altin ne pouvait plus suffire à
l'affluence des fidèles et à l'état de splendeur où se trouvait déjà la
religion du Christ.
Saint Euverte, appelé dans ce temps par une vocation surnaturelle
à l'épiscopat et au siège d'Orléans (1), prit soin de faire édifier une
nouvelle église, plus vaste et plus magnifique que l'ancienne : on sait
(1) On peut lire dans les anciennes légendes, dans l'Histoire d'Orléans par le père Gujon et dans
d'autres ouvrages , l'histoire singulière de la vocation de saint Euverte.
( 4 )
que cette époque fut une des plus fertiles en prodiges et en miracles, eî
il se faisait alors peu de fondations religieuses qui ne fussent accompa-
gnées de quelque fait extraordinaire qui indiquât l'ordre direct ou tout
au moins l'approbation du Ciel. C'est ainsi qu'à Orléans, un ange ré-
véla au pieux évêque le lieu même où il devait bâtir, que les ou-
vriers trouvèrent un trésor immense en creusant les fondemens ,
(car de tout temps l'argent fut le premier moyen des grandes entre-
prises ) (1) , et que le jour même de la consécration du nouveau temple,
lorsque saint Euverte célébrait la Messe, une nue resplendissante parut au-
dessus de sa tête, et de cette nue sortit une main qui bénit par trois fois le temple,
le clergé et le peuple assemblé, miracle qui convertit en même temps plus
de sept mille païens et mit l'église d'Orléans en grande réputation.
Pour conserver la mémoire de ce fait, elle fut à l'instant consacrée
sous le titre de Sainte-Croix, et l'on représenta depuis en sculpture,
la nue et la main bénissante, sur le grand portail, aux voûtes et à plu-
sieurs endroits de l'édifice (2).
Cette première Cathédrale, augmentée par le successeur de saint
Euverte, ruinée plusieurs fois, soit dans les invasions des peuples du
nord, soit en d'autres circonstances (3) , réparée provisoirement par l'é-
vêque Arnould, s'écroula presqu'entièrement de vétusté vers la fin du
douzième siècle ; il fallut donc en reconstruire une troisième qui pré-
céda celle que nous voyons aujourd'hui et en forme même une partie.
Robert de Courtenai, arrière petit-fils de Louis-le-Gros , alors évêque
d'Orléans, en avait conçu le projet, fait tracer les plans et affecté à cet
(1) Saint Euverte, disent les chroniques, ne crut pas devoir s'approprier ce trésor sur lequel le
prince pouvait revendiquer des droits. 11 le fit remettre à Constantin , qui le renvoya au prélat pour
être employé à la construction de son église, et y ajouta d'autres présens considérables.
(2) Ces fails miraculeux que l'incrédulité et une saine critique s'accordent souvent aujourd'hui
pour réfuter , sont cependant l'objet de tant de traditions écrites, l'origine de tant d'usages ou de
cérémonies, et constatés par tantde monumens que leur connaissance, quelque soitleur dégré de
crédibilité, est presque toujours étroitement liéeà l'bistoire et à la description des édifices religieux
du moyen âge. Ces miracles sont d'ailleurs, la plupart , des faits matériels dont la cause réelle ou
supposée peut être contestée, mais dont on peut rarement nier la réalité malgré tout le merveil-
leux qui les enveloppe.
(3) Les bistoriens sont peu d'accord sur les causes et les époques des divers incendies et désastres
qu'éprouva l'église d'Orléans dans les cf et 10e siècles.
( 5 )
ouvrage une grande partie de ses revenus, générosité que s'empressè-
rent d'imiter un grand nombre de princes, de seigneurs et d'habilans
de la ville, mais la mort le surprit avant d'avoir pu mettre la main à
l'œuvre, et Gilles Pastay, son successeur, en jeta les londoniens le 12 sep-
tembre 1287 , sous le règne de Philippe-le-Bel. Le nom de l'arcbitecte
n'est point parvenu jusqu'à nous, il paraît même qu'il n'acheva point
son ouvrage, qui était encore imparfait, lorsqu'on 1667 , les calvinistes
en firent écrouler la plus grande partie en faisant jouer des mines dans
les principaux piliers. L'ancien Portail qui n'était pas joint à l'Eglise,
les chapelles du Rond-Point et quelques portions du chœur, échappèrent
seulement à ce désastre. On ne lit pour le moment qu'une réédification
partielle, indispensable pour pouvoir célébrer les saints Mystères, et les
choses restèrent en cet état jusqu'en l'année 1598.
Peut-être l'église d'Orléans n'eût jamais été relevée de ses ruines
sans la protection spéciale et la libéralité du roi de France , Henri IV ,
et du pape Clément VIII qui, à la sollicitation du clergé et des habi-
tans , assurèrent par des donations considérables et par la publication
d'un Jubilé solennel dans la ville, les moyens de pourvoir à la dépense.
Le roi lui-même et la reine, venus à Orléans pour gagner les indul-
gences du Jubilé, posèrent en grande pompe la première pierre du
nouvel édifice, le 18 avril 1601. Dieu soit loué, s'écria le roi en termi-
nant la cérémonie , mais ce n'est pas assez de commence)- cet édifice, si nous
n'avons soin de le bien continuer et parachever , et il ajouta beaucoup d'au-
tres dons à ceux qu'il avait déjà faits (1). Mais malgré tant de zèle et
(1) Un arrêt du Conseil du 28 décembre 1642, nous apprend que Clément VIII, en accordant à
Henri IV l'absolution de l'excommunication qu'il avait encourue comme hérétique, l'avait obligé
de faire construire un monastère de religieux et un de religieuses, dans chacune des provinces de la
France et du Bearn , mais que le roi avait obtenu qu'il serait dispensé de fonder ces monastères en
faisant rétablir la cathédrale d'Orléans.
Ce fut aussi tout en faveur de cette entreprise que le pape accorda les indulgences du jubilé à
ceux qui, au lieu d'aller à Rome comme c'était l'usage, visiteraient dévotement l'église d'Orléans et
contribueraient à sa réédification. Ce jubilé attira dans la ville un si grand concours de monde pen-
dant trois mois, qu'on donna, dit un des historiens qui rapporte ce fait (le P. Guy on), la communion
à plus de cinq cents mille personnes. On célébra dix mille messes, et on fut obligé de prêcher dans
les places publiques, l'église ne pouvant contenir l'aflluence des pèlerins dont la pieuse générosité
produisit des sommes considérables.
( 6 )
de secours si abondans, la construction fut lentement exécutée, sou-
vent arrêtée par des obstacles imprévus, et cette cathédrale n'est point
encore entièrement finie.
En décrivant chacune de ses parties, nous indiquerons succinctement
les faits qui se rattachent à leur construction.
( 7 ),
EXTÉRIEUR.
La plupart des historiens, et particulièrement des habitans d'Or-
léans, citent leur Cathédrale comme la plus considérable et la plus
magnifique de la France , et assurent que les étrangers en portent le
même jugement. Sans admettre entièrement cet éloge, si naturel dans
leur bouche ou dans leurs écrits , nous pensons qu'il y a en général , peu
ou point d'édifices , anciens ou modernes , assez parfaits pour mériter
une préférence universelle sur tous les autres. Chacun a son mérite
relatif et des beautés ou des imperfections qui lui sont propres , mais il
est vrai de dire que la Cathédrale d'Orléans est en effet une des plus
spacieuses et des plus remarquables, et une de celles, peut-être, dont
l'extérieur charme davantage l'œil par sa légèreté, son extrême élé-
gance , la quantité des ornemens de détail et le caractère entièrement
neuf des tours du grand portail.
La reconstruction actuelle de l'église d'Orléans est un ouvrage du
commencement du dix-septième siècle et fait honneur au bon goût de
ceux qui en ont dirigé les travaux : ils ont su s'affranchir du mauvais
style et des innovations introduits dans l'art à cette époque , et en imi-
tant scrupuleusement dans les nouvelles parties, la structure des an-
ciennes , ils ont conservé à ce monument, sauf le portail et quelques lé-
gères exceptions, une unité parfaite et le caractère primitif de l'archi-
tecture des treizième et quatorzième siècles. Le plan a de la grandeur,
de la régularité, et l'ensemble, offre un aspect d'autant plus pittoresque
et d'autant plus agréable, que les arcs-boutans, les galeries, les contre-
forts , les clochetons et tous ces ornemens qui donnent tant de mouve-
ment et font le principal charme de l'architecture gothique, y sont plus
multipliés et d'une formeplus svelte que dans beaucoup d'autres édifices
semblables. C'est particulièrement en se plaçant dans les jardins du
Palais épiscopal, à quelque distance du Chevet, que l'œil peut em-
brasser dans toute son étendue, le développement successif de cette
belle Eglise, en mesurer les heureuses proportions et admirer toute la
( 8 )
science et l'artifice de la construction (1). Mais si naturellement l'atten-
tion doit être d'abord préoccupée du coup-d'œil général et de l'en-
semble d'un monument tel que celui-ci , chacune des principales par-
ties mérite encore un examen particulier.
La façade occidentale ou grand portail commencée en 1723, et à la-
quelle on travaille encore, a remplacé un portail fort ancien, qui datait
à ce que l'on assure, presqu'en entier du temps des primitives construc-
tions de l'Eglise, et pouvait offrir un exemple curieux d'architecture
Lombarde ou même du Bas-Empire, puisque quelques antiquaires l'ont
regardé comme ayant appartenu à l'Eglise bâtie par saint Euverte , au
commencement du quatrième siècle (2). Son état de vétusté et l'isole-
ment où il se trouvait de l'Eglise avec laquelle il n'était plus en rapport ,
nécessitèrent sa démolition. Celui-ci est d'un gothique de composition
fort élégant , d'un style assez pur , qui , bien qu'il ne soit pas entière-
ment en harmonie avec le reste de l'édifice , ne présente cependant
aucun contraste désagréable, et fait beaucoup d'honneur au génie et
au talent de M. Gabriel , premier architecte du Roi , qui en a créé le
premier plan , posé les fondemens et dirigé les travaux, jusqu'en l'année
1766. Depuis cette époque jusqu'à présent, divers architectes ont suc-
cessivement travaillé à ce beau monument , et ont fait quelques addi-
tions ou corrections utiles au plan de M. Gabriel (3).
Le portail de l'église Sainte-Croix , se compose de deux parties prin-
cipales ; le portail, proprement dit, et les tours qui le surmontent; le
portail est divisé régulièrement, et soutenu dans toute son élévation,
(1) Ces parties anciennes sont le Chevet, les chapelles qui l'entourent et une partie du chœur qui
ne furent point détruites par les calvinistes -, elles appartiennent à l'église bâtie en 1287, et ont servi
de type pour la dernière restauration.
(2) Voyez les histoires d'Orléans par le père Guy on y Lemaire } une notice historique par l'abbé
Dubois, etc.
Cet ancien portail était composé de deux, tours de cent cinq pieds d'élévation, non compris des
toits fort élevés qui les recouvraient, réunies par une partie centrale de vingt-quatre pieds de large
qui en était, à ce qu'il paraît, la partie la plus ancienne. Ce portail se trouvait isolé de l'église, de-
puis un temps immémorial il tombait en ruine et fut démoli en 1725.
(3) Ces architectes sont MM. Trouard , depuis 1766 jusqu'en 1773; M. Legrand depuis 1773 jus-
qu'en 1782; MM. Guillemot, Mique et Jardin , de 1782 à 1787; M. Paris , de 1787 à 1790; enfin,
depuis quelques années, après une longue interruption. M. Pagot, architecte de la ville et du dépar-
( 9 )
par quatre grands contre - forts , triangulaires dans les trois quarts
de leur hauteur, et ornés de petites colonnes, de ligures de saints ,
et de niches à jour terminées en pyramides ; les intervalles sont de
même divisées , mais horizontalement en trois étages. Le premier, offre
trois grandes entrées de dimensions égales; celle du milieu, légèrement
profonde , est ornée de statues placées dans les enfoncemens , et des
armes de France sculptées dans le tympan : celles des côtés se subdi-
visent chacune en deux petites portes, surmontées d'un imposte com-
mun, en forme d'arcade ogive, correspondant à celle du milieu , et
dont le tympan est également orné d'un côté , des armes de M. de Ja-
rente, évêque d'Orléans, en 1766; et de l'autre, des armes du Cha-
pitre. Deux autres portes dans le même genre , existent encore aux faces
latérales de ce portail , au nord et au midi, et occupent toute la partie
inférieure du portail. Immédiatement au - dessus de ces portes , de
grandes rosaces ou roses d'égales dimensions et à compartimens régu-
liers, remplissent le nud du mur, et forment le second étage ; le troi-
sième est composé d'une galerie élégante à clairevoie, qui règne sur
toute la surface de l'édifice , et en forme le couronnement.
C'est de ce point que naissent et s'élèvent les tours , le plus bel orne-
ment de cette façade , et la partie où les artistes ont développé le plus
d'art et de goût. Elles présentent aussi trois étages à quatre faces , sem-
tement du Loiret a repris ces travaux et réparé les nombreux et funestes accidens survenus dans
cet intervalle et qui pouvait causer la ruine totale de cet édifice. Cet architecte, aussi plein
de mérite que de modestie, a employé dans la reconstruction des grandes voûtes de trois travées
de la nef, des méthodes simples , ingénieuses et d'une économie inattendue, notamment dans son
système d'échafaudage. Userait à désirer que dans l'intérêt de l'art, il put réaliser son projet de
publier tout ce qui a rapport à ton importante restauration dans un ouvrage spécial.
En 173g, M. Gabriel avait fait faire à Versailles , sur l'échelle de quatre pouces pour toise, un
modèle en bois des tours du portail et de l'achèvement de la nef; c'est un espèce de chef-
d'œuvre qui a coûté 11,548 fr. , et que l'on a exposé aux regards des curieux dans une des salles
de la bibliothèque publique.
Il y a d'autant plus de mérite à M. Gabriel et aux architectes qui lui ont succédé , et on doit leur
savoir d'autant plus gré d'avoir construit cette façade à la gothique , que c'était à une époque où
l'on avait pour ce genre plus que du mépris , et que presque partout on croyait faire un acte de goût ,
particulièrement dans la plupart des maisons religieuses , en démolissant souvent des chefs-d'œuvre
pour les remplacer par d'assez ignobles constructions à la moderne.
( io )
blables superposés pyramidalement : le premier, orné d'une grande fe-
nêtre qui oecupe le centre , accompagnée de chaque côté de figures de
saints portées sur des consoles dans des niches gothiques peu profondes,
est flanqué aux encoignures de quatre charmans escaliers en spirale
avec des campanilles de la plus grande légèreté ; le second étage , dont
les angles sont rentrans , offre une galerie continu dont les colonnes et
les arceaux, découpés en trèfle, sont extrêmement sveltes , d'une déli-
catesse étonnante, et laissent voir àtravers, le massif ou dé de la tour,
percé d'une grande fenêtre, le tout surmonté d'une jolie balustrade;
enfin, une colonnade circulaire entièrement à jour, couronnée par une
riche dentelle en pierre, ornée de quatre figures d'anges colossales,
termine d'une manière fort élégante et fort heureuse chacune des
tours, qui, toutes évidées dans l'intérieur et percées à jour sur toutes
les faces , ont une forme aérienne , et un aspect qui captive involon-
tairement l'œil le plus sévère (1).
Il est facile de reconnaître dans la composition de ce portail , une
imitation plus ou moins heureuse des masses et des détails de l'archi-
tecture gothique du treizième siècle , mêlée de beaucoup d'innovations,
ajustée peut-être plus en décors de fantaisie, que dans les principes ,
et le vrai goût du temps; mais dont l'effet agréable dissimule les
défauts. Les proportions générales de cet édifice , sont de cent vingt-six
pieds d'élévation, pour la partie inférieure du portail proprement dit :
deux cent quarante - deux pieds, jusqu'au sommet des tours, cent
soixante-deux pieds de largeur d'un angle à l'autre, et quarante-huit
de profondeur. Lorsqu'il sera entièrement achevé , il aura coûté plus de
huit millions , somme assez considérable pour bâtir une Cathédrale en-
tière , et qui n'a point suffi pour joindre ici à un luxe d'apparat, une
solidité réelle , car , en 1782 , quelques foulemens et des ruptures sur-
venues , dans les masses principales de ce portail , firent naître de vives
inquiétudes , et donnèrent lieu à plusieurs examens , et à des rapports
(1) Cette colonnade ou ce troisième étage de tours n'existait pas dans le plan de M. Gabriel , il fut
ajouté dans celui de M. Trouard , et n'a été exécuté qu'en 1790 par M. Paris, qui y fit de grands
changemens.
( « )
d'experts, dont le résultat fut de remédier aux vices de la primitive
construction à-peu-près comme on le fit il y a quelques années à la nou-
velle église Ste-Geneviève de Paris ; c'est-à-dire , au préjudice de
quelques parties , et de la disposition générale du premier plan ; c'est
ainsi qu'on a supprimé, dans l'intérieur du péristile , l'effet des rosaces,
en élevant des doubles voûtes , et diminué par des contre-murs , les
ouvertures des côtés ; qu'on a également supprimé les escaliers prati-
qués dans les massifs pour conduire aux tours , et ôté de la légèreté et de
l'élévation de la partie supérieure de ces mêmes tours. Enfin , qu'on a
été obligé d'arrêter les progrès del'éeartement , en liant toute la surface
extérieure , d'un tirant de fer de quatre pouces d'épaisseur.
En élevant à l'Eglise d'Orléans une façade aussi importante , on
n'avait point oublié tous les accessoires extérieurs qui devaient con-
tribuer au développement de son aspect et l'entourer d'une manière
convenable , soit en démolissant d'anciens bâtimens inutiles qui nui-
saient à son coup-d'œil ou à celui du reste de l'Eglise, soit en for-
mant une place spacieuse à laquelle doit aboutir une rue magnifique,
l'une et l'autre bâties avec élégance et régularité ; ces travaux, non
seulement d'embellissement mais encore d'utilité publique , trop long-
temps ajournés , vont aujourd'hui s'exécuter avec le zèle le plus
louable de la part des habitans et des autorités locales, et ont tout
récemment mérité l'attention particulière du gouvernement , essen-
tiellement protecteur des entreprises qui concourent à la splendeur
et à la prospérité de nos grandes villes. (1)
Les façades latérales de l'église Ste-Croix au nord et au midi", pré-
(1) Les étrangers qui visitent cette belle Cathédrale, ont vu jusqu'à présent avec surprise
qu'on la laissât enfouie derrière un immense amas de vieilles masures du plus vilain aspect
qui l'encombrent de toutes parts et en rendent l'abord si difficile.
La continuation d'un tel état de choses était d'autant plus remarquée, qu'où sait générale-
ment que depuis long-temps on avait l'intention d'ouvrir une large rue en face du portail de
la Cathédrale, que l'exécution de ce projet n'avait été interrompue que par les désastres de
la révolution, survenus au moment où on s'occupait de le réaliser, qu'enfin aujourd'hui ,
depuis que M. le vicomte de Riccé, préfet du département du Loiret ; et M. le comte de
Rocheplatte, maire d'Orléans, sont à la tète de l'administration, de nombreux travaux en
tous genres se poursuivent avec la plus grande activité et qu'en moins de quelques années
( 12 )
sentent entre elles , à peu de chose près , le même aspect , dans l'en-
semble et dans les détails. Les deux extrémités de la croisée sont ter-
minés par deux grands portails remarquables par leur belle structure ,
leurs rosaces et leurs ornemens, mais qu'il serait difficile de décrire et
que l'œil jugera beaucoup mieux sur le dessin (1). Le premier du côté
du nord, fut commencé à bâtir en 1622, et terminé en 1628. Dans les
fouilles qui furent faites , on trouva les fondemens d'une construction
romaine , sur les ruines de laquelle on assure que saint Euverte avait
établi sa cathédrale. Celui du côté du midi, commencé en 1662 , fut
terminé en 1676. Plus loin, du côté du nord, vers le chevet, on trouve
encore une jolie petite porte dans le genre de la porte rouge de la Ga-
on a dû à ces deux magistrats l'achèvement de la Cathédrale, un palais de justice, un
abattoir, une halle aux grains, des quais et des promenades de la plus grande beauté, un musée à
peine fondé depuis quelques mois, et déjà riche de nombreuses offrandes de tous les habitans;
tout portait donc à croire qu'un projet dont l'exécution se lie évidemment avec l'achèvement
de la Cathédrale, ne tarderait pas aussi à être réalisé : cet espoir, en effet , n'a point été trompé.
Dans les premiers mois de 1824, vaincu par les instances réitérées des personnes les plus
recommandables et cédant d'ailleurs à sa propre conviction, M. le maire d'Orléans entretint
le conseil municipal du projet concernant la confection de la rue de Bourbon, et fit con-
naître qu'une Compagnie financière se chargerait de toute la dépense, évaluée à trois millions.
Ce projet fut accueilli à l'unanimité ; une décision du Conseil-d'Etat ayant rejeté une oppo-
sition de quelques propriétaires à l'ouverture de la rue, la Compagnie a adressé ses proposi-
tions au conseil municipal d'Orléans, qui les a agréées dans sa séance du 6 avril dernier, et
ses commissaires, MM. de Bertrand, quartier-maître de l'hôtel du Boi, J. Thayer. proprié-
taire à Paris, et de Crusy et Cabet, banquiers à Paris, ont déposé, le 20 juin dernier, en
l'étude de M.e Cottenet , notaire à Paris, l'acte de Société, arrêté entre les Sociétaires, et
sont chargés de le soumettre à l'approbation de Sa Majesté, aussitôt que la ville d'Orléans
aura obtenu l'ordonnance royale qu'elle sollicite par l'organe de ses députés.
Circonscrite jusqu'à ce jour dans les travaux préliminaires et dans l'étude de ce qui
pouvait la conduire à l'heureux résultat qu'elle se propose, la Compagnie de la rue de
Bourbon a maintenant surmonté tous les obstacles qu'elle avait à vaincre, et son succès est
désormais assuré.
Ainsi Orléans et la France entière verront bientôt se réaliser les deux plus belles entre-
prises, qui depuis long-temps aient été exécutées dans le département du Loiret, et qui
devaient en effet avoir lieu à la même époque et sous les mêmes auspices, l'achèvement de
la magnifique Cathédrale qui vient d'être décrite , et l'ouverture de la rue de Bourbon en
face de son entrée principale. ( Noie communiquée. )
(1) Les connaisseurs regretteront avec nous que le style des trois portes qui décorent ces portails,
soit étranger à celui du reste de l'église, ces portes sont dans le goût de la renaissance et celle du
milieu est ornée de chapitaux et d'un entablement corinthien.
( i3 )
thédrale de Paris (1) , et non moins pittoresque, elle se nomme Porte
épiseopale, parce qu'elle conduit de l'évêché à l'Eglise , et elle a fourni
le sujet d'un des plus jolis dessins de ce Piecueil.
Enfin , du centre de la croisée, s'élève un clocher , ornement pres-
qu'indispensable des grands édifices religieux du moyen âge et qui con-
tribue singulièrement à la beauté de leur aspect ; celui-ci construit en
charpente revêtue de plomb , fut achevé le ier septembre 1707. On
employa six mois à le poser , il est de forme octogone , à trois étages ,
flanqué aux angles de petits contre-forts et de clochetons , et terminé
en obélisque. Sa hauteur , au-dessus du toit , est de quatre-vingt-onze
pieds , non compris le globe et la croix , et les travaux en furent adjugés
pour la somme de quarante mille francs.
(l) Voyez la description de la Cathédrale de Paris et le dessin , page 8.
( <4 )
INTÉRIEUR.
L'intérieur de l'Église d'Orléans est vaste, présente de belles lignes,
d'heureuses proportions , et comme tous les beaux édifices de ce genre,
beaucoup de grandeur et de majesté. Mais on n'y trouve rien de parti-
lièrement remarquable, ni dans l'ensemble, ni dans les ornemens ,
si ce n'est peut-être le rond point du chœur, qui est cité pour son élé-
gance et sa légèreté. Comme à l'extérieur, l'architecture est aussi celle
des XIIIe et XIV siècles, les piliers sont ronds , cantonnés en forme de
croix, de petits pilastres carrés, profdés sans interruption jusqu'aux
nervures des voûtes et des arcades avec lesquelles ils se lient immédia-
tement sans chapiteaux ni couronnemens ; une galerie dont les arcades
et la balustrade sont découpées en trèfles , règne tout autour de la nef,
de la croisée et du chœur , au-dessous des grandes fenêtres qui occu-
pent la partie supérieure des travées , et est à-peu-près la seule déco-
ration des murs de cette Église ; la nef, accompagnée d'un double rang
de bas côtés , a cent soixante-neuf pieds de long , y compris la croisée ,
et quatre-vingt-six pieds de large y compris les bas côtés , et la croisée ,
cent soixante-quatre pieds d'une porte collatérale à l'autre ; le chœur,
y compris le sanctuaire , élevé sur plusieurs rangs de dégrés , a cent
seize pieds de long et la même largeur que la nef, il est accompagné
d'un seul bas côté régnant à l'entour , et de onze chapelles qui forment
le rond point. La longueur totale de l'édifice, depuis l'entrée jusqu'au
fond de la chapelle de la Vierge , est de trois cent quatre - vingt - dix
pieds ; enfin , l'élévation générale des grandes voûtes est de quatre-
vingt-dix-huit pieds , et celle des voûtes inférieures de quarante pieds,
les unes et les autres sont soutenues sur cinquante-sept piliers isolés et
quarante engagés dans les murs.
Il eût été difficile de songer à embellir l'intérieur de l'église Sainte-
Croix d'ornemens accessoires, quand des sommes immenses et plus de
deux siècles n'ont pu suffire à achever sa construction. Cependant, avant
l'époque funeste du vendalisme révolutionnaire , on y admirait un ma-
( i5 )
gnifique Jubé construit en marbre sur les dessins de Jules Hardouin
Mansard en 1690 et orné de statues et de vases de la plus grande
beauté (1). Les grilles et les fermetures des chapelles étaient également
estimées ; enfin , le chœur était décoré de stalles superbes en menui-
serie, dont les panneaux sculptés par le célèbre Dugoullon , représen-
taient divers attributs religieux et des sujets de laVie de Jésus-Christ (2) ,
et d'un autel en marbre précieux enrichi de bronzes dorés , travaillés
par Vassé. Ces chefs-d'œuvres ont disparu à l'exception d'une fort belle
statue de la Vierge , sculptée par Bourdin , artiste d'Orléans, (dans la
chapelle de la Vierge. ). La chair que l'on voit aujourd'hui a été exé-
cutée avec goût par M. Romagnesy jeune , sur les dessins de M. Pagot ;
les grilles et les stalles qui régnent autour du chœur répondent peu à
la majesté de l'édifice.
Lors des travaux de la nouvelle halle au blé , construite dans l'empla-
cement de l'ancien grand cimetière, les restes de Pothier, inhumés
dans cette enceinte le 4 Mars 1772 , en furent exhumés et transférés
en grande pompe dans l'église Sainte-Croix où ils furent déposés le
17 Novembre 1825 , dans la travée à gauche auprès de la porte latérale
qui conduit à l'évêché.
Dans l'une des chapelles on remarque aussi le tombeau de M. de
Varicourt, décédé ëvêque d'Orléans, le 9 décembre 1822 , et membre
de la Société royale des sciences de cette ville. Ce prélat, si distingué
par ses belles qualités , a laissé des souvenirs ineffaçables dans le cœur
des Orléanais. A peu de distance reposent les restes de Mme. la comtesse
de Choiseul-d'Aillecourt , épouse de l'ancien Préfet du Loiret , et que
sa bienfaisance avait fait surnommer la merc des malheureux.
L'Eglise d'Orléans a été illustrée par plusieurs prélats et saints per-
sonnages de haute réputation : Eusèbe, Ancelme , Théodoric, Arnoult et
autres , ne furent pas moins recommandables par leur science que par
leurs vertus. Un grand nombre de conciles où furent agités les points les
(1) On peut consulter sur toutes les dimensions détaillées de l'église d'Orléans, la notice publiée
en 1818 , par M. l'abbé Dubois, qui donne sur cet objet les renseignemens les plus étendus.
(2) Elles ont été vendues pour le prix de bois à brûler, les panneaux sculptés ont seuls été
conservés.
( i6 )
plus importans de la discipline ecclésiastique et séculière , ont été
tenus dans cette église et l'ont également rendue célèbre ; enfin , c'est
aussi dans cette cathédrale qu'eurent lieu les cérémonies du sacre des
rois Charles-le-Chauve , Eudes, Robert, Louis-le-Gros , Louis-le-Dé-
bonnaire, et Louis-le-Jeune, qui y célébra en même temps ses noces
avec la princesse Constance.
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE DE REIMS
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT,
DESSINÉS
PAR CHAPUY,
EX OFFICIER DB GÉNIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE;
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR F. T. DE JOLIMONT,
bs isclsieuh , ii m h de PLrsiECRS ocviucrs sm les AxrnjriTis ft le» mit its Dn moyen ahe, memuhe te L'iCisiviB des suexces, belles lettres et arts le cats
DE LA SIK-ILTt: DES A N f int A 1 R I.» DE NORMANDIE,, DE CELLE D tUlLAIION DE ROLES ET àCTRES SOCIETES SAVANTES.
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IMPRIMERIE DE GOETSCIIY , RLE LOUIS-LE-GRAIS D , N°. 27.
ÉGLISE CATHÉDRALE
DE REIMS.
Nous n'essaierons point de pénétrer à travers l'obscurité qui enve-
loppe le berceau de l'église de Reims : son origine est rapportée avec
beaucoup d'incertitude, par les nombreux historiens qui nous ont
transmis le résultat de leurs recherches (1); incertitude, que nous
retrouvons dans les ouvrages de presque tous ceux qui ont écrit sur
nos vieux monumens, et dont nous avons déjà donné des exemples
dans nos descriptions des cathédrales de Paris, d'Amiens et d'Orléans.
Celle de Reims n'est pas une des moins anciennes et des moins célè-
bres de la France, et fut toujours la métropole de la Gaule belgique :
il paraît qu'elle prit naissance vers le milieu du troisième siècle , et
que, comme ailleurs, ce fut pendant les plus sanglantes persécutions,
que les nouveaux prosélytes commencèrent à élever un temple, ou plu-
tôt un modeste et solitaire asyle, bien différent, sans doute, des
immenses basiliques actuelles , orgueil des contrées où fleurit le chris-
tianisme. Nous passons donc sous silence l'histoire de ces monumens
informes ou trop peu connus, et nous ne parlerons que de celui que
l'on suppose avoir été bâti par Saint-Nicaise (2) vers l'an 4oi , sur les
ruines d'un temple consacré à Vénus, monument dont l'existence ne
serait point sans intérêt , si l'on avait des preuves certaines que Clovis
y eût été sacré et baptisé par Saint-Remi en 49^, comme le prétendent
les historiens.
(1) Les principaux sont Flodoard, Historiée remensis eclœsiœ cum appendice j qui écrivait en
g56; son ouvrage a été traduit par Nicolas Chenau, en i58i. Dom Marlot , mètropolis remensis
historicij eh 1666. Pierre cocquault , chanoine de Reims, table chronologique de l'histoire de Fé-
glisej ville et province de Reims i65o. Anquelil, Histoire civile etpolitique de Reims, iy56. Gérusez,
description historique et statistique de Reims j 1817. Gilbert , auteur de plusieurs ouvrages sur les
édifices religieux du moyen âge, description historique de l'église métropolitaine de Notre-Dame de
Reims, i8i5 et 1825. Povillon Pierard, même titre, 1823. Une histoire manuscrite de Reims, sans
nom d'auteur, et quelques notices insérées dans des almanachs ou des mémoires de sociétés savantes.
(2) Saint-Nicaise que l'on croit né à Reims eu fut évêque et y fut martirisé par les Vandales,
vers l'an 407.
( 4 )
Ce temple , réduit, vers le commencement du neuvième siècle, à
un état complet de vétusté , fut reconstruit sur un plan plus magni-
fique, par l'archevêque Ebon, élevé au pontificat en 822, sous le
règne de Louis I , dit le Débonnaire. Rumualde ou Rumualdus ,
architecte de ce prince, cité pour ses talens et son goût pour les
arts , en dirigea les travaux et les termina en 846, époque à laquelle
Hincmar avait succédé à Ebon au siège apostolique. Si l'on en croit
l'historien Flodoard, qui nous a laissé une description fort détaillée
de cet édifice , c'était alors un des plus beaux monumens de la
France. Les voûtes et les murs , décorés de peintures et de dorures
éclatantes ; des pavés de marbre et de mosaïque ; des vîtreaux ma-
gnifiques; la quantité et la beauté des sculptures; de riches tapisseries;
de nombreux chefs-d'œuvre d'orfèvrerie; attestaient aux regards
émerveillés la pieuse munificence de ses fondateurs; mais ce tem-
ple, sur lequel nous ne pouvons toutefois avoir que des idées très-
vagues, malgré les pompeuses descriptions de Flodoard, et le témoignage
d'un vieux sceau qui en représentait l'extérieur, conservé long-temps,
dit-on, au chapitre (1), devint entièrement la proie des flammes en
l'an 1210, ainsi qu'une partie de la ville. C'était alors le temps
où, plus que jamais, les peuples étaient dévorés du zèle de la maison
du Seigneur: Alors, dans chaque province, comme nous l'avons observé
ailleurs (2) , on rivalisait à qui bâtirait sur de nouveaux modèles la
plus belle église , la cathédrale la plus magnifique ; aussi , le désastre
affreux de l'église de Reims ne pouvait rester long-temps sans être ré-
paré : On se mit de suite à l'ouvrage, et les caisses du trésor,
promptement épuisées, furent pr esqu' aussitôt remplies, comme par
enchantement , du produit immense des quêtes et des libéralités des
princes, des seigneurs, du clergé et du peuple, tellement que, l'année
suivante , l'archevêque Albéric de Humbert put poser la première pierre
(1) Ce sceau serait pour nous une chose fort curieuse et il est à regretter que les historiens qui
en parlent , ne nous indiquent point si le chapitre possède encore cet objet ou si l'on sait ce qu il
est devenu.
(•j) Description de l'église d'Amiens, p. 4.
( 5 )
du nouvel édifice : cet édifice est celui qui subsiste encore aujour-
d'hui, et que nous allons décrire. Les travaux, poussés avec une acti-
vité dont on voit peu d'exemples ailleurs, furent presqu* entièrement
terminés dans le court espace de trente ans, sous la direction d'un seul
architecte, Robert de Couci, né à Reims, et qui, par cet ouvrage , l'un
des plus parfaits de ce genre, rendit son nom justement célèbre.
Depuis, la cathédrale de Reims, en traversant les siècles, a subi le
sort commun aux choses dont l'existence est marquée par une longue
durée ; non-seulement, l'influence des élémens a noirci ses murs, cal-
ciné ses pierres et altéré la pureté et la délicatesse des profils , mais
encore les événemens qui dépendent des passions, de la volonté ou de
la négligence des hommes, l'ont quelquefois menacée d'une ruine
totale, et lui ont du moins fait perdre quelques-uns de ses primitifs
ornemens (1). Enfin, combien le manque absolu de réparations et
d'entretien pendant plus de vingt années (2) n'a -t- il pas accéléré
les effets pernicieux du temps , et laissé des traces , que des répara-
tions incomplètes n'ont point encore fait disparaître.
(1) En i48i , un incendie allumé par l'imprudence des plombiers qui travaillaient alors, acci-
dent si fréquent dans le mojen âge , réduisit en cendres, en peu d'instans, toute la couverture , la
charpente inférieure des tours du portail , mit en fusion tous les plombs , ainsi que onze cloches, et
détruisit les cinq flèches ou pyramides qui ornaient le centre et les extrémités de la croisée. La pé-
nurie des finances et les affaires du temps ne permirent de réparer ce malheur que très-lentement,
et jamais il ne l'a été entièrement.
En 1793, ce même édifice n'échappa aux spéculations destructives de la bande noire, qui en pro-
voqua la démolition, que par la motion adroite d'un Rémois qui proposa de le conserver pour y
établir un club patriotique et un temple au culte de la raison. Ce moyen le préserva aussi de l'excès
des dévastations de cette époque , dont tant d'autres ont beaucoup plus souffert.
(2) A diverses époques l'ancien chapitre a fait faire plusieurs réparations assez importantes à ce
monument, mais on s'est aperçu que quelques-unes des réparations n'avaient pas été exécutées
avec tous les soins que ce travail exigeait. Le chapitre de Reims employait annuellement vingt-
cinq mille francs pour l'entretien de cette cathédrale. Depuis 1809 on a commencé de nouvelles
réparations devenues d'autant plus urgentes qu'elles avaient été plus long-temps négligées.
M. Dubut, architecte, avait été chargé à cette époque des travaux de restauration , ils furent
continués par M. Rondelet fils, architecte de ce monument , mais l'invasion de i8i4, viut toul-
à-coup suspendre cette restauration ; on a déjà réparé la croisée à droite et les arcs-boutans du rond
point, dont plusieurs étaient dégradés, ce premier travail a été terminé au mois de mai i8i3.
( Descript. historiq. de l'église métropolitaine de Reims ; par M. Gilbert j i8a5. )
( 6 )
EXTÉRIEUR.
L'extérieur de l'église de Reims offre un exemple intermédiaire
entre l'architecture du douxième siècle et celle des quatorzième et quin-
zième, c'est-à-dire un mélange de masses unies, pesantes, d'ornemens
grossiers, qui tiennent encore à l'état peu avancé de l'art: et de par-
ties plus sveltes, plus délicates , qui annoncent le nouvel essort, que ce
même art allait prendre dans les siècles suivans , où il fut poussé jus-
qu'à la plus extrême élégance et jusqu'à la hardiesse en apparence la
plus téméraire. La régularité des lignes l'unité du style et d'assez heu-
reuses proportions en font le principal mérite, on le doit sans doute au
petit nombre d'années qui furent employées à la construction de cet
édifice (1), et a son exécution sous la conduite du seul architecte qui
en avait conçu le plan.
Le grand portail ou portail occidental est regardé comme la plus belle
chose connue en ce genre et suivant un adage populaire est une des
quatres parties essentielles proposées pour modèle dans la composition
d'une cathédrale parfaite (2). Nous ne chercherons point a affaiblir cet
éloge par une critique peut être trop sévère , et nous admettrons avec
l'opinion commune ce portail comme le chef-d'œuvre, du moins de ceux
qui existent.
La partie inférieure divisée suivant l'usage (1) en trois grandes ou-
(1) Comparativement surtout au temps que l'on a mis à construire la plupart des autres édifices
aussi considérables, voy. ci-dessus, p. 5.
(2) On dit communément que pour faire une cathédrale parfaite, il faudrait réunir ensemble le
portail de Reims, les clochers de Chartes, la nef d'Amiens et le cœur de Beauvais. Mais il nous
semble que cette opinion exprime plutôt le mérite exclusif de chacune de ces parties, considérées
isolément que la pensée réelle que leur réunion produirait un tout parfait.
(3) Nous nous sommes déjà servis ailleurs de cette expression, sans avoir expliqué le motif de cet
usage; ces trois portes correspondaient et servaient d'entrées particulières, au trois divisions intc
ricures de l'église qui, dans les premiers temps du Christianisme , avaient une destination spéciale^
I
( 7 )
vertures ou portes d'entrées, a beaucoup d'analogie avec la même par-
tie dans le portail de la cathédrale d'Amiens. On y remarque peut être
moins de grandiose et de majesté dans l'ensemble; mais beaucoup plus
de richesse et de profussion dans les sculptures et les détails, quoique
distribués peut-être avec moins de bon goût. Ces vastes portiques éle-
vés sur un perron de cinq degrés sont appuyés à droite et à gauche sur
une masse solide ou contrefort avancé , orné de sculpture et sont éléga-
ment surmontés , ainsi que ces contreforts , de pignons à angle aigu dis-
posés piramidalement et enrichis de chardons, de dais à jour et de
grouppes de figures. Cette partie toute entière forme un avant portail
comme à l'église d'Amiens, mais beaucoup plus en saillie et plus dé-
taché du fond. Puisque dans celle là les portes ne remplissent que l'in-
tervalle delà base des arrière-contreforts, tandis qu'ici elles les recou-
vrent entièrement et les excèdent même de plusieurs pieds.
Les parois latéraux de ces trois entrées sont encore décorés de même
qu'à Amiens d'une suite de statues colossales au nombre de trente-cinq
placées sur un stylobate d'assez mauvais goût et qui probablement ainsi
que le pense M. Gilbert (1) aura été refait dans le dernier siècle. Elles
représentent, des patriarches, des prophètes, des rois, des évêques, des
vierges et des martyrs. Sur le trumeau qui partage en deux l'entrée du
milieu, est placée la statue de la Ste-Vierge, sous l'invocation de laquelle
ce temple est consacré. La figure est surmontée d'un dais en forme de
pyramide très-délicatement travaillé, et le trumeau décoré de huit re-
liefs représentant la chûte de nos premiers parens. Les pieds droits et
les linteaux des trois portes offrent aussi en sculpture des faits histori-
ques et des emblèmes du paradis, du purgatoire, de l'enfer, des tra-
vaux agricoles dans les diverses saisons de l'année, des arts et métiers,
des vices, des vertus, etc (2). Mais c'est particulièrement dans les vous-
celle du milieu ou la grande nef était réservée au clergé et aux cérémonies religieuses, l'aile à droite
était destinée aux hommes et celle à gauche aux femmes.
(1) Description historique de l'église métropolitaine de Reims, 1 vol. in-12; Reims , chez
Robinet i8a5 , p. 11.
(2) Deux de ces bas-reliefs sculptés sur le linteau de la porte principale et qui représentaient
( 8 )
sures de ces portes et les frontons qui les surmontent , que l'artiste a
donné carrière à son génie, en traçant avec son ciseau un poëme reli-
gieux tout entier. On y reconnaît les personnages et les figures de l'an-
cienne loi, précurseurs du messie , le règne de Jésus-Christ, le grand
mystère de la rédemption , le triomphe de la loi nouvelle , la conversion
des idolâtres, etc. Et ce grand et magnifique tableau est terminé par
la résurrection générale, le jugement dernier, la punition des méchans
et l'entrée des élus dans les demeures célestes. Enfin l'apothéose et le
couronnement de la sainte vierge au milieu des anges, et des chérubins,
domine toute cette composition, comme étant la créature la plus par-
faite et la patrone de l'édifice (1).
On observe comme une particularité assez remarquable que le tym-
pan ou mur du fond, au-dessus des entrées n'a point été consacré
comme cela se voit presque partout ailleurs a l'exécution principale de
ces tableaux et de ces sculptures ; au contraire , ici , ces parties sont à
jour et occupées par une très- jolie rose et par deux vitreaux d'un effet
fort agréable, surtout dans l'intérieur. Enfin des gargouilles ou gouttières,
très-saillantes, en forme de dragons et de chimères, surmontées défigu-
res, dont quatre dit-on représentent les quatres fleuves qui arrosaient
le paradis terrestre , et des campanilles à jour s'élevant gracieuse-
ment du sommet de l'angle formé par la retombée des pignons et au
centre desquelles sont placées des statues d'anges , tenant des vases et
1 Anonciation , la Visitation et la purification , ont été détruits en 93, pour y placer la fameuse
inscription qui fut alors gravée sur la façade de toutes les églises en France.
TEMPLE DE LA RAISON.
LE PEUPLE FRANÇAIS RECONNAIT l'ÈTRE SUPREME
ET L'IMMORTALITÉ DE L'AME.
Et qui depuis a été remplacée à Reims par celle-ci :
DEO OPTIMO MAXIMO.
SUR INVOCATIONE BEATjE MARIjE VIRGINIS DE1PARJ5
TEMPLUM SECULO XIII REjEDIFICATUM.
(1) On trouvera une description très-détaillée de toutes les sculptures extérieures ou intérieures
de l'église de Reims, dans l'ouvrage publié à Reims en 1823 , par M. Povillon-Pierard, sous le
titre de Description historique de l'église métropolitaine de Notre-Dame de Reims.
( 9 )
des instrumens de musique , complettent la décoration de ce riche avant
portail.
A quelques pieds en retraite de la première partie que nous venons
de décrire, commence la seconde ou si l'on veut le second étage du
portail , partagé aussi dans son élévation en trois corps distincts par
quatre grands contreforts d'un style peu commun et fort élégant , ornés
de statues de saints personnages dans de grandes niches formées de
colonnes isolées, élevées sur un piédestal et terminées par des cloche-
tons octogones. Au centre , la grande rose travaillée avec tout le soin et
la richesse de détails que les artistes mettaient alors à cet espèce de
chef-d'œuvre, qui excitait souvent leur rivalité, occupe toute l'étendue
d'une grande arcade ogive dans la voussure de laquelle on remarque
dix figures, qui toutes, ainsi que celles sculptées sur le mur au-dessus,
ont rapport à l'histoire du roi David. A droite et à gauche une double
fenêtre très-élevée et sans vitreaux, laisse voir à travers ses divisions
et ses découpures en pierre , l'intérieur de la tour et même au-delà
dans le lointain, les sommités des contreforts des côtés latéraux de
l'église, ce qui produit un effet piquant et semble donner encore plus
de légèreté au portail.
Le troisième étage appelé la galerie de rois , consiste en une char-
mante colonnade qui règne sur les quatre faces du portail en suivant
les parties saillantes des contreforts , et est formée d'une suite de petites
arcades ogives ornées de découpures en trèfles, surmontées de pignons
aïgus et soutenues sur des petits faisceaux de colonnes menues d'une
extrême légèreté, on y compte quarante-deux statues des rois de France,
depuis Clovis jusqu'à Charles VI (1). Quant aux sept figures du milieu,
elles offrent le tableau du baptême de Clovis, le roi y est représenté
nu dans une cuve jusqu'à mi-corps, près de lui saint Denis étend les
mains vers une colombe qui lui apporte du ciel l'huile sainte, de l'autre
(i) Ces statues sont les plus anciennes et par conséquent les plus grossièrement sculptées,
les rois sont dans l'attitude du repos , tenant leur robe d'une main et posant l'autre, pour la plupart ,
sur la poitrine, quatre ou cinq cependant ont le sceptre en main et un seul tient un livre; tous ont
la couronne sur la tête.
2
( io )
côté la reine Clotilde et quelques autres personnages, seigneurs ou reli-
gieux. Aux pieds de ces statues règne une petite galerie ou l'on avait
coutume de venir chanter le Gloria Laus le dimanche des Rameaux et
qu'on appelle pour cette raison la galerie du Gloria.
C'est immédiatement au-dessus de ce troisième étage , que s'isolent
les deux tours régulières qui terminent et complettent le magnifique
portail de la cathédrale de Reims. Elles ont des proportions sveltes et
élégantes, sont évidées à jour par de grandes ouvertures dans toute leur
hauteur , et sont flanqués de quatre tourelles octogones également évi-
dées et d'une grande légèreté (1). Assurément il ne manquerait rien à
ce portail pour être en effet le plus parfait si ces tours étaient surmon-
tées de flèches ou pyramides en pierres , telles qu'elles ont peut-être
existé ou qu'elles avaient du moins été projetées par l'architecte, ce
qui paraît prouvé par les arrachemens d'attente que l'on trouve sous
les toitures en ardoise qui les recouvrent. (2) Les dimensions de ce portail
sont de cent quarante pieds de largeur, d'un angle à l'autre , et de deux
cent cinquante-deux pieds jusqu'au sommet des tours.
Les façades latérales au nord et au midi, et le chevet offrent comme
dans presque tous les édifices de ce genre , une suite de verrières aux
intervalles desquelles viennent se ratacher des doubles arcs-boutants ,
appuyés sur autant de contreforts , qui en font en même temps la soli-
dité et l'ornement : mais si dans la plupart des cathédrales nous remar-
quons dans ces accessoires un grand luxe de décoration, une hardiesse
étudiée , une prodigalité extrême de clochetons de fleurons et de dé-
coupures, ici au contraire règne une noble simplicité qui n'exclut point
cependant l'élégance. Les piliers butants du premier rang sont les seuls
ornés et présentent le même style que ceux du grand portail auxquels
(1) Dans une de ces quatre tourelles on a pratiqué, avec beaucoup d'art, un escalier à jour en
spirale, d'une construction aussi hardie qu'élégante. Pour parvenir au sommet des tours on compte
420 marches.
(2) Ces toits en ardoises qui remplacent les pyramides d'une manière beaucoup moins agréable.,
sont peu élevés , de forme octogone et terminés à leur sommet par une fleur de lys en plomb doré.
Des petits toits semblables surmontent aussi les quatre petites tourelles des angles.
( " )
ils font suite; les statues, qui représentent des saints personnages, des
rois et des anges, chacun avec des atributs particuliers, sont d'une
exécution assez soignée et d'assez bon goût, et les somitées aiguës sont
surmontées de grandes croix au lieu de fleurons ou de grouppes de char-
dons et d'acchantes. Au-dessus de la corniche des murs de la nef du
cœur et des chapelles du rond-point , règne une galerie avec une ba-
lustrade à petites arcades ogives en pierre et à jour, à hauteur d'homme
dont l'appui supporte de distance en distance des petites statues, et des
figures d'animaux ou de chimères , et est un des plus agréables orne-
raens de l'extérieur de la cathédrale que nous décrivons.
Enfin, également au nord et au midi, les deux pignons de la croisée
présentent deux beaux portails d'une structure à-peu-près semblables ,
flanqués l'un et l'autre de deux tours carrées , isolées sur trois faces et
percées sur chacune de ces faces dans la partie supérieure , de grandes
ouvertures sans vitreaux, subdivisées en double arcades et en rosaces.
Des toitures en ardoises remplacent aussi sur ces tours les flèches qui
existaient avant l'incendie de 1481 (1). Et qui avec celles du grand por-
tail , le clocher de la croisée détruit aussi par le même événement , et
celui du chevet auraient produit un effet admirable qui entrait sans
doute dans le plan du plus grand nombre de ce genre d'édifices , et
dont aucun ne nous fournit du moins aujourd'hui d'exemple complet.
Nous ne ferons qu'indiquer les ornemens et la distribution relalivc
de ces deux portails , dont les sculptures sont expliquées très-au long et
d'une manière fort ingénieuse dans la brochure de M. Povillon Pierard
que nous avons déjà citée (2); tous deux offrent principalement au cen-
tre, une belle rose encadrée dans un arc ogive orné de figures, et plu-
sieurs galeries et compartimens, dans la partie supérieure des pignons
et des contreforts, également enrichis de statues, de dais, de trèfles et
de fleurons (5). La partie inférieure du portail méridional n'a point de
(1) Voy. ci-dessus , p. 3.
(2) Ci-dessus, p. 1 et 7.
(3) Les figures du pignon du portail méridional, achevé en i5oi, représentent l'Assomption
de la Vierge, il est surmonté d'un sagitaire qui termine la pointe. Celle du pignon du portail sep-
( 12 )
décorations ni d'entrées, tout ce côté de l'édifice environné des cours,
bâtimens et dépendances du palais archiépiscopal, n'est point accessi-
ble au public (1). Le portail septentrional et tout l'édifice du même
côté est a découvert , et longe une belle rue construite sur l'emplace-
ment d'un ancien cimetière et de bâtimens claustraux destinés dans
les premiers temps aux chanoines , et à la mense canoniale. On y trouve
trois portes à profondes voussures dont deux seulement sont décorées
dans le goût de celles du grand portail (2), une seule est ouverte, les
autres sont anciennement murées.
Du centre de la croisée s'élevait primitivement un fort beau clocher
qui fut consumé par l'incendie de 1481 , et n'a point été rétabli (3).
La totalité de l'église est couverte en plomb , et le faîte était élégam-
ment orné avant 179^ de fleurs de lys, et de trèfles en plomb doré,
régulièrement espacées. Un seul des plus beaux ornemens de cette toi-
ture a survécu aux outrages du temps ou des hommes , c'est le char-
mant clocher appelé le clocher à l'ange , parce que l'extrémité supporte
un ange doré, élevé sur un globe et portant une croix. Placé à la pointe
du chevet, ce clocher n'attire pas moins les regards par sa position pit-
toresque, dont on voit peu d'exemple, que par l'élégance de sa struc-
ture. Il est en charpente revêtu de plomb , et à cinquante-cinq pieds
de hauteur au-dessus du toit de l'église. Sa base en encorbellement est
supportée par huit figures courbées ou espèces de cariatides, dont l'ex-
pression , les attitudes et les attributs singuliers ont en vain exercé la
sagacité des curieux qui n'ont pu encore expliquer d'une manière bien
satisfaisante à quel sujet historique ou emblématique ces figures avaient
rapport (1).
tentrional, représentent l'Annonciation, celles des contre-forts des galeries et des voussures de
l'arcade, représentent pour le premier, des martyrs, des apôtres, des évangélistes et des prophètes,
et pour le second des saints , des rois , des reines, des patriarches et l'histoire d'Adam et Éve.
(1) C'est-à-dire que comme au portail principal, les parois latéraux sont ornés de statues col-
lossales. Elles représentent Saint-Nicaise, Saint-Rémi, Saint-Eutrope, un roi et des anges et les vous-
sures des arcades , des groupes de diverses figures , aussi en rapport avec les deux sujets principaux , le
jugement dernier et le martyr de Saint-Nicaise, sculptés ici sur les tympans, au-dessus des entrées,
(2) Voy. les diverses descriptions de la cathédrale de Reims.
( i3 )
INTÉRIEUR.
L'intérieur de la cathédrale de Reims est vaste, d'un aspect imposant,
et l'architecture n'a pas moins de noblesse et de simplicité qu'à l'ex-
térieur. Le plan est en croix latine ; mais la croisée est beaucoup plus
rapprochée de l'extrémité du chevet que dans la plupart des autres
églises : cette disposition qui, jointe à la réserve assez inutile d'un em-
placement nommé l'arrière-cœur et au besoin d'une vaste enceinte
pour les décorations et les cérémonies du sacre , a sans doute né-
cessité d'agrandir le cœur aux dépens de la nef dont elle occupe trois
arcades , nuit peut être à l'aspect général de l'intérieur et semble en
rétrécir les proportions, surtout en interceptant le transept dont l'effet
est toujours si pittoresque et contribue si puissamment à la beauté de ces
édifices. La masse principale des piliers, est ronde cantonnée en forme
de croix, de quatre autres piliers ronds d'un moindre diamètre à
bases saillantes et couronnés l'un et l'autre de chapitaux à feuillage à
la naissance des arcades des bas côtés. Au-dessus de ces chapitaux s'é-
lève un faisceau de torres, ou piliers d'un très-petit diamètre égale-
ment ornés de bases, de cordons et de chapitaux qui supportent la re-
tombée des arcs et les nervures des voûtes. Entre les arcades des aîles
latérales et les fenêtres de la nef, règne dans tout le pourtour de l'é-
glise, une galerie composée d'une suite de petites colonnes avec cha-
pitaux , et d'arcades ogives de dix pieds d'élévation parfaitement en
harmonie avec la gravité du style du reste de l'église.
Un ornement essentiel manque aux bas-côtés de la nef; c'est cette
suite de chapelles qui les accompagne ordinairement , et qui , en ren-
dant cette partie plus vaste , est souvent si intéressante par les orne-
(1) Beaucoup d'églises en Angleterre et quelques-unes en France, présentent cette même dis-
position , principalement celles qui remontent aux. douzième siècle ou qui sont antérieures.
( i4 )
mens de sculpture, les fermetures, les autels ou les mausolées qui les
enrichissent. Il n'existe ici de chapelles isolées qu'autour du chevet
ou rond-point ; elles sont au nombre de sept , sans compter les autels
élevés dans la croisée, et ne présentent aujourd'hui aucune particula-
rité remarquable dans leur structure (1).
Le cœur , qui occupe à lui seul près de la moitié de la longueur de
l'église , est divisé en trois parties : le cœur proprement dit ; il s'étend
depuis les deux gros pilliers du centre de la croisée jusqu'à ceux de la
troisième travée de la nef inclusivement; il était anciennement entouré
d'une clôture en pierre , et l'entrée fermée par un magnifique jubé ,
monument curieux du quinzième siècle, orné d'autels, de statues, de
colonnes, d'escaliers en spirale, et de sculptures les plus délicates (2);
il fut détruit, comme tant d'autres, à une époque où le mauvais goût
faisait une guerre à outrance au gothique, ou, pour satisfaire la vanité
de gens opulens qui croyaient bien mériter de la postérité , en substi-
tuant à grands frais, à ces respectables antiquités, de prétendus em-
bellissemens de mode, que les motifs les plus puériles semblaient rendre
nécessaires; on doit déplorer , dans l'église de Reims, plus d'un exem-
ple de cette espèce d'attentat officieux. Cette partie est occupée par
des stales assez belles , exécutées dans le dix-neuvième siècle , des pu-
pitres, et un petit buffet d'orgue qui accompagne le chant et donne les
intonations.
Le sanctuaire, placé au centre de la croisée et élevé sur plusieurs
dégrés , est remarquable par son pavé en mosaïque d'un effet surpre-
nant , et non moins curieux par le choix et l'arrangement des marbres
(1) Il paraît qu'elles étaient primitivement fermées par des clôtures en pierres, travaillées à
jour, comme on en voit encore des vestiges dans beaucoup d'anciennes églises; quelque frivole
motif sans doute aura déterminé leur destruction ainsi que celles des ornemens du même genre
que l'on admirait particulièrement dans l'intérieur d'une de ces chapelles ( la chapelle du saint lait),
ainsi appelée , parce qu'on avait la croyance que l'image de la Vierge que l'on y révérait, renfer-
mait quelques particules du lait qui avait nourri Notre Seigneur.
(2) Il avait été construit en i420 et avait 29 pieds de hauteur , sur 42 de largeur et 1 3 de profon-
deur ; on le détruisit pour le remplacer par des grilles en fer , données par un chanoine nommé
Jean Godinot ( voy. ci-après p. i5 , note 2. )
( i5 )
que pour sa parfaite exécution (1). L'autel, construit à la moderne en
marbre de différentes couleurs, orné de bronzes ciselés et dorés, mé-
riterait un titre de reconnaissance au riche chanoine qui en fit don,
si cet acte de générosité n'avait pas occasionné la destruction de l'an-
cien autel , beaucoup plus précieux sous tous les rapports , et particu-
lièrement sous celui de l'histoire de l'art, puisque, non-seulement, à
la plus rare magnificence , il joignait le mérite d'offrir un exemple
presque introuvable aujourd'hui du style de ce genre de monument
usité dans les douzième , treizième et quatorzième siècles (2).
L'arrière-cœur , comme cette dénomination l'indique, est un lieu
réservé derrière le cœur , dans cette partie du rond-point , qui , dans
l'ordre naturel, devrait être occupé par le sanctuaire; c'est dans cet
endroit, qui ne paraît point avoir aujourd'hui une destination utile et
que l'on pourrait, peut-être sans inconvénient, restituer à son véri-
table emploi, que se trouvait placé le trésor, avant les changemens
faits au cœur lors de la démolition de l'ancien autel, vers l'an 1747
(voyez ci-dessus, la note 2 page 16). Ce trésor, immense dépôt des
présieuses offrandes de tant de prélats, de monarques, de princesses
et de pieux personnages, était un des plus considérables et des plus
(1) Ce pavé n'existait point dans la cathédrale de Reims avant 1791 , il avait été donné à l'église
de l'ancienne abbaye Sait-Nicaise , de la même ville, par le grand prieur de cette maison, dom
Hubert , en 1 747 ; il est composé de morceaux de marbre d'échantillon , de quatre couleurs ,
formant des cubes qui produisent l'illusion du relief, et est l'ouvrage d'un nommé Thomas, mar-
brier à Baumont, en Hainault; lorsque l'église de Saint-Nicaise fut démolie, ce pavé fut trans-
porté et placé dans le sanctuaire de la cathédrale, en 1791.
(2) Cet autel qui paraissait avoir été érigé lors de la construction de l'église actuelle, mais
qui avait été augmenté et enrichi dans les siècles suivans , était au rapport des historiens , un des
plus beaux morceaux du temps; l'or et l'argent massifs, les marbres et les pierres les plus pré-
cieuses, les statues, les colonnes, les nombreux ornemens de sculptures, les chasses, les reliquaires
émerveillaient les regards et donnaient une haute idée de l'état des arts, dans ce temps là, malgré
l'injuste mépris que leur avait voué le siècle dernier (Voy. la description de cet autel dans les
divers historiens de la viHe et de l'église de Reims). L'autel actuel est un don de M. Godiuot ,
chanoine de l'église , en 1747, qui par son économie, sa frugalité et un talent particulier pour la
culture des vignes; avait acquis une fortune considérable, qu'il employa toute entière avec plus
de générosité que de discernement, à l'embellissement de l'église de Reims, aux soulagcmens des
pauvres et aux besoins publics.
( i6 )
riches de France. II contenait une quantité immense de chefs-d'œuvre
d'orfèvrerie, vases sacrés, châsses, reliquaires, images de la Sainte-
Vierge et de diiférens saints, d'or et d'argent massif , et beaucoup d'au-
tres pièces de fantaisie , la plupart remontant à des siècles très-reculés,
et non moins admirables par la richesse des matières que par la beauté
et le fini du travail (1). Tous ces objets, dont l'intérêt des arts au
moins réclamait la conservation, ont été, avec tant d'autres, anéantis
dans les creusets de l'hôtel des monnaies, par un décret de l'Assemblée
nationale, en 1791 (2).
On voyait encore dans l' arrière-cœur , avant 179^* un siège formé
d'une seule pierre , regardé comme le siège de Saint-Rigobert , évêque
d'Amiens en 696. C'était dans cette chaise qu'on installait les arche-
vêques de Reims à leur prise de possession , et que l'on déposait la
crosse quand l'archevêché était vacant (3). Enfin, un autel curieux
élevé en i545, appelé l'autel du Cardinal, ou l'autel de la Croix, parce
qu'il avait été donné par le cardinal de Lorraine (4) , ainsi qu'une croix
( 1 ) On y trouverait le calice de l'évêque Hincmard, monument d'orfèvrerie de l'an 880. Ce vase si pré-
cieux avait été déposé dans le musée de la ville , et a dit-on été volé .... ! Un texte de l'évangile en lan-
gue esclavone, avec une couverture enrichie de diamans , cJestsur ce livre que les rois faisaient ser-
ment le jour de leur sacre; il est conservé dans la bibliothèque de la ville, un autre évangile en
lettres bleues; une croix d'or de cinq pieds de hauteur, donnée en 1176; une statue d'or de la
Sainte-Vierge, donnée par Blanche , comtesse de Troy es; une chapelle d'or composée de tout ce
qui était nécessaire au service de l'autel, donné par Charles VII, en i42o,; un tombeau de ver-
meil, donné par Henri II, en i5bj; une image de Saint -François, d'or massif j donnée par
François I" ; un soleil de vermeil , donné par Charles IX, en i56i; un vaisseau dont la calle était
une agate dJune seule pièce, donné par Henri III , en 1 5 j5 ; un buste de Saint-Louis , en vermeil,
donné par Louis XIII ; un buste de Saint-Remi , en vermeil , donné par Louis XIV, en i654 ; un
magnifique soleil, en vermeil, exécuté par le fameux Germain, donné par Louis XV, en 1722;
un ciboire d'or enrichi de bas-reliefs , donné par Louis XVI ; et beaucoup d'autres objets précieux
dont on trouvera une description plus détaillée, dans les divers ouvrages sur la ville et la cathé-
drale de Reims.
(2) Il n'est resté à l'église que les présens de Henri II et Henri III, dont la matière était moins
précieuse que le travail , ou du moins, moins propre à être monnoyée et une croix d'or ornée
de pierreries, donnée par Guillaume de Champagne, laissée comme un objet nécessaire au
culte.
(3) Elle fut brisée en 1 793.
(4) Derrière cet autel il existait un tombeau, soutenu par quatre colonnes de marbre noir, dans
( 17 )
de vermeil de quatre pieds de haut, du poids de cent marcs, et ornée
de vingt-quatre figures en relief.
Les curieux qui visitent l'église de Reims, n'ont pas seulement à
regretter la perte des monumens rares dont nous venons de parler ,
mais encore de quelques autres non moins intéressans, que les pieux
dévastateurs de 1747» ou les barbares impies de 1793, n'ont pas plus
respecté. Tels étaient un fragment du portail de la cathédrale qui
existait dans le cinquième siècle , devant lequel Saint-Nicaise reçut le
martyre, pieusement conservé en mémoire de cet événement, dans la
nef de l'église actuelle, et que Jean Quinart, chanoine, avait enchâssé
en i663, dans une espèce de mausolée en marbre, orné de bronzes (1).
Le labyrinthe, espèce de mosaïque du treizième siècle , formé de traits
anguleux ou circulaires , exécutés en marbre noir sur le pavé au milieu
de la nef, et qui offrait au centre et aux quatre coins les figures de
l'architecte et des maîtres de maçonnerie auxquels on doit la cons-
truction de l'édifice, avec des inscriptions qui indiquaient leurs noms,
l'époque de leur mort, et les travaux qu'ils avaient exécutés (2).
La chaire, morceau peu remarquable, mais fort ancien. On croyait
que Saint-Bernard y avait prêché (3).
La plus grande partie des vîtreaux des fenêtres inférieures ; enfin ,
une immense quantité d'ornemens sacerdotaux , aussi remarquables
lequel reposaient les cendres de ce cardinal inhumé en i554 et celles de quelques membres de sa
famille, tels que le cardinal de Guise et François de Lorraine. L'un et l'autre furent détruits
en 94 , et remplacés depuis par un autel plus moderne, provenant de l'église de^l'ancienne abbaye
Saint-Nicaise , il est en marbre fin, fut exécuté par Dropsi, marbrier de Paris, en 1764 et avait
coûté 6,000 livres.
(1) Ce monument fut démoli en 1744, comme embarrassant la nef et gênant les processions...!
on le remplaça par une simple inscription, incrustée dans le pavé, ainsi conçue : Hoc in loco sanc-
tus Nicasius j Remensis archiprœsul j truncato capite j martyr occubuit } anno domini 4o6.
(2) On voyait dans beaucoup de cathédrales une mosaïque semblable, presque toutes ont été
détruites, celles de Reims qui offrait le plus grand intérêt , le fut eu 1779, sur les représentations
et aux frais d'un chanoine, nommé Jaquemart, qui était choqué des courses des enfans et des
étrangers qui s'amusaient quelquefois à parcourir pied à pied toutes les sinuositées et les contours
de ce labyrinthe.
(3) Détruite en 1793.
3
( '8 )
par le précieux des étoffes , le nombre des pierreries et la beauté des
broderies, que par l'ancienneté de la plupart et la source auguste qui
en avait enrichi l'église (1).
Nous terminerons cette description , en indiquant ce que la cathé-
drale de Reims a conservé, ou ce qu'un nouvel ordre de choses a pu
lui faire acquérir , digne de l'attention de ceux qui visitent ce célèbre
monument. Après avoir examiné les divers aspects plus ou moins pit-
toresques qu'offre de divers points l'intérieur de l'église , surtout celui
de l'entrée de la nef, vu des degrés du sanctuaire, le dos tourné à
l'autel, quand cette partie est éclairée des feux du soleil couchant : il
faut s'approcher des portes et considérer les nombreuses statues placées
par rangs dans de petites niches qui décorent toute la surface du mur,
au-dessus et autour, tant de la porte principale que des portes latérales ;
elles sont au nombre de cent vingt-deux, d'un assez bon style, et pa-
raissent avoir été exécutées vers la lin du quinzième siècle (2). Les
tambours de ces portes latérales, ouvrage de menuiserie et de sculp-
ture, fait en 1764, méritent aussi d'être cités (5).
Près de là, on trouve, adossé au mur du bas-côté à droite, un
mausolée d'un seul bloc de marbre blanc élevé sur deux colonnes de
granit, et surmonté d'une urne funéraire, monument de sculpture
du Bas-Empire, érigé dans le cinquième siècle, à Flav. Val. Jovin
Rémois, préfet des Gaules, chef des armées et consul romain. Les
sculptures, qui ont un peu souffert , paraissent représenter des chasses,
maison n'a, sur leur véritable sujet, que des conjectures plus ou
moins vraisemblables (4).
(1) Ils provenaient, en grande partie, des dons faits par les archevêques à leur prise de
possession, et par les rois qui avaient coutume de laisser à l'église les vêtemens précieux dont ils
s'étaient servis à leur sacre , et qui étaient pour l'ordinaire transformés en chappes, en chassubles et
en tuniques , ou appropriés de toute autre manière pour le service divin.
(2) Elles représentent plusieurs personnages et faits historiques , de l'Ancien et du Nou-
veau-Testament; quelques allégories religieuses ainsi que des martyrs et des patrons honorés dans
l'église de Reims.
(3) Ils proviennent de l'église de l'ancienne abbaye Saint-Nicaise et furent exécutés par un nommé
Gaudry., menuisier de Reims , 1764.
(4) On peut consulter sur ce monument l'ouvrage du Comte de Caylus, les mémoires sur Reims,
( '9 )
Dans la nef, la tombe de Hugues le Berger (Hues Libergiers), archi-
tecte de l'église de l'ancienne abbaye de Saint-Nicaise (1).
La nouvelle chaire, d'une forme assez élégante, ornée d'un bas-relief
estimé représentant la guérison du boiteux (2).
Dans la croisée méridionale, un autel du seizième siècle, en marbre
noir , composé de plusieurs groupes de figures historiques dans des
niches et encadremens dans le goût du temps, ouvrage d'un sculpteur
de Reims nommé Jaques (3).
Dans la croisée septentrionale, le buffet d'orgues et une horloge à
carrillon et à figures mouvantes , appelée l'horloge du cœur (4).
Quelques tableaux remarquables, tels que la cène, par le Mutian ,
estimé cent mille francs : il est placé au-dessus de la porte de la sa-
cristie; la nativité de Jésus-Christ, par le Tintoret (dans la chapelle
de la Vierge); l'apparition de Jésus-Christ à la Magdelaine , par le
Titien; une descente de croix, par Thadea-Zucchero ; la manne re-
cueillie par les Israélites, peint par le Poussin, placé sur le pilier à
droite de la chapelle de la Vierge ; et Jésus-Christ sur la croix , peint
en 181 3, par M. Germain, élève de M. Regnaud, placé vis-à-vis de la
chaire. La plupart de ces tableaux sont dus à la munificence du car-
dinal de Lorraine.
Enfin , les vîtreaux peints des fenêtres supérieures de la nef et du
cœur (5) et les roses du grand portail et de la croisée, non moins
par Lacourt, les histoires de Reims , par Bergier , Marlot , Gérusez, etc.; le dictionnaire de la Mar-
tinière, article Reims , etc.
(1) Cotte tombe assez curieuse et gravée en creux avec du plomb fondu dans les traits, offre
l'image de cet liabile architecte, avec une inscript ion rjui commence ainsi : ci-gist maître Hues Liber-
giers qui cornm -aça ceîir JglLe en M. CC. et XXfX, etc. , etc. , et qui pourrait à l'avenir induire
en erreur les étrangers , si l'on ne prenait pas le soin nécessaire d'instruire par une deuxième ins-
cription du (li placement de celle pierre et de quelle église il est question.
(2) Celle cb tire provient de L'église de Saint-Pierre de Reims, et est l'ouvrage d'un sieur Blondel,
habile menuisier de Reims , mort en 1812.
(3) Cet autel est appelé 1 autel de la résurrection à cause du sujet que les figures repré-
sentent.
(4) Dans le goût des horloges de Strasbourg, de Lyon , de Dijon, de Sens et d'Auxaire , mais
moins curieuse et moins compliquée.
(5) Ces vitreaux paraissent dater du treizième siècle , ils représentent une suite des arche-
( 20 )
dignes de remarque par leur composition que par la légèreté de la
sculpture et la vivacité des couleurs (1).
L'église de Reims tient un des premiers rangs dans les églises de
France : douze princes ont été assis sur son siège , entre lesquels deux
fils de France, Arnoult fils de Lothaire et Henri fils de Louis-le-Gros ,
et quatre princes du sang royal , Hugues de V ermandois , Henri de Dreux»
J ean et Robert de Courtenay ; elle a fourni quatre papes , Sylvestre II ,
Urbain II, Adrien IV et Adrien V ; et elle joint à ces titres le titre
plus glorieux d'être en quelque sorte le berceau de la catholicité en
France.
Peu d'événemens mémorables se sont passés dans la cathédrale de
Reims, si on en excepte le fameux concile de n48 (2); mais on sait
que les archevêques jouissent du brillant privilège de sacrer les rois
de France, qui semblent, dans cette circonstance, déposer la majesté
du trône pour venir recevoir dans cette antique basilique l'onction
sacrée qui sanctifie leur puissance, et jurer d'observer pendant leur
règne les lois de justice et de paix du Dieu au nom duquel ils com-
mandent.
vêques et des évêques sufFragans, dont on trouve en partie les noms inscrits au-dessus des
figures.
(1) Les peintures des roses du portail représentent des prophètes, des patriarches, des papes,
des rois, des martyrs, des évêques, des anges, etc.; celles de la rose méridionale représentent
l'Éternel clans toute sa majesté, environné de toutes les puissances célestes et celles de la rose
septentrionale , la création du monde, et la chute d'Adam et Eve.
(■2) Le concile fut présidé parle pape Eugène III, on y comptait plus de mille prélats, parmi
lesquels étaient les primats dJEspagne et d'Angleterre ; on y traita de diflerens points de dogmes et
de discipline-, on remarque entre les principaux canons, le sixième qui défend aux avoués des
églises de rien prendre par eux ni par leurs inférieurs au-delà de leurs anciens droils, sous peine
d'être privés de sépulture ; le septième qui défend le mariage aux évêques, diacres sous-diacres,
moines et religieuses et le douzième qui défend les joutes, touiaois , etc.
DESCRIPTION
DES
CÉRÉMONIES DU SACRE
DU ROI CHARLES X.
ERRATUM.
( Page 18. ) On trouve adossé au mur du bas côté à droite un mausolée d'un seul bloc de
marbre blanc élevé sur deux colonnes de granit et surmonté d'une urne funéraire , monument etc.
La disposition de ce tombeau paraît en effet avoir été telle lorsqu'il ornait l'intérieur de l'é-
glise de Saint-Pïicaise de la même ville. Si l'on s'en rapporte à la description donnée par plu-
sieurs des historiens cités dans la note 4 de la même page : Description que nous avons suivie
par erreur.
Mais depuis la destruction de l'église Saint-Nicaise , en 1793, le tombeau de Jovin qui avait
déjà reçu, et qui reçut encore en cette occasion de graves mutilations, fut transporté et replacé
dans l'église cathédrale élevé sur un simple massif en pierre tel qu'on l'y voit maintenant et
sans être surmonté d'une urne.
DESCRIPTION
CÉRÉMONIES DU SACRE
DU ROI CHARLES X,
ET
DES DÉCORATIONS CONSTRUITES EN CETTE OCCASION,
dans l'église métropolitaine de reims, au mois de mai de l'an i825.
Le sacre des rois, est une cérémonie politique et religieuse, qui re-
monte aux temps les plus reculés de l'antiquité et fut en usage dans
presque toutes les nations.
Les rois n'ont établi et consolidé leur autorité , qu'en s'annonçant
comme les mandataires de la divinité, révérée par les peuples qu'ils
voulaient gouverner , et le premier qui ceignit le bandeau royal ne fût
point , comme on se plaît à le répéter , un soldat heureux , mais un
sage, qui civilisa ses semblables, en leur commandant au nom d'une
puissance surnaturelle et immuable, dont il semblait lui-même recevoir
les ordres suprêmes. Ce ne fut pas seulement devant une supériorité
humaine et éphémère, que les hommes crurent d'abord fléchir leur tête ,
mais devant un envoyé des cieux, empruntant un langage et un carac-
tère divin, pour leur dicter des lois de justice, de paix et d'union : les
premiers rois furent donc pontifs et législateurs.
Depuis : les choses ont changé : l'autel s'est séparé du trône : mais les
rois en n'appuyant plus leur droit que sur leur épée et la sanction des
peuples, n'ont point négligé l'égide nécessaire que leur prête encore la
religion. Les descendans de Clovis et de Saint-Louis surtout, ces fils
( 4 )
aînés de l'église catholique, ont toujours signalé leur avènement, en s' em-
pressant de recevoir dans le temple de l'éternel , l'onction sainte et la
couronne, avec ce cérémonial auguste et solennel, dont le but est de
rappeller aux princes comme aux peuples, la source divine de la puis-
sance royale , et qui ajoute à l'éclat du trône en l'environnant de plus
de respect et de plus de majesté.
L'histoire ne nous a conservé presqu' aucun document sur le sacre
et le couronnement des rois de France de la première race et fort peu
même sur celui des rois de la seconde. Pépin paraît être le premier et
le seul de cette race dont les circonstances du sacre aient été recueillies
avec quelques détails (1). Ce ne fut que sous la troisième race que cette
cérémoniefut régléed'une manière invariable , et que le privilège en fut
accordé exclusivement à la ville et aux archevêques de Reims par
LouisVII, en 1 179, lorsqu'il fit, de son vivant, couronner Philippe-Auguste
son fils. Aucuns des rois de France n'ont dérogé depuis à cet usage ,
excepté Henri IV qui fut sacré à Chartres à cause des événemens qui
avaient mis la ville de Reims au pouvoir de la ligue. Depuis cette épo-
que chaque règne vit ajouter quelque chose à la pompe et à la magni-
ficence du cérémonial; les historiens en recueillirent jusqu'aux moindres
particularités et la description des sacres de Louis le jeune, de Philippe-
Auguste, de Saint-Louis, de Charles VII, de Louis XII, de François Ier ,
de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI, occupent une place im-
portante dans nos annales : mais avec quel intérêt la France entière sor-
tant d'un long deuil, n'a-t-elle pas vu, à l'instant même, renouveller dans
la cité de Clovis, cet antique et pieux usage qui semblait interrompu
pour jamais (2) : avec quel intérêt la postérité n'en lira-t-elle pas le récit,
auquel tant de circonstances prêteront de nouveaux charmes : avec
quel plaisir n'élevons-nous pas nous-mêmes dans ce recueil national des
(1) Pépin fut sacré à Soissons, par Saint-Boniface , légat du pape , évêque de Mayence.
(2) On sait que Napoléon jugea à propos de ne point suivre l'usage établi par les Rois de
France, et il est probable que les successeurs de sa race auraient à son exemple été sacrés à
Paris, et qu'ainsi Reims eût perdu son privilège.
( .r> )
plus beaux monumens de la piété de nos pères , un monument non
moins national, à l'acte mémorable qui consacre la réintégration des
fils de Saint-Louis sur le plus beau trône de l'Europe : à la gloire de
nos artistes, de nos magistrats, des dignitaires étrangers, qui ont con-
couru à la pompe de cette grande fête de famille, par leurs talens,
leur zèle ou leur magnificence : Au noble enthousiasme d'un grand peuple,
encore prosterné devant l'éternel qu'il invoque sur les destinées du mo-
narque nouveau que ses acclamations élèvent au trône.
Heureux si en remplissant cette honorable tâche, nos contemporains
y trouvent un hommage digne du prince et de la patrie.
PREMIÈRE JOURNÉE.
ARRIVÉE DU ROI AUX FRONTIERES DU DÉPARTEMENT DE LA MARNE.
A l'époque fixée pour l'auguste cérémonie que nous allons décrire, la
population entière de la ville de Reims et du département de la Marne ,
augmentée d'un concours immense d'étrangers de tous les pays et de
tous les rangs, s'était portée sur la route, comme sur les différens points
où on pouvait contempler les traits de Sa Majesté et jouir du spectacle
imposant dont le retour n'avait point embelli ces contrées depuis près
d'un demi siècle.
Le Roi parti de Gompiègne le 27 mai i8a5 avec Monsieur le Dauphin,
arriva à Fismes, frontière du département vers le soir. Complimentée
à l'entrée de la ville par les autoritées départementales civiles et mili-
taires (1), réunies sous un arc de triomphe élégant, orné des statues
(1) M. le préfet s'exprima ainsi : « Sire, l'antique cité où Clovis fut consacré au Christianisme
» et à la royauté vous attend. Depuis cette épocpie si féconde, treize siècles ont passé sur la mo-
» narchie et à votre avènement au trône , vous la trouverez encore jeune de gloire et d'espérance.
» La religion embrassant, dans sa faveur, le royaume très-chrétien, semble le faire participer de sa
» perpétuité, l'amour des peuples qui se reproduit d'âge en âge, ajoute ses trésors à tant de souvenirs
» imposants et à ce merveilleux triomphe sur le temps,
» Oui, Sire, vous allez entendre les acclamations des fils de ceux que commandait Clovis et
( 6 )
de la France, delà religion, de l'agriculture et de l'industrie, et après
y avoir reçu l'hommage des clefs, Sa Majesté parvint au palais, qui lui
avait été préparé, au bruit des cloches et de l'artillerie, et en recevant à
chaque pas les témoignages les plus expressifs de l'amour de son peuple
et de l'allégresse publique , redoublés par la grâce et la touchante
bienveillance avec lesquelles elle daigna y répondre. Toutes les maisons
étaient pavoisées , le soir elles furent illuminées et le Roi donna audience
à l'archevêque de Reims, aux autorités et aux principaux personnages
de l'endroit.
DEUXIÈME JOURNÉE.
ROUTE DE FISMES A REIMS : ENTREE DANS REIMS : RÉCEPTION DU ROI DANS
L'ÉGLISE CATHÉDRALE.
Le lendemain 28 , le même empressement , le même désir avait ap-
pellé de bonne heure, sur le chemin de Reims , la même afïluence de
monde que la veille aux portes de Fismes , mais à peine avait-on salué
le départ de Sa Majesté qu'un événement qui pouvait être funeste excite
tout-à-coup un cri d'alarme : la vie du Roi a été en danger: les chevaux
effrayés et que rien ne pouvait plus retenir, entrainaient dans un pré-
cipice inévitable les voitures de la cour, et sans la présence d'esprit de
l'un des conducteurs et la protection du génie qui veille sur la France,
un jour de bonheur et de triomphe allait être changé en un jour de dou-
leur et d'effroi. Bientôt les coursiers se ralentissent : le Roi est sauvé! et
la joie succède au plus sinistre abattement : mais Charles, seul ne paraît
pas se souvenir du danger qu'il a couru : une seule pensée l'occupe : de
braves compagnons , des serviteurs fidèles, ont reçu de graves blessures ;
j> qu'instruisait Saint-Remy, ils accourent avides de contempler, sur votre visage, l'empreinte de
j> vos royales vertus , ils élèvent leurs voix jusqu'au ciel , à la vue du monarque qu'ils attendaient
» si ardemment. Je ne peux être ici que l'organe de leur impatience et de celte ivresse d'un grand
» peuple, qui sont le seul langage qui ne soit point au-dessous d'un roi de la vieille France et de
» l'auguste cérémonie qui l'attire au milieu de nous. »
( 1 )
il leur prodigue les soins les plus louchants et ne consent à s'éloigner
qu'après s'être assuré qu'il n'aura point de perte à déplorer (1).
A Tinqueux , village aux limites de l'arrondissement de Reims, s'éle-
vait un nouvel arc de triomphe de style gothique , orné d'emblèmes et
d'inscriptions. Le Roi y arriva à une heure, y fut complimenté par M . le sous-
préfet de Reims ( Voyez le discours ci-dessous) (2), et s'arrêta quelque temps
dans une maison appartenant à l'archevêque. De là à Reims, quatre arcs
en feuillage placés à distance égale, désignaient les quatre arrondisse-
mens du département dont ils portaient les noms (3), on y trouvait à cha-
cun, le sous-préfet, les maires et un détachement delà garde nationale à
cheval. Cent quatre-vingt écussons suspendus à des pins d'Ecosse, ornés
de draperies et de guirlandes, régulièrement espacés dans les inter-
valles de ces berceaux de verdure, indiquaient les communes du dé-
partement, et aux pieds de ces espèces de trophées champêtres, des
jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de fleurs devaient agiter et
(1) A la descente de Fismes, leschevauxdes voitures du cortège, effrayés par Iebruit de l'artillerie
placée dans un vallon près de la route, et que redoublait un écho très-fort, s'emportèrent tout à coup
sans qu'il fut possible de les dompter : une des voitures renversée au fond d'un précipice fut entière-
ment brisée , et plusieurs personnes atteintes des blessures les plus graves qui pendant plusieurs
jours ont mis leur vie en danger. Le Roi etles Princes ne durent leur salut qu'à la présence d'es-
prit du cocher et du postillon, qui surent avec beaucoup d'adresse et de force maintenir leurs cour-
siers sur le milieu de la route, jusqu'à ce qu'épuisés par la rapidité de leur course ils s'arrêtassent
d'eux-mêmes. À cet instant le cocher s'évanouit et les nombreux témoins de ce cruel événement
restèrent consternés jusqu'à ce qu'on eut acquis la certitude que personne n'avait péri.
» (2) C'est dans ces contrées où la France devient chrétienne, c'est au pied de l'autel où fut sacré
» Clovis, où les aïeux de Votre Majesté ont reçu l'onction royale, que le Dieu de Saint-Louis
)> semble se plaire à verser ses plus abondantes bénédictions sur les rois que sa bonté nous
» donne.
» Du même autel aussi partent plus puissantes les inspirations d'amour , dont sont animés les
» Français , pour votre auguste Majesté et pour son auguste dynastie, et ce sont surtout les babitans
» de l'arrondissement de Reims qui, placés à la source même de ces inspirations sacrées, y puisent
» les sentimensde fidélité, de dévouement sans bornes et de profond respect , qu'ils déposent par
» mon organe, aux pieds de Votre Majesté; Sire, le ciel a entendu leur voix, Viveee Roi, Vive
» Charles X. »
Le roi daigna exprimer avec la plus aimable affabilité, combien il appréciait les sentimens d'af-
fection don!. M. le sous-préfet se rendait l'organe.
(3) Epernay , Chàlons-sur-Marne , Vitry-le-Français , Saiute-Ménéhould.
*
( 8 )
présenter des écharpes blanches pendant le passage de Sa Majesté. C'est
au milieu de cette double haye d'emblèmes d'amour, de cœurs dévoués
et fidèles ; au milieu de ce concours général d'hommages et de béné-
dictions, que s'avança lentement vers l'antique cité, le magnifique
cortège qui accompagnait l'auguste Monarque (1). Le ciel que quelques
sombres nuages avaient obscurci jusqu'à ce moment, s'éclaira tout-à-coup
des vifs rayons du soleil, et un horisonpur, succédant à la brume, sem-
blait présager, avec la fin de nos maux , des années futures de bonheur
et de paix. Tous les yeux fixés sur le monarque ne pouvaient être dis-
traits que par la beauté du spectacle qui se déployait sur une ligne im-
mense , la belle tenue des troupes, l'élégance des costumes, des livrées ,
des équipages , et surtout la richesse et le bon gout de la voiture du
sacre, un des chefs-d'œuvres le plus parfait en ce genre qui soit sorti des
ateliers français (2).
A deux heures et demie le son des cloches , les cris mille fois répétés
de vive le Roi! et cent et un coups de canon annoncent aux babitans de
Reims qu'ils possèdent enfin ce prince bien aimé, qui vient, restituer à
leur ville son antique privilège , récompenser leur amour , en recevant
au milieu d'eux la sanction divine de sa puissance, et les rendre dépo-
(1) Le cortège était composé de l'état major de la division, l'état major de la garde royale, un
détachement du 3.e de hussards, un détachement de lanciers de la garde, la garde nationale du
5.e arrondissement; un équipage à huit chevaux, à la livrée du duc de Bourhon, dans lequel
étaient les aides-de-camp du prince; un second équipage à huit chevaux, à la livrée du duc
d'Orléans, dans lequel étaient les aides-de-camp du prince; six autres équipages magnifiques, à huit
chevaux, à la livrée du Roi, dans lesquels se trouvaient les grands officiers de la couronne, un
détachement des gardes-du- corps, un officier des cérémonies, et les aides-de-camp du Roi; la voiture
du sacre, dans laquelle était le Roi, à sa gauche le Dauphin, en face duRoi, le duc d'Orléans et le
duc de Bourhon, après la voiture du sacre, des détachemens des gendarmes des chasses , des gre-
nadiers à cheval , des cuirassiers et des hussards de la garde, la gendarmerie à cheval de Paris, des
escadrons du 3.e régiment et un du 5.e des cuirassiers de ligne , un escadron des dragons de la ligne ,
deux des chasseurs à cheval de la ligne, plusieurs hatteries d'artillerie à cheval de la garde et plu-
sieurs hataillons d'infanterie de la garde et de la ligne.
(2) L'exécution en est due à M. Delonne, élève de Girodet , pour les peintures , M. Persillé pour
les ornemens, M. Roguez pour les sculptures : les hronzes sont de M. Denière et la dorure de
M. Gautier.
( 9 )
sitaires de ses augustes sermens. Après avoir écouté avec une vive émo-
tion la harangue prononcée par M. le maire et reçu les clefs (Voyez ledis-
cours ci-dessous j (1). Sa Majesté fit son entrée dans la ville au milieu de
l'ivresse générale et d'un concert unanime d'acclamations et d'actions de
grâces. Tout le monde pouvait jouir sans obstacle de la présence du Roi ;
tous les yeux pouvaient lire dans les siens : l'habile artiste (2) chargé des
décorations de la ville avait su remplir le vœu d'un bon Prince (5) qui avait
dit dans une circonstance semblable : je ne veux rien qui empêche le peuple et
moi de nous voir, sans nuire à la pompe qui convenait à la fête. Des ceps de
vigne entrelacés de feuillages et de guirlandes de fleurs remplaçaient
d'une manière fort heureuse les anciennes tapisseries d'usage, et lais-
saient voir à travers leurs intervales les fenêtres des maisons et de
nombreux amphithéâtres élégamment drapés, où se grouppait à l'envi
une foule immense de spectateurs, également avides de contempler les
traits de leur souverain.
Parvenue à l'entrée de la sainte basilique , où soixante rois furent sa-
crés , Sa Majesté y fut reçue par l'archevêque de Reims, vêtu pontifîcale-
ment , et les évêques de Soissons, Beauvais , Châlons et Amiens ses
sufFragans , accompagnés de leur clergé , sous un immense porche ri-
chement construit dans le style gothique, en avant du portail. De là
(1) « Sire, heureux de pouvoir être auprès de Votre Majesté , l'organe des sentiraens qui animent
» la ville de Reims, mon cœur sent mieux qu'il ne peut exprimer, l'élan que votre auguste pré-
» sence excite en ce moment dans cette grande cité; daignez, Sire, recevoir les clefs de votre
» bonne ville; c'est l'amour, c'est la fidélité qui s'empressent aujourd'hui, comme dans tous les
» temps, à vous en faire hommage. Tous nos cœurs sont à vous, Sire, ils le sont à jamais et dans
» ce moment où nous avons le bonheur de contempler les traits de notre Roi bien aimé, il ne
)> nous reste plus qu'à adresser des vœux au Tout-Puissant , pour qu'il répande ses bénédictions
» sur Votre Majesté et qu'il lui accorde de longs jours pour le bonheur de la France. »
Le Roi a répondu :
(( Je suis touché des sentimens qui viennent de m'ètre exprimés , je désirerais avoir la voix assez
» forte pour me faire entendre de tous les Rémois et de tous les Français et leur faire connaître la
» vive émotion que j'éprouve en ce moment : je prierai le Tout-Puissant dans la cérémonie de mon
» sacre , de doubler mes forces pour assurer le bonheur de mon peuple. »
(2) Le Ch. Isabey.
(3) Louis XVI.
( io )
conduite processionellement sous le dais jusque dans le sanctuaire,
précédée des services de sa maison civile et militaire , et suivie des
ducs d'Orléans et de Bourbon , elle fut après une courte prière com-
plimentée par l'archevêque, f V oyez le discours ci-dessous J (1), qui ensuite
entonna les vêpres, après quoi le cardinal Lafare (2) , prononça un ser-
mon dans lequel l'habile orateur empruntant la mâle éloquence des
Bossuet et des Fénélon , sut dicter avec énergie au nom de la religion ,
les devoirs réciproques du prince et des sujets, et peindre en caractères
non moins vivement tracés, l'influence sacrée, de cette même religion,
sur les vertus des rois et le bonheur des peuples (3). Ce discours écouté
par Sa Majesté, par les princes, les princesses , et les nombreux assis-
tans avec le plus profond recueillement , fut suivi du Te Deum , et de la
(1) <( Sire, aux vives acclamations de bonheur et d'amour qu'excite dans mon diocèse la pré-
» sence d'un Roi cligne fils de Saint-Louis, et aux sincères expressions de la reconnaissance et de la
» fidélité de cette bonne ville , si heureuse de se voir encore la ville du sacre , qu'il me soit per-
« mis d'ajouter les hommages et les voeux d'un chapitre aussi recommandable par la pureté de
» ses principes, que par la solidité de ses vertus et de tout un clergé qui connaît et qui aime
)> à remplir ses devoirs.
» Quant à moi , Sire , j'ose me croire dispensé de manifester des sentimens qui ., invariables
» comme mes principes, sont depuis long-tems connus de Votre Majesté."
» Mais après avoir , comme un serviteur fidèle , pris part pendant une si longue suite d'années,
» à tous les événemens de la vie de Votre Majesté , je dois aujourd'hui bénir hautement la divine
» Providence qui, dans une cérémonie si remarquable par toutes ses circonstances, m'a destiné
» auprès de votre auguste personne , la plus belle et la plus consolante des fonctions de mon
» saint ministère , et je rends grâce à Dieu, la sagesse éternelle, de vous avoir inspiré , Sire, la grande
» et religieuse pensée de venir sanctifier la dignité royale, par un acte solennel de religion , au pied
» du même autel où Clovis reçut l'onction sainte. Car dans tout, soumis à votre puissance, Sire,
» tout vous fera assez entendre que vous êtes chrétien, tout vous dira que pour votre bonheur ,
» comme pour le bonheur de vos peuples , et afin d'accomplir les destins de Dieu , en marchant sur
» les traces de tant de rois, dont par le droit de votre naissance , vous portez la couronne , oui,
» Sire, tout vous dira que vous êtes le lils aîné de l'église et le roi très-chrétien. Daigne le Roi
» agréer l'expression de nos sentimens, daigne le ciel exaucer tous nos vœux. »
(2) C'est le même qui, en 1789, étant alors évêque de Meaux , prononça un sermon devant les
états généraux.
(3) Nous regrettons que l'étendue de cet ouvrage ne nous permette pas de transcrire ici ce dis-
cours, ni d'en donner même une courte analyse; on peut le trouver dans la plupart des journaux
ou des ouvrages publiés lors du sacre.
( " )
présentation des dons offerts par le Roi qui furent successivement déposés
sur l'autel par le Roi lui-même, et les chanoines.
A quatre heures le Roi se retira dans le palais qui lui avait été pré-
paré dans l'archevêché (1) , et ou furent admis à lui faire la cour, le
clergé et les autorités civiles et militaires du département qui furent
ensuite reçus successivement chez les princes et princesses du sang.
Le soir, des repas, des jeux, des illuminations brillantes et des fêtes
de toutes espèces animaient sur tous les points, une immense population,
livrée sans réserve à cette joie pure, à ces émotions douces, qu'inspire
un heureux jour.
TROISIÈME JOURNÉE.
DÉCORATIONS INTERIEURES DE l'ÉGLISE DE REIMS : CEREMONIES DU SACRE
ET DU COURONNEMENT : FESTIN ROYAL. ETC.
Quand il s'agit de donner avec des mots, une idée d'immenses déco-
rations dont les nombreux détails échappent long-temps, même à l'œil
le plus curieux, on sent combien le langage est insuffisant, et dans ce
cas les dessins instruisent mieux que les descriptions les plus pompeuses:
aussi nous n'ajoutons ici qu'un faible supplément, aux précieuses litho-
graphies qui composent ce recueil et qui, à la plus sévère exactitude ,
réunissent l'effet le plus pittoresque. Les magnifiques décors dont on
(1) L'archevêché de Reims tombait presqu'en ruine, M. Mazois, architecte chargé de sa restaura-
tion, s'en est acquitté avec toute l'habileté et le bon goût qu'on devait attendre de ses talens; en peu
de temps il a su vaincre les plus grandes difficultés et transformer une vieille masure en un palais
digne du prince qui devait l'habiter , et de la circonstance mémorable qui en nécessitait l'emploi;
la rigueur des convenances, la commoditédes distributions s'y trouvaient jointes à la richesse et à l'élé-
gance des décors ; mais les amis desarts sauront surtout bon gré à l'artiste d'avoir conservé et rétabli
dans son état primitif, la belle salle dite du Festin Royal, construite en 1^99, morceau fort curieux
de l'architecture intérieure de cette époque.
On peut donner une idée de cette restauration en disant que cent vingts milliers de plâtre et
quarante ouvriers y ont été employés pendant un mois.
( 12 )
avait enrichi l'intérieur de la cathédrale de Reims, n'étaient pas moins
remarquables par le grandiose de l'exécution, la richesse des draperies,
la beauté des peintures, que par leur parfaite harmonie et l'heureux
accord avec l'architecture de l'édifice, à laquelle ils semblaient tel-
lement liés, qu'on aurait pu croire qu'ils n'étaient point un accessoire
ajouté pour une cause étrangère, mais une partie essentielle de l'édifice,
conçue , dès l'origine , par le même génie.
La partie intérieure d u temple, spécialement réservée pour la cérémonie,
était drapée en étoffes précieuses parsemées de fleurs de lys d'or, ajustées
sans altérer les profils et les formes architecturales. Des amphithéâtres
aussi vastes qu'élégamment disposés , occupaient le bas de quatre tra-
vées de la nef et des aîles de la croisée , un autre d'une dimension beau-
coup plus étendue remplissait tout le fond de l'arrière-cœur et pro-
duisait le plus bel effet. Chaque amphithéâtre de la croisée et des
travées de la nef était surmonté de tribunes, toujours construites dans
le style général , dont l'intérieur tapissé en étoffe de bourre de soie ar-
moiriée , avait le double avantage d'être très-agréable au coup d'oeil ,
et d'offrir un produit nouveau de l'industrie française; enfin les devants
étaient ornés de rideaux et de draperies en velours cramoisi, relevés avec
des cordons d'or et enrichis des armes de France et du chiffre du Roi.
Au-dessus de ces tribunes on remarquait, avec intérêt, les portraits des
rois de France, depuis Glovis jusqu'à Louis XVIII, grandeur collossale,
surmontés, eux-mêmes, des portraits des archevêques de Reims les plus
célèbres, sous le règne de chaque prince , et d'une longue suite de
statues représentant les bonnes ville de France , le tout terminé par des
trophées militaires des armées anciennes et nouvelles : enfin la voûte
avait été peinte en bleu d'azur parsémé d'étoiles.
L'autel placé à l'entrée du sanctuaire répondait, par sa richesse et sa
noble simplicité, à la majesté du tout ensemble.
Mais le trône , construit entre la quatrième et la cinquième travée
de lanef, attirait principalement les regards. Sa forme était celle d'un
arc de triomphe à jour, élevé sur un stylobate de grande proportion,
orné de cariatides, formant l'entrée de la magnifique enceinte que nous
venons de décrire, et soutenu sur huit pilastres et douze colonnes , dont
( i3 )
quatre isolées sur ehaque face étaient surmontées de renommées portant
le sceptre, la main de justice, la couronne et l'épée, insignes de la
royauté. Sur les tympans des deux faces étaient figurées des renommées
attachant des guirlandes de laurier sous la frise, sur laquelle on lisait
le Domine salvum fac Regem : enfin une dentelle d'écussons enlacés de
branches de lauriers et d'oliviers ornait la corniche supérieure, et la
plate-forme était surmontée d'un beau groupe de figures représentant
la France, la religion et le génie tutélaire des Français. Tous ces orne-
mens se détachaient en or sur un fond général de marbre blanc , et les co-
lonnes en lapis lazuli étaient décorées d'arabesques ingénieusement com-
posées, des armes de France, du haume royal, du chiffre de Charles X et
des décorations du St. -Esprit, de St. -Louis et de la Légion d'Honneur.
Au centre de l'arc principal, au-dessus du siège royal, était suspendu
un riche baldaquin dont les draperies , les étoffes ainsi que les coussins
et le tapis de pied étaient de velours violet, semé d'étoiles et de fleurs de
lys d'or. La beauté de ces décorations, ducs aux talens de MM. le Cointe
et Hittorff architectes du gouvernement, était relevée par l'éclat
d'un magnifique luminaire , composé de soixante lustres de sept pieds
de haut, placés en avant des tribunes , portant chacun trente-six bou-
gies , d'un lustre de vingt bougies dans chaque tribune et d'un porte
lumière de vingt cierges placé au-dessus de chaque colonne.
Le 29, jour du sacre, dès l'aurore une foule immense obstruait les
avenues de la basilique, et avant 9 heures du matin les tribunes étaient
occupées, dans le sanctuaire à droite, par les députations de la chambre
des pairs, les ministres secrétaires-d'état , les ministres d'état, les con-
seillers d'état , les maîtres des requêtes , les gouverneurs des divisions
militaires ; à gauche les grands ofliciers de la couronne et de la maison
du Roi. Sur des banquettes dans le sanctuaire ,les maréchaux de service
portant la couronne, le septre, la main de justice et l'épée, les au très maré-
chaux de France, les quatre évêques chantant les litanies, les grandes dépu-
tations des députés, les chevaliers et Grand-Croix des ordres de St. -Louis
et de la Légion d'Honneur; près de l'autel les prélats invités pour assister
au sacre, et sur des degrés à droite et à gauche de la croisée les pairs
qui ne faisaient point partie de la députalion. Dans les tribunes de la nef,
( >4 )
adroite près de la croisée, Madame laDauphine (1), Madame la Duchesse
de Berry (a), les princesses du sang (3) et les dames de la cour. Dans
les tribunes en face les ambassadeurs. Chacun étant placé , les deux car-
dinaux assistants se rendirent auxappartemens du roi , auprès duquel se
trouvaient d'avance le Dauphin , le duc d'Orléans , le duc de Bourbon ,
les grands officiers de la couronne , les grands officiers de la maison du
Roi, les premiers officiers et les officiers ayant fonctions au sacre , après
les formalités d'usage (4), le Roi a été introduit dans l'église, précédé des
princes et du clergé et suivi par un nombreux et brillant cortège.
Quelques prières préliminaires étant terminées, le Roi, les princes et
les personnages ayant fonctions , prirent leur place dans l'ordre qui
leur était indiqué (5). Alors commencèrent ces cérémonies augustes et
mystérieuses, par lesquelles la religion s' associant à la royauté , répand ,
avec l'onction sainte, les grâces du ciel sur les peuples et les rois. Ces céré-
monies dont les bornes de cet ouvrage ne nous permettent de ne faire
ici qu'un très-court exposé, sont fort curieuses ainsi que les prières et
les formules mystiques que l'on y récite (6) , et frappent vivement l'ima-
gination, autant par leur appareil imposant, que par la grandeur du
caractère qu'elles impriment et le rang des personnages qui y concourent.
(1) En robe brodée d'argent sur un fond d'or , diadème élincelant de diamants.
(2) En robe rose lamée d'argent, couronne de rose mêlée de diamants.
(3) En robe blancbe brochée d'argent.
(4) Les deux cardinaux parvenus à la porte de la chambre du Roi , le grand chantre heurte avec
son bâton, le chambellan dans l'intérieur demande : que voulez-vous ? Le premier assistant ré-
pond : Charles X que Dieu nous a donné pour roi. Les huissiers ouvrent les portes et les cardinaux
ayant salué le Roi et les princes , leur présentent l'eau bénite, récitent quelques oraisons et accom-
pagnent le Roi dans son entrée à l'église.
(5) Le Roi sur un fauteuil , sous un dais , au milieu du sanctuaire ; à droite le Dauphin , à gau-
che les ducs d'Orléans et de Bourbon , derrière deux capitaines des gardes-du-eorps et les deux
seigneurs chargés de porter la queue du manteau; le connétable et le chancelier sur deux tabourets,
pu bas des degi'és du sanctuaire, plus loin le grand maître des cérémonies, le grand chambellan et
le premier gentil-homme de la chambre. Sur un banc, quelques pas en arrière, le premier cham-
bellan maître de la garde-robe et autres personnes de service , enfin aux côtés de l'épi tre et de l'é-
vangile , les quatre chevaliers portant les offrandes.
(6) On trouvera la description de ces cérémonies dans les divers ouvrages qui traitent du sacre
des rois de France , et dans ceux publiés à l'occasion du sacre de Charles X , ainsi que dans les jour-
naux de cette éqoque.
( i5 )
Ces cérémonies consistent d'abord dans le serment (1 ) ; après le V eni
Creator, l'archevêque étant revêtu de ses habits pontificaux, le Roi assis et
couvert , lamainsurles évangiles et sur la relique de la vraiecroix, a juré ,
d'abord comme Roi, de maintenir et d'honorer la religion chrétienne,
de rendre exactement justice à tous ses sujets, et de gouverner confor-
mément aux lois du royaume et à la Charte Constitutionnelle , ensuite
comme chef souverain et grand-maître des ordres royaux, du St.-Esprit,
de St. -Louis et delà Légion d'Honneur, de maintenir lesdits ordres
sans les laisser déchoir de leurs glorieuses prérogatives, d'observer et de
faire observer les statuts desdits ordres et d'en porter les décorations.
Après quoi le Roi ayant oté la grande robe de soie lamée d'argent qu'il
avait porté jusqu'alors et n'étant plus revêtu que d'une camisole de
satin ouverte sur les épaules et sur la poitrine, a reçu avec un cérémo-
nial particulier pour chaque chose , les bottines , les éperons et l'épée ,
et puis sitôt après , pendant le chant des litanies et le récit de diverses
prières, l'archevêque a fait avec la sainte ampoule (2) divers onctions sur
le corps du Roi, prosterné devant l'autel, alors on l'a revêtu de ses habits
royaux , savoir : la tunique et dalmatique de satin violet semé de fleurs
de lys d'or et manteau pareil doublé d'hermine, on a fait de nouvelles
onctions aux mains après lesquelles Sa Majesté a reçu l'anneau et les
gants bénits, le sceptre et la main de justice; puis l'archevêque ayant pris
sur l'autel la couronne de Gharlemagne, et la tenant élevée , soutenue par
(1) Mais une particularité très-remarquable et que nous ne pouvons nous dispenser de faire ob-
server, c'est qu'un nouvel ordre de choses , en France , a nécessité des ebangemens et des suppres-
sions dans les formules des prières, des serments et des allocutions du sacre. Ces ebangemens très-nota-
bles , et par les circonstances qui les ont nécessités et par les principes qu'ils consacrent , font époque
dans l'histoire. On peut facilement les reconnaître en comparant les nouveaux formulaires aux an-
ciens,on peutconsulter sur ce su]et]e Jouwalde Paris du 1 juin i825et quelques ouvrages du temps.
(2) La sainte ampoule était une petite fiole d'huile ligée et extrêmement durcie, envénération dans
l'église de Reims, comme ayant été apportée miraculeusement par un ange pour le baptême de
Clovis. Cette fiole qui servait depuis au sacre de nos rois , fut brisée sur le pied d'estal de la statue
de Louis XV, en g3, mais les espérances sacrilèges des impies furent déçues, des mains fidèles parvin-
rent à recueillir des fragmens de ce monument de piété , et une partie du baume qu'il renfermait,
ainsi qu'il est constaté par un procès-verbal authentique, déposé au greQè du tribunal de Reims.
Ces précieux restes sont aujourd'hui conservés dans un reliquaire en vermeil , donné par
S. M. Charles X.
1
( 16 )
les princes, l'a bénie et l'a posée sur la tête de Sa Majesté, qui a été aus-
sitôt conduite au trône avec le même cortège qui l'accompagnait à son
entrée dans l'église, et y a reçu, après le salut des drapeaux des difïerens
corps, placés sur les degrés, l'accolade de l'archevêque et des princes qui
ont crié par trois fois vivat Rex in eternum. Au même instant, suivant un
ancien usage on a laissé envoler dans l'église plusieurs douzaines d'oiseaux,
on a distribué des médailles, et les fanfares, l'artillerie et les cloches
ont publié au loin l'acte solennel qui venait d'affermir à jamais le trône
des Bourbons.
Ces cérémonies ont été suivies du TeDeum: de la messe, pendant laquelle
le Roi a présenté, en offrande , un vase d'or rempli de vin , un pain
d'argent, un pain d'or et un plat de vermeil contenant des médailles :
et du cliant du psaume Exaudiat après lequel Sa Majesté s'est rendue
dans la salle du festin royal , ornée avec magnificence et dans laquelle
étaient dressées trois tables , celle du Roi , celle de Madame la Dau-
phine et celle de Madame.
Des fêtes non moins brillantes que celles de la veille , des réunions
non moins nombreuses et non moins animées par l'allégresse la plus
franche et la plus vive, terminèrent cette mémorable journée.
Le lendemain le Roi présida le chapitre des ordres royaux , et la ré-
ception des nouveaux chevaliers qui furent armés par Sa Majesté elle-
même, ensuite il visita les divers établissemens publics , les expositions,
passa la revue générale des troupes et laissa partout sur son passage des
marques touchantes de sa bonté paternelle , de cette grâce affable qui
le distingue ; répandit de toute part les bienfaits, combla du plus doux
espoir ceux qui le réclamèrent contre l'injustice du sort ou des hommes,
et laissa comme ses prédécesseurs des souvenirs qui ne s'effaceront jamais
du cœur du Rémois.
En payant un juste tribut d'éloges au talent des artistes chargés des décorations et des immenses
travaux exécutés à Reims à l'occasion du sacre de S. M. Charles X, nous ne devons point oublier
de signaler tout ce que l'on doit également à M. le duc de Doudeauville, ministre de la maison du
Roi j et à M. le vicomte de la Rochefoucault chargé du département des beaux arts qui ont dirigé
et surveillé ces travaux avec ce zèle aussi actif qu'éclairé qui sait présidera tout, prévoir tout,
et surmonter comme par enchantement les difficultés qu'offrent souvent les circonstances et les
localités.
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE DE STRASBOURG,
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT,
DESSINÉS, LITHOGRAPHIES ET PUBLIÉS
PAR CHAPUY,
EX-OFFICIER DU GENIE MARITIME, ANCIEN ELEVE DE l'ÉCOLE POLYTECHNIQUE;
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR J. G. SCHWEIGHJEUSER,
PROFESSEUR A L'ACADEMIE DE STRASBOURG , CORRESPONDANT DE L'iNSTlTUT, MEMBRE DE PLUSIEURS SOCIETES LITTÉRAIRES.
STRASBOURG,
F. G. LEVRAULT, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
RUE DES JUIFS, N.° 33.
l827.
ÉGLISE CATHÉDRALE
DE STRASBOURG.
La façade de l'église cathédrale de Strasbourg est, après la plus grande
des pyramides de l'Êgypte, l'édifice le plus élevé que l'on connaisse (1).
Les proportions aussi sveltes que majestueuses du portail, l'élégance et
la délicatesse des ornemens qui en couvrent les massifs et en distinguent
les étages , la merveilleuse transparence, tant du corps de la tour, que des
tourelles détachées où l'on voit monter les spirales déliées de ses quatre
escaliers, enfin, l'habile disposition de la flèche, la légèreté de ses masses,
la finesse de ses détails et la grâce de ses formes, tout concourt avec
cette élévation prodigieuse pour porter au suprême degré l étonnement
et l'admiration qu'inspire ce chef-d'œuvre de l'architecture sacrée du
moyen âge. La nef de cette cathédrale , quoique fort belle et dune
grandeur peu commune, ne répond pas entièrement à ces dimensions
gigantesques : la croisée et le chœur, qui sont d'une époque plus an-
cienne, s'en écartent encore davantage. Mais, si ce défaut d'unité dans
l'ensemble laisse aux yeux quelque chose à désirer, la diversité du style
(1) Des mesures qui variaient entre elles et la différence de l'ancien pied de Strasbourg à celui de
France, auquel le premier se rapporte dans la proportion de 128,1667 à 1 44 7 jetaient autrefois quelque
doute sur la véritable hauteur de cet édifice. Une opération trigonomélrique, exécutée avec la précision
la plus rigoureuse, par M. le colonel Henry et les ingénieurs géographes employés sous ses ormes
aux travaux préparatoires povrr une nouvelle carte de la France, l'a fixée à ^5jv'c,Xi,5o2 de Paris, ou
49i1'ie'i!,549 de Strasbourg. Les calculs faits d'après les observations des deux stations qui ont été
employées, n'ont varié que de trois millimètres : l'une a donné i42mi,"s,i°9 > l'autre i42mar",n2.
Quelques autres cathédrales n'ont été crues plus hautes que parce qu'on a pris pour des pieds de
France des mesures locales d'une moindre dimension'.
U )
de ses parties différentes offre au connaisseur un autre genre d'intérêt :
il y trouve les matériaux d'une étude presque complète de l'histoire des
variations qu'a subies ce genre d'architecture. Cette considération don-
nerait une haute importance à la fixation précise des dates de la cons-
truction de chacune de ces parties. Malheureusement il n'est pas toujours
possible d'arriver sur ce point à une certitude entière; mais on peut du
moins, en remontant aux autorités les plus anciennes et en faisant usage
de la critique portée depuis quelque temps dans cette partie de l'histoire
des arts, éviter les erreurs grossières que des traditions modernes, ac-
cueillies avec trop de facilité, ont répandues dans tous les ouvrages spé-
ciaux qui ont paru jusqu'ici sur ce monument.
Nos auteurs commencent par illustrer l'emplacement même où est
située cette cathédrale : ils assurent que déjà les anciens Celtes avaient
établi en ce lieu un bois sacré , dont les autels étaient rougis par le
culte sanguinaire d'Ésus(i). L'opinion que sous les Romains ce culte fut
remplacé par celui de Mars, et une petite statue de ce dieu, qu'on voyait
autrefois sur la plate-forme de cet édifice, sont les appuis les plus positifs
de cette assertion ; mais la seule inspection de cette figure , qui a été
transférée dans la bibliothèque publique de Strasbourg, convaincra tout
connaisseur impartial qu'elle est moderne. Un Hercule d'une antiquité
plus avérée est placé encore aujourd'hui derrière le portail, à l'endroit
où celui-ci déborde le côté septentrional de la nef. Si, comme il est
vraisemblable, cette statue fut trouvée lorsqu'on creusa les fondations
de cette église , elle donne un peu plus de consistance à l'opinion que
ce héros fut vénéré en ce lieu, soit par les Romains, soit par les peuples
germaniques, par lesquels cette frontière fut occupée dès le temps de
Jules-César; car, selon Tacite, ces peuples avaient également admis au
nombre de leurs divinités un Hercule, soit grec, soit indigène. Une autre
statue d'Hercule, exécutée en bronze, et revêtue d'un costume extraor-
dinaire, est devenue célèbre sous le nom de Crutzmann} qu'on a consi-
(1) Voyez Summum Argentoratensium templum, par Osée Schad (SchacUeus) ; Strasbourg, 1617, in-4.8;
et lissais historiques et topographiques sur l'église cathédrale de Strasbourg , par M. l'abbé Grandidier;
Strasbourg, 1782, in-8.° Ces deux ouvrages, dont le second abonde en recberebes historiques d'un
intérêt varié, ont servi de base à toutes les autres descriptions de cet édifice.
( 5 )
déré comme le nom germanique de ce héros, et que Specklin a traduit
par dieu de la guerre: elle exista jusqu'en i525, dans une chapelle
attenante à cette cathédrale; mais on ne la connaît que par des dessins
faits par ce célèbre architecte, d'après les souvenirs qui s'en étaient
conservés cinquante ans après que cette figure avait disparu.
Strasbourg, qui s'appelait alors Argentoratum, étant devenu, dès le
milieu du 4-e siècle de l'ère chrétienne , le siège d'un évéque , on ne
saurait douter qu'il n'y eut dès-lors dans ses murs une église cathédrale;
mais toute trace de cet édifice a été effacée lors de l'invasion des bar-
bares et sous la domination des Alemcmni. Ces peuples ramenèrent le
paganisme sur cette frontière, et leur puissance ne fut brisée que par la
victoire de Tolbiac, suivie de la conversion de Clovis à la religion chré-
tienne. On s'accorde à attribuer à ce roi la construction de la première
cathédrale de Strasbourg dont nous avons une connaissance plus positive.
On a lieu de croire qu'elle fut dès-lors dédiée à la Sainte- Vierge, sous le
titre de son assomption. Quelques traditions ajoutent que cet édifice ne
fut terminé que par le roi Dagobert I.er Selon le témoignage unanime des
chroniques anciennes, cette église n'aurait été construite qu'en bois, et
n'en aurait pas moins subsisté jusqu'au commencement du 1 1 .e siècle. Il est
néanmoins très-probable que des agrandissemens, ou même une ou plu-
sieurs reconstructions totales, eurent lieu dans cet intervalle; et peut-être
la chapelle souterraine , située sous le chœur, nous a-t-elle conservé
quelques restes de l'un ou de l'autre de ces renouvellemens ignorés.
Mais ce n'est que sur une autorité bien peu sûre qu'on a attribué aux
rois Pépin et Charlemagne la construction d'un chœur en pierre, dont
l'on a été jusqu'à prétendre qu'il subsiste jusqu'à ce jour. Le premier
auteur chez qui l'on trouve cette assertion est Specklin , qui n'a écrit que
vers la fin du i6.e siècle (1). Indépendamment du style même de celte
(i) Cet homme distingué par plus d'un genre de mérites, nous a laissé deux volumes manuscrits, con-
tenant un recueil de matériaux pour une histoire d'Alsace. Ce sont des notes et des extraits disposés par
ordre chronologique. On y trouve heaucoup de faits curieux : mais aussi un grand nombre d'erreurs.
Ces manuscrits autographes étaient en la possession de Schad, qui en a tiré la plupart de ses notices.
Ils sont déposés aujourd'hui à la bibliothèque publique de la ville de Strasbourg , et m'ont éîé Tort
utiles, en me faisant connaître la source et la rédaction primitive de beaucoup d'assertions répétées,
( 6 )
portion de l'édifice , un document du temps de Louis le Débonnaire
démontre la fausseté de cette tradition. Le moine Ermoldus Nigellus,
étant exilé à Strasbourg par ce roi, lui adressa, en 826, pour rentrer en
grâce auprès de lui, un poème, où il fait de cette cathédrale une des-
cription assez détaillée (1). Loin de dire un mot de ce qu'une partie
principale de cet édifice aurait été construite par les soins du père et
du grand-père du monarque qu'il cherchait à flatter, il amène cette
description par le récit d'une apparition merveilleuse de S. Boniface ,
qu'on disait avoir visité cette église à l'instant de sa mort, arrivée en
755, et il parle de l'état des choses à cette époque comme étant encore
le même au temps où il écrit. On voit d'ailleurs par cette description
que dès-lors le grand autel était consacré à la Sainte-Vierge; qu'il était
accompagné, des deux côtés, des autels de Saint-Pierre et de Saint-Paul;
que S. Michel, ou bien la croix, étaient vénérés au milieu de la nef, et
que dans le fond il y avait un autel de Saint-Jean, honoré de ses reliques.
Un incendie, arrivé en 873, consuma une partie des archives, et paraît
avoir donné lieu à des réparations importantes. Cette cathédrale fut
pillée, ou même incendiée, en 1002, par Hermann, duc de Souabe et
d'Alsace, qui se vengea par cet attentat de ce que lévêque Wernher avait
pris le parti de Henri, duc de Bavière, son compétiteur au trône impérial.
Wernher descendait des anciens ducs d'Alsace, et il peut être considéré
en quelque sorte comme le fondateur de la maison de Habsbourg, puis-
quil fit construire pour son frère le château de ce nom. Henri, devenu
empereur, le combla de ses faveurs, et Hermann fut obligé de consentir
à ce que, pour réparer les dommages causés par lui, la riche abbaye de
Saint-Étienne fût mise à la disposition de l'évêque. Un malheur encore
plus grave frappa cette église en 1 007 : elle fut réduite en cendres par le feu
du ciel. Selon tous les auteurs anciens, cet incendie détruisit la totalité
des constructions existantes; et Wernher commença, en 101 5, à rebâtir
et souvent dénaturées, par les auteurs postérieurs. C'est ainsi que Specklia ne parle que de la con-
servation de l'arrière-chœur à travers l'incendie de 1007, et que depuis ou a dit que tout le chœur
actuel et les deux ailes transversales ont résisté à ce malheur.
(1) Ce poeme a été imprimé plusieurs fois, et entre autres dans Muratori Scriptores rerum ilalicarum,
T. II, Pars II, p. 16 et suivantes. Le passage relatif à celle cathédrale se trouve à la page 77.
(7 )
tout l'édifice sur des fondations nouvelles. Guillimann , qui a publié, en
1608, une histoire des évèques de Strasbourg, rapporte, j'ignore d'après
quels documens, qu'on employa à jeter ces fondations dix années entières,
et il ajoute que cent, ou, selon d'autres auteurs, deux cents ouvriers y
travaillèrent. Kcenigshoven, auquel on doit une chronique fort estimée,
écrite à Strasbourg en i386, est le seul de nos historiens anciens qui entre
sur cette construction dans quelques détails, malheureusement très-incom-
plets : il se borne à dire que le chœur et la nef s'élevèrent de jour en jour;
que ces parties de l'édifice furent ravagées par des incendies plus ou moins
funestes , en 11 3o, 11 4° ? 1 1 5o et 1170, et que la construction des voûtes
supérieures fut enfin achevée en 1275. D'autres chroniques parlent éga-
lement de ces quatre incendies; et si l'on pouvait prendre leurs expres-
sions à la lettre , l'église aurait été chaque fois totalement consumée.
Un examen approfondi du chœur et de la croisée fait voir que du moins
ces malheurs ont donné lieu dans ces parties de l'édifice à des réparations
considérables, et même à des constructions nouvelles, exécutées à des
époques très-différentes. Les pierres des angles des ailes ne s'engrènent
point avec celles du chœur; les deux ailes diffèrent l'une de l'autre, et
chacune encore se partage dans sa longueur en deux moitiés, dont celle
qui touche au chœur et à la nef est d'un style plus ancien que la moitié
extérieure : leurs voûtes sont d'ailleurs soutenues au milieu par des
colonnes que l'on voit rarement dans cette position, et qui semblent
confirmer la conjecture que ces ailes n'avaient d'abord que la moitié de
leur longueur actuelle. Enfin, le style byzantin domine entièrement dans
les constructions primitives du lias de ces parties, tandis que plus haut
il se mêle de plus en plus à l'ogive et aux autres particularités du système
gothique, ou du moins alterne avec elles. Tout ici est donc d'accord avec
ces interruptions et cette construction prolongée à travers plusieurs
siècles, qui résultent des expressions de Kcenigshoven : si ce nest que le
milieu de la croisée et de l'aile septentrionale paraissent avoir été termi-
nées dès la fin du i2.e ou le commencement du i3.e siècle, puisque l'on
voit au haut de leurs étages supérieurs des galeries à arceaux ronds, sou-
tenues par de petites colonnes simples, appartenant encore tout-à-fait à
l'ancien style. La nef, au contraire, et les bas-côtés ne présentent que des
arcs pointus : ces parties sont séparées les unes des autres par des piliers
( 8 )
gothiques, consistant en faisceaux de colonnes, et en général tout y porte
le caractère du i3-e siècle. La nef, construite par Wernher, avait sans
doute, comme celles des cathédrales de Spire, deWorms et de Mayence,
bâties de son temps, des piliers carrés et des arceaux ronds. Il est pro-
bable qu'elle fut entièrement démolie, et que cette partie de l'édifice fut
renouvelée dans le cours du même siècle, dans la seconde moitié duquel
Kcenigshoven rapporte que les voûtes supérieures furent achevées. Aussi
nous dit-on que les premières orgues de l'église actuelle furent posées en
1 260. Telles sont les observations et les probabilités que fournit l'examen
de l'édifice, combiné avec les données historiques les plus avérées; et l'on
ne peut que sourire de la légèreté avec laquelle les auteurs , d'ailleurs
les plus respectables, des descriptions de cette cathédrale attribuent le
chœur et les ailes, même dans leur état actuel, à Charlemagne, et assurent
que, par les efforts de plus de cent mille ouvriers, la nef qui subsiste
aujourd'hui s'éleva jusqu'au toit entre l'an 101 5 et l'an 1028, date de la
mort de l'évèque Wernher.
On s'accorde à dire que la première pierre du portail fut posée en
1277, et que cette construction fut commencée par l'architecte Erwin,
né à Steinbach, petite ville du grand-duché de Bade. Outre les traditions
des siècles postérieurs , qui nous ont conservé le nom de cet habile
maître, une inscription, que l'on voyait autrefois au-dessus de la grande
porte, l'indiquait comme l'auteur de ce glorieux ouvrage. Depuis cette
époque les données relatives à l'histoire de cet édifice se multiplient,
sans cependant nous fournir des lumières suffisantes pour en suivre
exactement tous les progrès. Voici ce qu'on rapporte de moins incertain
à ce sujet.
Dès l'époque où Wernher s'était occupé du renouvellement de cette
cathédrale , on avait accordé de grandes indulgences à ceux qui contri-
bueraient à ce travail, soit par leur main-d'œuvre, soit par des donations
quelconques. Celles-ci furent assez multipliées pour former de bonne heure
un fonds considérable, destiné à l'achèvement et, depuis, à l'entretien
de cet édifice. Ces revenus furent administrés d'abord par les évêques,
de concert avec le grand-chapitre. Les fréquentes guerres des premiers,
tant avec la ville de Strasbourg, qu'avec les princes et les seigneurs
voisins, ou même avec les empereurs, avaient déterminé, en 1263, les
( 9 )
chanoines à retirer à eux seuls cette administration : de nouveaux abus
la firent confier, en 1 290, aux magistrats de la ville. Dès l'année suivante
le premier étage de la façade, ou du moins de ses deux parties latérales,
fut achevé \ car l'on plaça , cette année , à l'endroit où la saillie des
contre-forts diminue pour la première fois, dans des tourelles ouvertes,
soutenues par des colonnes , les statues équestres des rois Clovis et
Dagobert, anciens bienfaiteurs de cette église, et celle de l'empereur
Rodolphe de Habsbourg, qui régnait alors : une quatrième place fut
laissée vide jusqu'à nos jours, où l'on y posa la statue de Louis XIV. En
1298 un violent incendie consuma le toit de la nef, et causa, dans la
partie supérieure de la maçonnerie, des dommages tellement considéra-
bles, qu'on fut obligé de rebâtir cette nef depuis la hauteur des galeries
qui surmontent les arceaux par lesquels elle est séparée des bas-côtés :
ces galeries elles-mêmes ne furent construites qu'à cette époque. Erwin
dirigea ce travail, et renouvela aussi l'étage supérieur de l'aile méridionale
de la croisée, pour la porte de laquelle sa fille Sabine exécuta quelques
statues d'un mérite distingué : il mourut en i3i8, et fut remplacé par son
fils Jean, qui décéda en i339- Ces dates sont constatées par les épitaphes
encore existantes de ces deux architectes (1). Specklin dit, et l'on a répété
d'après lui, que le père dressa le plan de toute cette façade; que le fils
continua l'ouvrage jusqu'auprès de la maisonnette des gardes, et que le
successeur de celui-ci commença les quatre escaliers tournans, expression
dans laquelle il est en quelque sorte d usage, en parlant de cette cathé-
drale, de comprendre aussi le corps de la tour qu'environnent ces esca-
liers. Pour juger de l'exactitude de ces assertions, il faut examiner de
plus près un passage de Kcenigshoven, qui, malgré ce qu'il laisse à désirer
pour l'éclaircissement complet de cette partie de l'histoire du monument,
est d'autant plus remarquable, qu'il constate que l'état actuel de celle
façade résulte d'un changement important apporté au plan primitif,
changement dont elle porte encore aujourd'hui des marques certaines,
et par lequel s'expliquent la forme et les proportions toutes particulières
(1) On les voit au bas d'un mur appartenant à la chapelle où se trouve le monument de lVvèuue
Conrad de Lichlenbcrg, dans une cour située derrière l'aile septentrionale de la croisée. Au-dessus des
épitaphes d'Erwin et de son fils se trouve celle de Husa, femme du premier, morte en i5i6.
2
( <o )
qu'elle présente. Cet auteur rapporte que la tour septentrionale, qu'on
appelait la tour neuve, fut commencée en 1277, et qu'elle était avancée
en i365 jusqu'à une plate-forme supérieure (1), sur laquelle devait être
posée la flèche : il ajoute que pendant le même laps de temps l'autre tour,
qu'on appelait l'ancienne, fut commencée, construite et complètement
achevée. Il est facile de se convaincre par l'inspection de l'édifice que ces
deux tours sont les deux parties latérales du portail actuel, distinguées de
la partie mitoyenne par leurs contre-forts, et dont les troisièmes étages
étaient alors parfaitement isolés. Ce n'est que depuis, qu'on a rempli
l'espace vide qui les séparait à cette hauteur, par le troisième étage de la
partie centrale, où sont maintenant les grandes cloches, et dont le dessus
constitue la portion libre et principale de la plate-forme. Cette construc-
tion mitoyenne n'est qu'imparfaitement liée avec ces tours, et ceux-ci ont
du côté qu'elle masque des fenêtres tout-à-fait semblables à celles des
côtés extérieurs. On voit aussi qu'à l'une et à l'autre ce côté a été exposé
pendant long-temps aux intempéries de l'air. Il y a cependant entre ces
étages des deux tours cette différence, que dans l'ancienne ( celle du midi)
les ornemens de la corniche supérieure sont de ce côté aussi achevés que
des trois autres, et que les fenêtres sont garnies de leurs meneaux, tandis
que ces objets manquent dans celle du nord. On peut conclure de cette
circonstance que la construction du massif mitoyen , quoique exécutée
beaucoup plus tard, fut résolue dès le temps où fut élevé le troisième
étage de cette tour, et cette résolution semble indiquer qu'on projeta
dès-lors un changement dans le plan des constructions ultérieures. La
probabilité d'un tel changement résulte aussi des anciens dessins existant
aux archives de la fabrique de cette église 5 car l'on n'y conserve point,
comme l'a dit l'abbé Grandidier, un plan unique et de la main d'Erwin,
duquel, joint au témoignage de Rcenigshoven , on peut conclure qu'il
s'agissait d'élever deux tours , dont chacune devait avoir cinq cent
(1) C'est le manuscrit autographe latin de cet auteur {fol. 1 43 , verso) qui supplée ce détail, omis
clans le texte allemand publié par Schiltcr en 1698. Ses termes sont : Turris aillent ejusdem monasterii
quœ dicitur turris nova, versus prœdicatores , inchoaia fuit A. 1277. Cuj'us planifies superior, supra quant
galea vel pinnaculum débet poni, expleta est A. i365. Turris autem illi collateralis , quœ dicitur aniiquior,
intérim fuit ex toto extructa. La fin de la dernière phrase est plus complète dans le texte allemand. La
table des matières du manuscrit lalin ajoute aux mois galea vel pinnaculum celui de conus.
( 11 )
quatre-vingt-quatorze pieds de hauteur; mais plusieurs plans et élévations
ne présentant aucun indice certain de lenrs dates, ou même consistant
en morceaux ajoutés les uns aux autres, et dessinés à des époques diverses.
Aucun ne représente l'ensemble de cette façade, et le plus complet sous
ce rapport ne joint qu'une ébauche non terminée de la tour supérieure à
une portion septentrionale du portail, qui diffère considérablement de
ce qui a été exécuté. D'ailleurs, selon les expressions de Rcenigshoven, on
regardait, au contraire, de son temps la tour ancienne comme entièrement
terminée. Néanmoins la solidité qu'on a donnée aux trois premiers étages
de ces tours , et les analogies fournies par d'autres édifices du même
genre, ne permettent point de douter qu'on ne fût dès le commencement
dans l'intention de les élever l'une et l'autre à une plus grande hauteur;
mais vraisemblablement avec d'autres proportions, et peut-être seulement
au moyen de flèches posées immédiatement sur ces étages. Ce n'est qu'à
l'époque où la tour du nord fut près d'être égale à celle du midi que cette
conception primitive semble s'être agrandie. On résolut alors d'élever la
tour neuve d'un ou de deux étages de plus : on songea à donner à cette
partie supérieure une base plus large, et l'on appliqua à cette construc-
tion tous les moyens d'exécution disponibles , en abandonnant l'autre
tour à la hauteur où elle avait été portée avant ce projet nouveau.
Ce n'est que conformément à ces dispositions primitives que l'on
peut essayer de faire le partage des constructions existantes entre les
différens architectes dont il a été parlé. Les expressions de Kcenigshoven
rendent probable qu'Erwin le père commença d'abord par les deux
tours, et que, quoique les fondations de celle du nord furent posées
pins tôt et avec plus de solennité, il avança davantage celle du midi.
C'est ainsi qu'à Cologne, où la construction d'une cathédrale, conçue
sur le plan le plus vaste, n'a point été achevée, la tour qui se trouve
dans cette dernière position a été élevée jusqu'au troisième étage, tandis
que la tour septentrionale n'est que commencée, et que la partie centrale
du portail projeté n'existe pas du tout. A Strasbourg le premier étage de
cette partie centrale présente si bien les mêmes caractères que les étages
inférieurs des deux tours, qu'il parait que le même architecte ne tarda
pas à l'ajouter. Nous avons d'ailleurs déjà rapporté qu'autrefois son nom
se trouvait inscrit au-dessus de la porte du milieu. Mais les occupations
( 12 )
multipliées qu'ont dû donner à Erwin les autres constructions qu'on lui
attribue, et dont la principale avait été rendue nécessaire par l'incendie
de 1298, ainsi que quelques légères différences dans le style, combinées
avec les traditions que nous venons de rapporter, semblent devoir faire
mettre sur le compte de son fils le troisième étage de la tour méridio-
nale, au haut de laquelle se trouve cette maisonnette des gardes dont
Specklin parle à son sujet; plus, le second étage de la tour du nord, qui
paraît avoir été moins avancée par le père; la rose centrale, l'une des plus
belles parties de tout l'édifice, qui n'a pu être posée qu'après l'élévation de
cet étage, et, enfin, le troisième étage de cette tour, sur lequel reposent
les escaliers tournans, qu'on attribue à son successeur. En même temps,
si, comme on peut le croire d'après les raisons que nous venons d'en don-
ner, le changement dans le projet primitif a eu lieu pendant l'élévation de
ce troisième étage, il est vraisemblable que ce fils, appelé dans son épitaphe
V émule de l'ouvrage de son phre, dressa aussi le plan de l'élévation nou-
velle qu'on résolut de donner à cette tour. Ce plan fut suivi au moins
jusqu'au haut du quatrième étage (le premier au-dessus de la plate-forme
actuelle), où des commencemens d'une voûte, qui n'a point été exécutée,
indiquent une nouvelle modification du projet. C'est là que je crois pou-
voir placer cette interruption des travaux en 1 365 , qui résulte de ce que
Kcenigshoven , écrivant en i386, parle au futur des constructions ulté-
rieures. Car cette voûte aurait formé une véritable plate-forme supérieure,
et l'on ne saurait appliquer cette expression ni au haut de l'étage suivant,
qui paraît n'avoir été terminé que plus tard, ni à la hauteur de la plate-forme
actuelle, que, selon toutes les autres traditions et toutes les probabilités,
on avait dépassée long-temps avant l'an 1 365. D'ailleurs la phrase même de
cet auteur semble indiquer que dès-lors la tour du nord avait été portée
à une élévation bien plus grande que celle du midi. Ce plan, dressé par
le fils d'Erwin, expliquerait aussi, jusqu'à un certain point, l'incertitude
dans laquelle nous sommes sur les architectes auxquels on doit la cons-
truction de cet étage de la tour et des escaliers dont il est accompagné;
tandis qu'ils auraient mérité une haute célébrité, s'ils avaient conçu euxr
mêmes le projet de cette partie brillante de l'édifice. Il est vrai que
Specklin indique comme l'auteur de cette portion Jean Hùltz , de
Cologne, et que Schad attribue à la mort de cet architecte l'interruption
( >3 )
des travaux en i365; mais les preuves non équivoques que nous allons
citer ont fait reconnaître depuis, que cet habile maître appartient à une
époque bien postérieure, et je ne saurais admettre avec quelques auteurs
récens (1), que deux architectes de ce nom ont été employés à cette
cathédrale. Cette particularité eût été assez remarquable pour laisser des
souvenirs positifs dans nos traditions, et cependant aucun de nos écri-
vains anciens n'en a fait mention. Heckler, architecte de ce monument
dans la seconde moitié du 17/ siècle (2), et qui avait en conséquence
à sa disposition toutes les archives de l'œuvre , dit expressément qu'il
n'a pu trouver aucune donnée sur l'auteur ou les auteurs des quatre
escaliers , et qu'il les croit construits peu à peu par différens maîtres.
Schad, qui attribue ce travail à Jean Hùltz, ignore absolument qu'un
architecte de ce nom avait terminé tout l'édifice. Enfin, Specklin, qui a
entraîné dans cette erreur ses copistes, dit, dans un autre passage de ses
manuscrits, auxquels ils n'ont pas fait attention, et qui se rapporte à l'an
i384? que ce fut après cette époque que cette cathédrale fut terminée
par les deux Junker de Prag et par Jean Hùltz de Cologne. Les deux
Junker de Prag sont connus d'ailleurs comme les sculpteurs d'une Vierge
représentée en mère des douleurs, qui fut donnée à cette cathédrale,
en i4o4> Par Franckenburger, appareilleur de Hùltz. On a cru jusqu'ici
qu'ils étaient de Prague en Bohème, et l'on a douté si le mot de Junker
était leur nom propre , ou s'il désignait leur qualité de gentilshommes.
Un document constatant qu'une famille noble du nom de Prag a existé
en Alsace au i4-e siècle, me paraît favorable à cette dernière opinion,
en y ajoutant la probabilité que ces artistes appartenaient à nos contrées.
(1) Dans ce nombre se trouve M. Boisserée, estimable auteur de l'Histoire et Description de la cathé-
drale de Cologne, etc.; Paris, 1823, à la page i5 de laquelle il est question de celle bypotlièse. C'est
avec les regrets les plus sincères, et non sans une jusle défiance dans ma manière de voir, que je
diffère en plusieurs points des opinions d'un connaisseur aussi habile, et qui a eu la bonlé de me faire
part de beaucoup de notions très-précieuses sur l'objet que je traite ici. Mais je n'ai pu qu'indiquer les
résultats auxquels m'a semblé conduire l'examen, bien souvent réitéré, tant du monument lui-même,
que des différens témoignages, tant manuscrits qu'imprimés, qui peuvent en éolaircir l'histoire.
(2) Il a laissé un petit volume manuscrit, où il traite avec beaucoup de soin plusieurs questions
relatives à l'histoire de ce monument, et surtout celle-ci. C'est lui qui le premier a appelé l'attention
sur l'anachronisme qu'il ^ aurait à attribuer à un architecte mort en 1 449 une construction antérieure
à l'an i365.
( '4 )
Le rang que Specklin leur assigne parmi les architectes de cet édifice,
et un passage de Guillimann, où il est également question d'architectes
de Prague, peuvent faire conjecturer qu'ils ont eu part au petit étage
de la tour par lequel est surmonté celui dont nous venons de parler;
d'autant plus qu'on voit au bas de cet étage plusieurs figures en ronde
Losse (1), et qu'il est terminé en haut par une voûte ne consistant qu'en
nervures ornées de sculptures fort élégantes.
G est à la naissance de cet étage que commencent à se montrer, sur
trois des escaliers tournans , les armoiries de l'architecte Jean Hùltz ,
dont l'existence est constatée par des documens authentiques. Ce sont
des écussons dans lesquels sont placés en triangle trois petits caractères
semblables entre eux, qui, quoique les jambages latéraux soient recour-
bés, paraissent représenter trois H. Ces mêmes armoiries étaient figurées à
côté de l'épitaphe de cet architecte, qu'on voyait sculptée sur l'un des murs
de cette cathédrale jusqu'au milieu du dernier siècle, où elle a été cachée
par les bâtimens du séminaire : elle attestait de plus qu'il était mort en
1 449? et qu'il avait achevé la haute tour de cet édifice. On ne saurait dou-
ter que, par cette expression, celui qui fit élever ce monument funèbre
n'ait voulu désigner surtout la construction de la flèche, qui, selon les
assertions unanimes de nos auteurs, fut terminée en il[3g. Malgré leur
dégradation pendant les fureurs révolutionnaires, on voit encore aujour-
d'hui que les mêmes armoiries étaient sculptées sur plusieurs côtés du
couronnement par lequel se termine le cinquième étage de la tour, et sur
lequel repose cette flèche. Si on ne les retrouve point sur toute la hauteur
de cette pointe, c'est que ses parties supérieures ont été renouvelées à
plusieurs reprises. Leur apparition sur trois des escaliers, dès la naissance
(1) L'une de ces statues semble être, d'après les attributs dont elle est accompagnée, celle d'un
arebiteele. On voit sur son piédestal un écusson renfermant une ligne doublement brisée, dans laquelle
M. Boisscrée a cru reconnaître un H renversé, ce qui confirmerait son hypothèse d'un premier Hùltz ; mais
011 pourrait y trouver avec la même probabilité plusieurs autres lettres de l'alpbabel, et peut-être n'en
représenle-t-elle aucune. Cet écusson, qu'on voit aussi un peu plus baut, sur l'un des piliers du cinquième
étage de la tour, a déjà été remarqué parHcckler; mais il n'a point pu découvrir à qui il appartenait.
Son fds, docteur en médecine, qui a écrit une bistoire de cette cathédrale, restée manuscrite, et dont
je ne viens que d'a\oir connaissance, conjecture que ce pourraient être les armoiries de Nicolas de Lobre
ou d'Ulrich d'Ensingeu, cités par d'anciens documens comme ayant eu la direction de l'édifice vers l'an
i4oo; mais auxquels nul autre témoignage n'attribue des travaux imporlans.
( '3 )
de ce cinquième étage, prouve que le même architecte a aussi achevé
ces escaliers autour de cet étage, et cette circonstance a pu contribuer à
l'anachronisme commis à son sujet. Peut-être est-ce aussi au môme Hùltz
que l'on doit les Ornemens actuels du haut des fenêtres du quatrième
étage, dont les accolades, d'ailleurs très-élégantes, semblent appartenir
plutôt au commencement du i5.e siècle qu'à la première moitié du i3.e
Enfin, l'on voit par l'un des anciens plans dont il a été parlé, que les
quatre escaliers tournans devaient être surmontés de pointes ou de flèches
gothiques très- délicates, qui n'ont point été exécutées.
Une construction aussi étonnante, que des efforts prolongés pendant
plus de quatre siècles avaient enfin terminée , environna d'une haute
considération l'école des tailleurs de pierre de Strasbourg. Il paraît que
dès auparavant ces ouvriers, des ateliers desquels sortaient les plus grands
architectes, formaient dans l'empire germanique, ainsi qu'en France, des
corporations distinctes de celles des maçons ordinaires. Dotzinger, qui
succéda à Jean Hùltz dans la direction de l'œuvre de cette cathédrale
( dont il répara le chœur , et pour laquelle il sculpta un baptistère de
l'élégance la plus parfaite), profita de la position favorable où il se trouvait
pour réunir en une seule confrérie toutes ces corporations éparses. Cette
association, qui comprenait la plus grande partie de l'Allemagne, se forma
en i45 2, et fut consolidée, en 1 45g, par une assemblée générale des maîtres
des ateliers ou loges, tenue à Ratisbonne : elle fixa des règles pour la ré-
ception des apprentis, des compagnons et des maîtres, établit des signes
secrets par lesquels ses membres pouvaient se reconnaître , et adopta
pour grands-maîtres de toute la confraternité les architectes de la cathé-
drale de Strasbourg. Cette association fut confirmée dans la suite par les
empereurs d'Allemagne, et le magistrat de Strasbourg confia pendant
quelque temps la décision de toutes les affaires litigieuses en fait de
bâtimens aux chefs de son atelier des tailleurs de pierre. Le duc de Milan
demanda, en 1481, à ce magistrat un architecte capable de diriger la
construction de la superbe église métropolitaine de sa capitale. La supré-
matie du grand-maître de l'atelier de Strasbourg sur les loges dîme grande
partie de l'Allemagne ne cessa quaprès la réunion de cette ville h la France,
et les archives , ainsi que les règles particulières de son atelier, se main-
tinrent jusqu'à la révolution. Cette institution, et la sage administration
( '6)
des fonds affectés à l'entretien de cet édifice, ne contribua pas peu à le
maintenir jusqu'à ce jour, à peu de chose près, tel qu'il était sorti de
la main des premiers architectes, malgré de fréquens dommages, causés
surtout par les orages, que sa flèche semble vouloir braver dans les régions
mêmes où ils se forment.
En ]4^9 on renouvela les voûtes de l'église et les toits. En 1 494 011
répara la chapelle de Saint-Laurent, qui servait de paroisse à une partie
de la ville, et l'on plaça devant l'étage inférieur du portail de l'aile septen-
trionale, dans laquelle elle était située, une façade nouvelle, exécutée
d'après les dessins de Jacques de Landshut : elle est très-riche en sculptures
et en ornemens gothiques; mais les lignes brisées et les courbures inutiles
dont elle est surchargée font voir que déjà ce système approchait de sa
décadence. En 1 5 1 5 on construisit à neuf la chapelle de Saint-Martin,
qui, depuis l'an 1698, remplaça l'ancienne chapelle de Saint-Laurent, et
prit ce nom : c'est cette spacieuse chapelle qui sert aujourd'hui de paroisse;
elle est placée dans l'angle que l'aile septentrionale forme avec la nef, et
communique avec celle-ci par les ouvertures de quatre arceaux. La cha-
pelle de Sainte-Catherine, qui occupe la même position du côté du midi,
avait été construite dès l'an i33i : elle fut voûtée à neuf en îS^i. Le culte
protestant, célébré dans cette église pendant une grande partie des i6.e et
i-j.e siècles, fit disparaître plusieurs chapelles et un plus grand nombre
d'autels, mais du reste il n'occasiona aucun changement important dans le
matériel de l'édifice. En i565, en 1625 et en i654, des dommages consi-
dérables, causés par la foudre, forcèrent à de grandes réparations de la
flèche : on fut obligé, en de l'abattre à vingt-huit pieds, et, en 1 654?
à cinquante-huit pieds de hauteur; mais elle fut rétablie chaque fois
telle qu'elle avait été, et, en i654, on l'éleva même à un pied dix pouces
et demi de plus qu'auparavant. Ces deux dernières opérations furent
exécutées par les habiles architectes Heckler, père et fils.
En 1759 un coup de foudre, qui se glissa le long de la flèche, sans
l'endommager essentiellement , mit le feu à la charpente du toit de la
nef: celle-ci était couverte en plomb, et la fusion de ce métal rendait
les secours d'autant plus difficiles à administrer. On ne préserva qu'avec
peine de l'inflammation la boiserie des grandes cloches, qui sont sus-
pendues dans l'étage supérieur du milieu du portail. Du côté opposé la
( >7 )
chaleur fit écrouler plusieurs petits frontons perces à jour dont était orné
le haut de la tour octogone qui surmonte le centre de la croisée, et qu'on
nomme la mitre. Leur chute écrasa la voûte d'une salle où l'on conservait
le trésor de l'église, elle enfonça de plus celle de l'arc qui sépare la croisée
de la nef: le plomb fondu coula aussi, à travers une ouverture delà voûte,
sur le grand-autel, et l'endommagea considérablement. On remplaça cet
autel par celui qu'on voit aujourd'hui; on pava le chœur en marbre; on
répara à grands frais les autres portions de l'édifice qui avaient souffert,
et l'on couvrit le toit de la nef de plaques de cuivre rouge. Mais au lieu
de rétablir au haut de la croisée les frontons qui étaient tombés, ou dont
l'action du feu avait calciné les pierres, on les démolit entièrement, et
l'on priva ainsi cette tour d'un ornement dont l'élégance la mettait plus
en rapport avec le style du reste de l'édifice. Je passe sous silence un
grand nombre d'autres accidens, qui n'ont point laissé de traces sensibles.
Les tourmentes révolutionnaires , qui ont ravagé la plupart des autres
édifices sacrés de la France, n'épargnèrent pas entièrement celui-ci : il fut
même question de le démolir entièrement, par le motif que sa hauteur
blessait l'égalité; on se borna cependant à le coiffer d'un bonnet rouge, et
on le dépouilla de la plupart des statues et des sculptures qui en ornaient
les portes et les façades. On est occupé depuis plusieurs années à les re-
nouveler d'après les anciens dessins, et déjà ces dégradations sont réparées
en grande partie.
3
( 18 )
EXTERIEUR.
Les cathédrales les plus célèbres de la France sont décorées, à l'oc-
cident, d'un portail proportionné au reste de l'édifice , et dont les
dispositions générales sont toujours à peu près les mêmes. Au bas, une
porte principale occupe le milieu entre deux autres plus petites : au-
dessus de la première cette façade s'élève jusqu'au comble de la nef :
les deux entrées latérales sont surmontées de tours plus hautes ; mais
ayant rarement une élévation très -considérable. Dans les cathédrales
les plus renommées de l'Allemagne ces arrangemens sont plus variés :
tantôt une seule tour s'élance du milieu du portail , ou bien au-
dessus d'une porte unique : tantôt les deux tours latérales sont isolées
dans la plus grande partie de leur hauteur, et dominent dans une
tout autre proportion les constructions inférieures. En général on a
visé davantage à une hauteur extraordinaire de ces tours et des flèches
transparentes qui les terminent. La cathédrale de Strasbourg , située
sur les confins des deux pays, réunit, jusqu'à un certain point, dans sa
façade principale, ces dispositions diverses; mais modifiées de manière
à présenter un caractère tout particulier et des dimensions dépassant
toutes les autres.
La moitié inférieure est disposée comme les façades des cathédrales
de France, si ce n'est qu'on a élevé le portail du milieu jusqu'au niveau
du couronnement des tours latérales (1). La hauteur de cette partie,
couverte par une spacieuse plate -forme , a même une analogie remar-
quable avec celle des tours de l'église de Notre-Dame à Paris, dont
elle ne diffère que d'un pied et demi (2); mais, pour rivaliser victo-
rieusement avec l'élévation des tours les plus célèbres de l'Allemagne
(1) Il dépasse même le haut de la tour méridionale de deux pieds et quelques pouces; la tour
septentrionale ajant été portée à cette élévation de plus, pendant que les étages supérieurs de l'une
et de l'autre étaient encore isolés.
(2) Les tours de Notre-Dame de Paris ont deux cent quatre pieds de hauteur; la plate-forme de la
cathédrale de Strasbourg en a deux cent deux et demi.
( '9 )
et du reste de l'Europe, ce portail gigantesque ne sert en quelque
sorte que de piédestal à une tour supérieure , dont la flèche ne se
termine qua deux cent trente -cinq pieds plus haut(i).
On ne saurait disconvenir que cette façade prodigieuse est hors
de proportion avec la nef, dont elle déborde les bas cotés , et que
la plate -forme elle-même dépasse de plus d'un tiers de sa hauteur.
Il résulte aussi de la position de la tour supérieure, assise sur l'un des
côtés du portail , un manque de symétrie choquant pour des yeux
accoutumés à une disposition plus régulière. Mais il faut se souvenir
que la disproportion des différentes parties de cette cathédrale pro-
vient de la différence des temps où elles ont été construites; et l'on ne
saurait en vouloir aux architectes de la façade d'avoir déployé toutes
les ressources que mettaient à leur disposition les progrès de l'art et
l'augmentation de tous les autres moyens d'agrandir leur plan. S'ils ont
fini par étendre celui-ci à une telle hauteur que l'énormité de l'entreprise
n'a point permis de continuer l'autre tour, on le leur pardonnera, en se
rappelant qu'ailleurs des travaux semblables ont éprouvé des interrup-
tions bien plus fâcheuses , que peu de cathédrales présentent une symétrie
parfaite, et qu'ici le défaut, s'il est plus grand, a pour cause l'immen-
sité même de l'ouvrage. Ce défaut a du moins été considérablement
diminué par le soin que l'on a pris de remplir l'espace vide entre la tour
tronquée et la tour achevée ; il est aussi compensé en partie , tant par
les avantages qu'offre la belle plate -forme à laquelle cet arrangement
a donné lieu, que par la facilité de contempler librement, sous toutes ses
faces, cette tour merveilleuse, et de dominer de son haut sans aucun
obstacle tout l'horizon.
La partie de cette façade terminée par la plate-forme, joint à une
grandeur imposante des proportions très-agréables ; elle est plus haute
que large d'à peu près un tiers, et elle paraît encore plus élancée par
la diminution successive des saillies de ses contre-forts, masquée à chaque
retraite par des clochetons d'une légèreté extrême : ils ne consistent
(1) Tandis qu'ailleurs on étend souvent le nom de portail jusqu'au haut des tours, à Strasbourg
l'élévation extraordinaire de l'une et de l'autre moitié de celte façade a fait prévaloir pour son ensemble
le nom de tour, et on la distingue en tour inférieure et tour supérieure.
( 20 )
qu'en un ou plusieurs étages de colonnes très-minces , portant des dais,
des faisceaux et des flèches. Les quatre contre-forts de la face antérieure
partagent ce grand parallélogramme en trois bandes verticales, dont
celle du milieu est plus large que les deux autres d'environ un quart.
Les trois étages qui en forment les grandes divisions horizontales va-
rient de hauteur dans une proportion différente, et cette distribution
présente à l'œil des lignes de repos de la combinaison la plus heu-
reuse (1). Les portes sont ornées, sur leurs faces latérales, de statues
d'un style noble et sévère, dans les voussures, de petits groupes ou de
figures isolées , sculptées avec beaucoup de finesse , et sur les tympans
de bas-reliefs fort délicats. Les portions étroites de la façade , comprises
entre les portes et les contre-forts, sont également garnies de statues (2).
(1) La largeur du corps de celte façade est de cent trente-quatre pieds; à sa base cette largeur est
augmentée de vingt-quatre pieds par la saillie des contre-forts latéraux, qui est de douze pieds de
chaque côté. Les intervalles de ceux de la façade occidentale donnent au portail du milieu quarante-
deux, à celui de gauche vingt-neuf, et à celui de droite trente pieds de largeur. Cette dernière diffé-
rence provient de ce que l'épaisseur des contre-forts n'est pas exactement la même : elle est dans la
tour du nord d'un peu plus, et dans celle du midi d'un peu moins de huit pieds. Les faces latérales
de ce portail sont larges de quarante-huit pieds et demi. A l'orient il déborde les bas-côtés de la nef
de toute l'épaisseur de ses contre-forts, qui de ce côté est de dix pieds. La hauteur du premier étage
est de soixajite-huit, celle du second de cinquante-sept pieds et demi, et celle du troisième de soixante-
dix-sept pieds. La planche 2.e fait voir l'effet de l'ensemble de cette disposition du côté de l'occident;
la 7-e représente le côté méridional de l'étage inférieur, et les planches i.re et 6. e montrent le revers
oriental de cette façade.
(2) Celles qu'on voit des deux côtés de la porte septentrionale représentent les quatre vertus cardi-
nales : sur les pieds droits des faces rentrantes ce sont des vierges couronnées, qui écrasent sous leurs
pieds les péchés mortels. Les bas-reliefs du tympan figurent la purification de la Vierge, l'adoration
des mages, le massacre des innocens et la fuite en Egypte. Les quatre rangées de sculptures qui déco-
rent les voussures représentent des anges, des saints, des évèques et d'autres personnages religieux.
Heckler le médecin (celui dont il a été parlé dans la note de la page î/j) assure, dans la partie histo-
rique de son ouvrage sur cette cathédrale, que l'inscription relative à Erwin (d. D. MCCLXXVII in Die
heali Urbani hoc gloriosum opus inchoaçit Magister Erwin de Steinbach) se trouvait sur la porte du milieu,
où la plaqcnt aussi la plupart des autres témoignages; niais^ dans la description de l'édifice, il affirme
qu'elle existait au-dessus de cette porte septentrionale. L'exactitude qu'il met dans tout le reste de cette
description, donne beaucoup de poids à cette assertion, et elle peut jeter un nouveau jour sur le passage
de Kœnigshoven, dans lequel l'époque où l'on a commencé la construction de la tour septentrionale est
indiquée avec précision, et exactement comme dans cette inscription, tandis qu'il ne parle que vague-
ment des commencemens de l'autre tour, et se tait sur le portail du milieu. C'est peut-être fort arbi-
trairement que cet auteur n'a appliqué cette date qu'à la tour, sur la porte de laquelle elle était inscrite,
tandis qu'elle semble plutôt avoir dû se rapporter au portail tout entier. Dans ce cas rien n'empêcherait
( 21 )
Celles-ci sont encadrées, elles trois faces des contre-forts sont décorées
de fausses arcades, sculptées en saillie sur le mur et portant des frontons
dont la partie supérieure est percée à jour et se détache. Autrefois les
pointes de ces triangles étaient de plus surmontées de petites statues.
Sur la ligne où une première retraite du mur isole ces frontons , trente
piliers engagés, qui , jusqu'à cette hauteur, renforcent les angles et les
faces latérales des contre-forts, ou s'avancent à côté des portes, servent
d'appui à autant de clochetons transparens , disposés comme ceux que
nous venons de décrire ; mais plus sv elles et plus légers. Ceux du fond
s'élèvent sur le même plan que les frontons des portes, qui sont entière-
ment détachés du mur et percés à jour par des découpures élégantes.
Celui de la porte du milieu est double et décoré d'un grand nombre de
figures, les deux autres sont ornés de rosaces, et les côtés extérieurs de
tous les trois sont garnis de montans perpendiculaires terminés par des
flèches élancées (1). Enfin, derrière tous ces corps détachés, mais encore
d'admettre, ce qui d'ailleurs est bien plus naturel, que les fondations de toute cette partie de l'édifice
furent jetées en même temps.
On prétend que les statues des côtés et des faces rentrantes de la porte du milieu, dont quelques-unes
tiennent des bandes de parchemin, représentent les grands-prêtres et les scribes qui ont condamné
Jésus-Christ à mort ; mais je serais plutôt tenté d'y voir les auteurs sacrés qui ont prophétisé la venue
du Messie. Une Vierge, tenant l'enfant Jésus sur les bras, est placée sur le trumeau. On voit sur le
tympan les principales scènes de la passion et de la résurrection du Christ , et dans les voussures
soixante-dix petits groupes figurent les principaux traits de l'histoire sacrée, depuis la création du
inonde jusqu'aux actes des apôtres. On appelait autrefois cette porte celle des couronnes [porta sertorum,
ou, en vieux allemand, Schapelthiire) , parce que l'on y vendait des couronnes de fleurs pour les noces.
Les battans étaient couverts de plaques d'airain, ornées de ciselures fort curieuses : elles ont été fon-
dues pendant la révolution.
Enfin, les statues des faces latérales de la porte de droite représentent la parabole des dix vierges
avec leurs lampes : les chapiteaux de leurs soutiens sont ornés de bas-reliefs figurant les signes du
zodiaque et les travaux des douze mois de l'année. On voit dans le tympan La résurrection des morts
et le jugement dernier. Les creux des voussures, vides en ce moment, étaient remplis autrefois de
petites figures d'anges et de saints. Les sculptures ornant les voussures et les tympans de ces trois portes
avaient été détruites pendant la révolution; mais on a refait, d'après les anciennes gravures, et remis
à leur place, celles des deux premières : on travaille encore à celles de la troisième. La plupart des
grandes statues avaient été cachées et préservées de la destruction.
(1) On voit vers le haut du triangle intérieur du fronton du milieu le roi Salomon assis sous un
dais. A ses côtés quatorze lions sont disposés par échelons et diversement groupés : les deux de dessus
touchent aux pieds d'une Vierge assise, tenant d'une main l'enfant Jésus et de l'autre un globe. C'est ainsi
qu'elle était représentée dans les anciennes armoiries de la ville de Strasbourg , auxquelles l'artiste a sans
( « )
en avant du massif du mur, une rangée de piliers effilés, entremêlés de
colonnes plus minces encore, s'élève jusque vers la corniche de cet étage,
auprès de laquelle ces piliers sont liés entre eux par des arcs décorés de
rosaces, et subdivisés par des découpures en trèfle. Leurs longues lignes
verticales sont coupées horizontalement par des festons en dentelle, qui
masquent les planchers de deux galeries étroites (1). Ces dispositions in-
génieuses, qui cachent presque entièrement le fond du mur, et d'autres
arrangemens analogues, continués, quoiqu'avec moins de profusion, dans
les étages supérieurs, onl fait comparer loule cette façade à un ouvrage
en filigrane.
Les côtés du nord et du midi sont percés, au premier étage, par
une très -grande fenêtre en ogive, dont le haut est rempli par une
belle rose, sous laquelle d'autres plus petites occupent les sommités
des arcs qui terminent les meneaux (2). Ces faces présentent, sous les
corniches de cet étage, des frises décorées de sculptures. Celles du côté
du midi sont fort singulières : on les appelle la danse des sorcières , et
l'artiste y a donné cours à tout l'élan d'une imagination bizarre (3).
doute voulu faire allusion. Cette figure était d'ailleurs accompagnée d'une inscription relative en même
temps à la gloire de cette ville et à celle de la Vierge. Une tète radiée, placée au-dessus de la sienne,
indique la présence de Dieu le Père. D'autres personnages sacrés étaient représentés autrefois tant dans
des niches placées au-dessus des lions, qu'entre les montans des flèches. On voit une partie de ces disposi-
tions, ainsi que de celles dont il a été parlé plus haut, sur la planche 5.e, où l'on a dessiné, d'après une
ancienne élévation, exécutée avec beaucoup de soin, les figures qui ont disparu pendant la révolution.
(1) On les appelle la grande et la petite montagne des oliviers, parce qu'elles ont plusieurs montées
et descentes, cachées par le haut des ogives des portes et par les contre-forts. Aux deux portes latérales
l'une de ces petites galeries surmonte immédiatement la première retraite du mur.
(2) Le côté du midi est dessiné sur la planche 7.% où l'on voit aussi la petite porte et la tourelle par
laquelle on monte à cette tour. Cette tourelle a été rebâtie en grande partie il y qiielques années : elle
ne s'élève que jusqu'à la hauteur du second étage ; et, pour aller à la plate-forme, on traverse la galerie
qui passe au-dessus de la belle fenêtre représentée sur celte planche. On trouve alors un autre escalier,
dont la tourelle est derrière le contre-fort oriental.
(3) C'est au-dessus de la galerie dont il vient d'être parlé que se trouvent ces sculptures, et on peut
les examiner de près en montant à la plate-forme par l'escalier ordinaire : on y a vu une danse, parce
que des femmes, terminées en monstres, y jouent de divers instrumens de musique. Mais d'autres person-
nages, soit fantasques, soit naturels, se battent ou se font des caresses : des monstres hideux insultent
ou déchirent des hommes; un centaure combat un lion, etc. Au-dessus et sur la droite de cette frise,
les flèches des tourelles placées devant les contre-forts, sont surmontées de petits diables, qui com-
plètent celle scène infernale. Dans la corniche de la face opposée on a représente des trails de l'histoire
sacrée, mêlés de figures allégoriques.
( ^3 )
Observons encore qu'au bas de cet étage les corps détachés et les angles
des contre-forts sont ornés de fleurons penchés et d'une grâce particu-
lière, que nos anciens architectes ont appelés des violettes : c'est un des
caractères du travail d'Erwin, le père, qu'on remarque aussi dans les
ornemens de la nef auxquels il a pris part.
Au second étage le portail du milieu est occupé, dans la totalité de
sa largeur et dans les trois quarts de sa hauteur, par une rose que dis-
tingue la simplicité, aussi noble qu'élégante, tant de sa distribution inté-
rieure que de sa bordure (1). En avant de la rose vitrée, un grand cintre,
isolé et festonné en dentelles , n'est soutenu que par ses tangentes et
par des roses plus petites qui garnissent les angles du cadre dans lequel
il est placé. Cette construction hardie fait l'admiration des connaisseurs,
et ce double plan d'ornemens correspondans , qui se détachent en pers-
pective , produit pour l'œil un effet dont il est difficile de se rendre
compte avant d'avoir examiné de près les moyens par lesquels il est
obtenu. Le haut de ce compartiment central est rempli par une galerie
décorée de colonnes, entre lesquelles on voyait autrefois les statues des
douze apôtres, rangés des deux côtés de la vierge : au-dessus de celle-ci
était placé un Christ. C'est au niveau du bas de la rose que les quatre
statues équestres , dont il a été parlé dans l'histoire du monument, occu-
pent, sur la retraite des contre -forts, des niches, ne consistant qu'en un
dais porté par des colonnes (2). Les faces des tours latérales présentent
à cette hauteur des galeries ornées d'élégantes balustrades : ces tours
sont percées, de chaque côté du second étage, d'une grande fenêtre: en
avant de celles de la façade, des piliers effilés continuent l'ouvrage en
filigrane de l'étage inférieur. Vers la naissance du troisième , ces piliers
ou faux meneaux sont surmontés, ainsi que les colonnes entre lesquelles
étaient placés les apôtres , de frontons découpés à jour; leurs ornemens
se combinent avec la balustrade d'une galerie qui fait le tour de ce
(1) Ses compartimens ne sont formés que par des rajons, liés vers la périphérie par des arcs pointus,
subdivisés chacun en deux arcs plus petits, et ornés de rosaces et de trèfles découpés à jour.
(2) Ces statues, abattues pendant la révolution, ont été successivement rétablies, et l'on y a joint
en dernier lieu celle de Louis XIV. Les statues de quelques autres niches du même genre n'ont point
encore été refaites, et plusieurs paraissent n'en avoir jamais été pourvues.
( H)
portail. Au troisième étage les tours latérales ont, de chaque coté, trois
fenêtres très-élevées, garnies de meneaux multipliés et disposés sur deux
plans (1). Déjà il a été parlé de la différence que présentent à cet égard
celles de ces fenêtres qui s'ouvrent aujourd'hui dans le portail central.
La face antérieure de celui-ci est liée aux deux tours par un mur disposé
en retraite, qui cesse aux deux tiers de la hauteur de cet étage : plus haut
on aperçoit un vide d'environ un pied de largeur , et sur la face orientale
ce vide commence dès la naissance de cet étage. De ce côté la partie
centrale n'est percée que d'une seule fenêtre, dépourvue de tout orne-
ment. Sur le devant elle a deux fenêtres assez petites , surmontées de
frontons très-alongés , appliqués au mur (2). C'est la partie la plus
massive de toute cette façade, et l'on a d'autant plus lieu d'en être
surpris, quelle n'a jamais été destinée à porter autre chose que la plate-
forme. On peut conclure de cette singularité, que, quoique le projet
de remplir l'intervalle qui séparait les deux tours , paraisse avoir été
conçu par Erwin le fils , le soin de l'exécution fut abandonné dans la
suite à des architectes d'un mérite subalterne.
La plate-forme présente un espace libre , de plus de deux mille pieds
carrés, sans compter les parties saillantes portées par les contre-forts,
et les galeries qui environnent la tour et la maisonnette des gardes.
Du côté de la tour les premières sont garnies de tables en pierre , sur
lesquelles on voit souvent des sociétés choisies prendre un repas frugal,
jouissant en même temps d'une vue magnifique ou bien de la fraîcheur
du soir et des charmes du clair de lune. La maisonnette des gardes a
été rebâtie à neuf en 1782 (3). Elle renferme plusieurs petits logemens:
(1) Sur la face orientale seulement la fenêtre extérieure de chaque tour est remplacée par un mur
plein, en avant duquel montent des tourelles d'escaliers.
(2) À côté de ces fenêtres on voyait autrefois les statues des quatre évangélistes : leurs têtes étaient
celles de l'ange et des trois animaux qu'on leur a donnés pour attributs symboliques. Déjà l'on a refait
ces statues, qui rappellent la manière dont les anciens Egyptiens représentaient quelques-unes de leurs
divinités ; mais elles ne sont pas encore replacées. Plus haut, un Christ assis, et présidant au jugement
dernier, était environné de figures appartenant à celte scène auguste. Déjà il a été dit que ce milieu
renferme les grandes cloches : la plus considérable a six pieds dix pouces de diamètre, et pèse cent
quatre-vingts quintaux; elle a été fondue en \l\">.'].
(3) On démolit alors une vieille tour ronde, peu élevée et lout-à-fait accessoire, enclavée dans un
angle de l'ancienne maisonnette : ses restes ont été pris, bien à tort, par quelques personnes pour le
( ^ )
les gardes y trouvent un refuge contre l'intempérie des saisons, et ils
y passent la nuit : ils sont tenus à faire, de quart- d'heure en quart-
d'heure, la ronde de la plate -forme, et de donner des signaux lorsqu'ils
voient éclater un incendie dans la ville. Pour s'assurer de leur vigilance,
on leur a imposé le devoir de répéter, sur une cloche particulière, la
sonnerie des heures , effectuée sur une autre cloche par l'horloge , et
celle-ci est arrangée de manière à ne sonner les quarts - d'heures qu'au
moyen de leur intervention (1).
La tour est octogone : devant chaque angle de petits contre-forts
s'avancent en pointes : leurs retraites sont surmontées de clochetons
en colonnes, analogues à ceux des contre-forts inférieurs. Ceux de la
première retraite renferment chacun deux statues : on croit que l'une
de celles qui font face à la plate-forme représente Erwin le père. Cette
tour n'a de massif que les arêtes de ses angles : les côtés sont percés
de fenêtres qui en occupent presque toute la largeur , et celles du
premier étage ont plus de soixante- quinze pieds de hauteur. Un seul
meneau les divise verticalement, et cette longue ouverture n'est inter-
rompue qu'au milieu par quelques ornemens découpés à jour.
En avant des quatre côtés s'élèvent les tourelles des escaliers : celles-ci
sont d'une légèreté encore plus admirable ; les arêtes de leurs angles ne
séparent que par des trumeaux étroits une suite continue de fenêtres,
qui montent en spirale entre les degrés. Jusqu'à la moitié de leur
hauteur les angles extérieurs sont garnis de contre-forts non moins
transparens : ils ne consistent qu'en une suite de clochetons à colonnes,
superposés les uns aux autres. Ces tourelles , entièrement séparées de
commencement d'une tour correspondant à celle qui a été portée si haut. Au-dessous de cette mai-
sonnette, ainsi qu'au-dessous de la tour supérieure, il y a des voûtes basses, dans les murs desquelles
on remarque de très-grosses barres de fer, servant à lier les pierres. Le même mojen a été emplojé
aussi dans d'autres parties de cet édifice, et ne contribue pas peu à sa grande solidité. Vis-à-vis de la
maisonnette on voit, auprès de la porte de la tour, une inscription latine qui rappelle les effets extraor-
dinaires d'un tremblement de terre arrivé en 1728.
(1) Cette horloge, renouvelée en 1786, est placée dans le bas de la tour supérieure, au niveau de
la plate-forme. Trois cloches, suspendues un peu plus haut, sonnent les heures, et sont employées
tant à d'autres services ordinaires qu'à sonner le tocsin. Sans qu'elles soient d'un volume considérable,
leur position élevée les fait entendre non-seulement dans toute la ville, mais encore dans les campagnes
environnantes.
( 26 )
la tour principale, ne communiquent avec elle que par des ponts en
pierres plates , dont les premiers se trouvent à quatre-vingt-onze pieds
d élévation (i). C'est à cette hauteur que les fenêtres du premier étage
de la tour sont couronnées d'arcs en accolades et d'arcs renversés, qui
encadrent, dans une sorte d'ellipse ,les fenêtres supérieures; les espaces
intermédiaires sont ornés d'élégantes découpures en dentelles et en
rosaces. Au même endroit Ton remarque, sur la balustrade d'une
galerie étroite , les statues et les armoiries, et , dans l'intérieur de la tour,
les naissances d'une voûte non exécutée, dont il a été fait mention dans
l'histoire de l'édifice. De là cette tour s'élève encore à vingt-six pieds
et demi : les fenêtres de ce second étage, hautes de vingt-un pieds, ne
sont pas moins larges que celles du premier, et leurs ogives sont envi-
ronnées d'ornemens du même genre. Les escaliers continuent jusqu'au
haut de ces fenêtres : d'après l'un des anciens plans , les tourelles qui les
renferment devaient être surmontées de petites flèches. On en voit la
naissance sur les angles de la balustrade d'une galerie qui , à leur
extrémité, environne et ces tourelles et la tour principale. Celle-ci se
termine alors, à l'extérieur, par un massif de mur, d'où s'avance une
corniche très -saillante , et à l'intérieur par une double voûte d'une
construction fort ingénieuse. Celle de dessus est composée de pierres
plates, rentrant et s'élevant par échelons : celle de dessous, liée à ces
pierres par de petits piliers , ne consiste qu'en nervures et en tiercerons :
elle forme une sorte de couronne, ornée de fleurons pendans, découpés
avec une grande finesse.
Les jours divers et multipliés, ménagés à travers cette tour, produi-
sent , surtout dans l'éloignement , une variété d'effets vraiment sur-
prenans. A mesure qu'on change de position, on la voit présenter tantôt
(1) Vovez, pour les différentes dispositions dont il vient d'être parlé, le haut de la planche 4-e, où
l'on a donné le plan d'une partie de la plate-forme comprenant celui de la tour supérieure et des escaliers
qui l'environnent, et, outre les trois planches pittoresques qui représentent la tour, l'élévation d'archi-
tecture que fournit la planche 5.e On verra par le plan que les tourelles des escaliers ont chacune une
forme différente. Celle où l'on aperçoit deux portes renferme un escalier douhle, c'est-à-dire que deux
rampes à limaçon y sont disposées sur un seul novau : deux sociétés peuvent y monter en même temps,
et se parler sans se voir; on ne se retrouve qu'à la moitié de la hauteur, où cet arrangement finit.
Chaque côté de la tour octogone, mesuré jusqu'au centre des contre-forts qui garnissent les angles, a
seize pieds de largeur.
( 27 )
un faisceau de colonnes élroitement unies, tantôt le même faisceau percé
de mille ouvertures, disséminées comme au hasard, et puis trois ou quatre
grandes colonnes détachées, qui ne sont liées que vers leur sommité,
par des bandelettes élégamment festonnées , formées par le couronne-
ment des fenêtres du premier étage. En même temps les tourelles des
escaliers prennent une transparence plus ou moins grande , selon qu'on
les voit se dessiner isolément ou bien se cacher l'une l'autre (1).
La flèche, assise sur la partie que nous venons de décrire, consiste
d'abord en une pyramide octogone, qui n'a également d'autres massifs
que les arêtes de ses angles. Ces corps inclinés sont liés par deux
voûtes, d'abord à vingt- sept, puis à cinquante -trois pieds et demi
d'élévation : la voûte inférieure est ornée de sculptures. Jusqu'à sa
hauteur les côtés de cette pyramide sont décorés de rosaces découpées à
jour et disposées sur un plan incliné. On aperçoit à leur sommité des
inscriptions religieuses , taillées en relief en lettres gothiques : la moitié
supérieure des côtés est entièrement évidée. Les arêtes sont surmontées
de six étages de petites tourelles perpendiculaires , dans lesquelles
montent huit escaliers très - étroits ; elles sont hexagones et non moins
transparentes que les tourelles inférieures. L'angle extérieur de chacune
pose sur le noyau de celle qui la précède , et les degrés continuent
sans interruption. x\u- dessus de cette pyramide tronquée, un autre
étage, d'environ dix-huit pieds de hauteur, semble de loin être disposé
comme les précédens ; mais il est entièrement perpendiculaire et forme
un carré, dont les angles sont renforcés par quatre tourelles, dans les-
quelles continuent à monter les escaliers. On trouve alors ce qu'on
appelle la lanterne : c'est un massif octogone, traversé par deux grandes
ouvertures, se coupant à angle droit, de manière à présenter quatre faces
transparentes. On y monte par des degrés, appuyés d'un côté contre le
mur, mais n'offrant de l'autre aucune espèce de soutien. Cest le premier
pas effrayant que l'on rencontre; car jusqu'ici les ouvertures des tou-
relles renfermant les escaliers sont toujours garanties, de distance en
distance, par des barres de fer. Plus haut l'édifice s'évase en une sorte
(1) Quelques-uns de ces effets sont présentes par les planches i.re, 2.% 5/ et 6.'j mais ils sont encore
plus frappans à une plus grande dislance de l'édifice.
( *8 )
de corbeille, de l'intérieur de laquelle s'élèvent huit colonnes portant
un dais : on donne à cette partie le nom de couronne (1). Au-dessus d'un
autre petit évasement orné de sculptures , qui la surmonte et qu'on
appelle la rose , la flèche se resserre en une colonne octogone solide ,
à laquelle quatre branches horizontales, ornées de fleurons, donnent la
forme d'une double croix. La manière dont se terminait la pointe a varié
plusieurs fois : on y avait d'abord placé une statue de la Vierge; mais les
dangers auxquels elle était exposée par les orages, la firent ôter dès l'an
i488. Depuis on y plaça ordinairement de simples pierres octogones, et
elles furent plusieurs fois renversées par la foudre (2).
Malgré les difficultés de parvenir au haut de cette pointe , on y voyait
autrefois monter assez souvent de simples amateurs : quelques-uns,
non contens de s'y tenir debout, y exécutaient des tours d'adresse.
Mais depuis assez long-temps, autant pour ménager l'édifice que pour
prévenir des accidens, on a fermé d'une grille le haut de la lanterne,
et aujourd'hui l'on ne monte même à la flèche que par une permission
spéciale de la Mairie.
L'extérieur de la nef n'offre que peu de particularités remarquables ;
car des fenêtres dont la largeur ne laisse que peu de place au massif
du mur, de robustes contre-forts, surmontés de clochetons décorés de
flèches et de statues ; enfin des arcs-boutans percés de rosaces et garnis
de gargouilles fantasques, appartiennent au caractère général de ce
système d'architecture. Le mérite de quelques statues et le goût avec
lequel sont disposés surtout ceux des clochetons qu'on n'a pas été forcé
de renouveler, seront distingués par les connaisseurs. Le dessus des
fenêtres est orné de belles rosaces, leurs ogives sont garnies de fleurons
(1) On n'y arrive que par de petits degrés disposés verticalement, et formant saillie sur les parois de
la lanterne : au milieu de la couronne il y a encore un petit escalier; ensuite on ne monte plus qu'au
moyen de crampons de fer.
(2) Le même accident arriva dès l'an 1754 à une poire de cuivre doré, qu'on avait eu l'imprudence
de poser sur cette pointe en 1751 , et qui augmentait de trois pieds la hauteur de cette tour. La pierre
d'aujourd'hui a vingt-un pouces de diamètre : elle est élevée de vingt-neuf pieds deux pouces et demi
au-dessus de la base intérieure de la couronne. On verra sur la planche 5.° les détails de la disposition
de cette flèche. A l'intérieur toutes les voûtes jusqu'à la couronne sont percées à leur centre d'ouvertures
circulaires, destinées à faire monter les matériaux nécessaires aux réparations. Au haut de la couroni;3
on voit suspendue une énorme clef, dont la signification symbolique est une sorte d'énigme.
( ^9 )
délicats, les corniches du haut de la nef et des latéraux sont décorées
de baguettes à feuillages : celles-ci sont les mêmes dans toutes ces parties
de l'édifice, si ce n'est dans la petite portion du latéral septentrional
caché aujourd'hui par la chapelle de Saint-Laurent. Là, ce feuillage est
mêlé d'animaux bizarres et de têtes humaines ; différence qui semble
indiquer un renouvellement du reste de ces corniches , dont aucune
histoire de cette cathédrale ne fait mention. La chapelle de Saint-Laurent,
ainsi que celle de Sainte-Catherine , ornent l'édifice en diminuant la
longueur de la ligne uniforme des bas-côtés. L'architecture de la pre-
mière est d'un gothique un peu plus moderne que celui de la nef;
ses fenêtres sont surmontées d'arceaux en accolades, ornés de fleurons;
celles de la chapelle de Sainte-Catherine sont en forme de lancettes, et
couronnées de petits frontons fort élégans.
Le bas des faces latérales de cette cathédrale et même celui de la
façade principale était défiguré, jusqu'en 1772, par un grand nombre
de petites boutiques. A l'occasion de l'assassinat d'un garde de l'église
et d'un vol commis dans la chapelle de Sainte-Catherine , elles furent
démolies et remplacées, sur les faces latérales, par d'élégans portiques,
d'un style analogue à celui de l'édifice ( 1 ). La façade principale resta
libre et fut garnie du parvis qui la décore maintenant.
Déjà nous avons averti que la croisée présente un mélange remar-
quable du style byzantin et de l'ogive , ainsi que d'autres indices de
renouvellemens et d'agrandissemens , paraissant avoir été entrepris, pour
la plupart , à la suite des incendies par lesquels cet édifice fut ravagé
au i2.e siècle. Le mélange des deux styles est un caractère assez
fréquent des églises de cette époque , où s'est préparée la transition de
l'un à l'autre. Mais dans les constructions qui ont été élevées d'après
un même plan , ils alternent avec symétrie. Cest ainsi qu'on les voit
paraître dans les deux portails de cette croisée : dans sa longueur, au
contraire , ils se succèdent de manière à indiquer plutôt des temps et
(1) Voyez les planches 1." et 7.% où l'on verra aussi l'arrangement des contre-forts et des arcs-lxuitans
avec leurs clochetons, et, sur la i.r% la chapelle de Sainte-Catherine. Les portiques qui enveloppent cette
dernière, servent d'atelier aux tailleurs de pierre et au statuaire de l'œuvre : les autres sont loués à de-
particuliers.
( 3o )
des architectes différens. La moitié de l'aile septentrionale qui domine
le bas-côté de la nef est percée d'une fenêtre à plein cintre , surmontée
d'un ornement à damier ; celle qui dépasse ce latéral, a une fenêtre
disposée sur une autre ligne , terminée en pointe et couronnée de feuil-
lages : les pieds droits de l'une et de l'autre sont décorés de colonnes.
La moitié intérieure de l'aile méridionale a deux petites fenêtres à plein
cintre accouplées : on voit à l'autre une grande fenêtre légèrement
pointue ; toutes les trois sont dépourvues d'ornemens. Chacune de ces
moitiés diffère aussi des autres par les décorations des corniches , et
celles de chaque aile sont séparées par des plate-bandes à moulures ( 1 ).
La partie inférieure du portail septentrional est, comme nous l'avons
dit, masquée par l'avant-portail de Saint-Laurent : les connaisseurs blâ-
ment le goût de cette construction de la fin du 1 5.e siècle; mais on admire
les dispositions aussi ingénieuses que hardies de sa décoration princi-
pale. C'est une sorte de dais en partie découpé à jour, et saillant en
demi-cercle au-dessus d'une porte carrée. Il consiste en quatre arcs en
accolades, dont l'un est renversé, et croise celui qui s'élève au milieu:
il couronnait autrefois un groupe de petites statues représentant le
martyre de S. Laurent. A côté des montans de la porte , deux autres
groupes figurent l'un l'adoration des mages , et l'autre plusieurs person-
nages religieux , parmi lesquels on distingue le pape Sixte II , dont
S. Laurent était archidiacre. Les mouvemens de ces statues , et les
plis de leurs vêtemens, ont toute la roideur de l'école allemande de ce
temps , et celles d'Erwin leur sont bien préférables sous ce rapport.
Ces deux groupes sont surmontés de dais alongés, ressemblant à des
candélabres. De chaque côté, deux fenêtres, l'une ouverte l'autre fausse,
sont couronnées d'arceaux en accolades, et tous ces ornemens se termi-
nent par des flèches chargées de larges fleurons : le dessus des fenêtres
est rempli par des courbes bizarrement entrelacées , et dont les ex-
trémités sont coupées à angle vif. Derrière cet avant-portail on voit
la porte de l'ancienne façade; elle est à plein cintre, et accompagnée
de colonnes dont les chapiteaux et l'entablement sont ornés de larges
(i) Les faces orientales de chacune de ces ailes sont plus uniformes : de ce côté l'aile du nord a deux
fenêtres en ogive, et chaque moitié de celle du midi, deux fenêtres accouplées, également en ogive.
( 3. )
feuilles. Le second étage est percé de deux fenêtres décorées de petites
colonnes et se terminant en ogives : on les voit dépasser la balustrade
qui termine l'avant-portail. Le troisième présente deux roses, disposées
conformément au style byzantin. Cet étage est surmonté d une colonnade
du même style , auquel appartiennent aussi les ornemens du fronton ;
mais sur les côtés de celui-ci s'élèvent deux clochetons gothiques (î).
La tour octogone dans laquelle se prolonge le centre de la croisée,
n'offre , dans la petite portion qui paraît à l'extérieur, aucun mélange
de l'arc pointu ; mais les trompes et les arceaux de ce système, qui la
soutiennent à l'intérieur, attestent suffisamment qu'elle a été renou-
velée, aussi bien que les ailes, depuis la construction de Wernher. Elle
est d'ailleurs environnée vers le haut d'une galerie à petites colonnes,
dont plusieurs présentent des traces de moulures retranchées , qui
semblent prouver qu'elles ont été employées à une colonnade semblable
plus ancienne et plus ornée. Cette tour se terminait autrefois par une
petite flèche assez mesquine , environnée des huit frontons qu'a fait
crouler et démolir l'incendie de 17 5g. Elle est couverte aujourd'hui
d'un toit formant une pyramide octogone tronquée , au haut de
laquelle on a établi un télégraphe (2).
Le portail de l'aile méridionale présente , dans l'ensemble de ses
dispositions, beaucoup d'analogie avec celui de l'aile opposée; mais il
en diffère considérablement dans les détails. Il a deux portes accou-
plées , terminées par des arcs à plein cintre , que couronne une large
archivolte. Les tympans sont ornés de bas-reliefs, les côtés et le trumeau
sont décorés de statues : d'autres statues, détruites par les ravages de la
révolution , étaient placées sur des saillies en forme de chapiteaux , à
la moitié de la hauteur des colonnes qui garnissaient les faces rentrantes
de ces portes, et auxquelles on a substitué depuis des colonnes unies (3).
(1) Voyez le dessin de ce portail fourni par la planche 8.e
(2) Les planches 1 .re et 8.e font voir ce télégraphe et une partie de la petite colonnade. La planche G.*
place le spectateur sur la galerie qui environne le toit. Le clocheton qui parait au premier plan sur-
monte l'un des escaliers par lequel on y arrive.
(3) Les deux statues qu'on voit à l'extérieur des portes ont été préservées de la destruction : elles
représentent, l'une, l'église chrétienne, et l'autre la synagogue. Un roi Salomon, qui ornait le trumeau,
a été renouvelé; il était surmonté d'un Christ, paraissant à mi-corps et tenant un glohe : on est occupé
( 32 )
Elles représentaient les douze apôtres : celle de S. Jean portait un
écriteau indiquant , par un distique latin , qu'elle avait été sculptée par
Sabine, fille d'Erwin. Quelques auteurs ont prétendu que la porte elle-
même était l'ouvrage de son pèrè 5 mais, d'après le style, elle lui est
antérieure au moins d'un demi-siècle. En disant dans l'histoire du
monument que l'étage supérieur de cette aile a été renouvelé par cet
architecte, nous avons suivi une tradition moins dénuée de vraisem-
blance, mais que cependant il faut peut-être restreindre encore
davantage : nous y reviendrons en parlant de l'intérieur. Le second étage
de ce portail a des fenêtres en ogive, semblables à celles de la face sep-
tentrionale, mais plus alongées : le troisième est décoré de deux roses,
disposées d'après le système gothique, et encadrées par des arceaux en
ogive. Ces deux étages sont surmontés de galeries dont les balustrades
présentent une ingénieuse variété. Au haut, un fronton, percé de trois
fenêtres pointues, est accompagné, comme celui du portail du nord, par
deux clochetons, mais plus sveltes et plus transparens.
La saillie orientale du chœur n'est que de quarante pieds ( 1 ). Cette
partie ne se termine, ni comme la plupart des chœurs du système byzan-
tin, par une abside demi-circulaire, ni comme les chœurs gothiques,
par un octogone, mais carrément et par une façade droite : dans les
à le rétablir. Les bas-reliefs du haut des tympans figurent, l'un, la Vierge mourante, entourée des
apôtres, et l'autre son couronnement. Ces sculptures anciennes sont d'un grand mérite : celles du
dessous ont été refaites; elles représentent, l'une, l'enterrement de la Vierge, et l'autre son assomption.
On avait placé à quelque distance au-dessus de la porte l'image de la Vierge qui se trouvait depuis 1 439
à 1 488 au haut de la flèche; elle a été renouvelée de nos jours pour la seconde fois : elle est surmontée
d'un cadran astronomique, que mettait en mouvement la célèbre horloge placée dans l'intérieur de
cette aile. Enfin, l'on aperçoit, vers le haut de ce portail, la statue de l'évêque Arbogaste. La planche i.re
fait voir les dispositions principales de cette façade dans son état actuel.
(î) Tandis que, dans les cathédrales construites en entier d'après le système qui s'est développe au
i3.e siècle, le chœur a souvent la même longueur que la nef, la proportion de ces deux parties est ici
de deux à neuf; car la longueur de la nef est de cent quatre-vingt-un pieds. La largeur des ailes varie
de cinquante-six à cinquante-huit pieds; elles dépassent les bas-côtés de trente-trois à trente-quatre pieds,
et la nef centrale, ainsi que la partie extérieure du chœur, de soixante-cinq à soixante-six pieds. La
longueur totale de l'édifice, depuis les angles des contre-foi ts de la façade occidentale jusqu'à l'extrémité
extérieure du chœur, est de trois cent quarante-deux pieds. La largeur de la face orientale du chœur est
de cinquante-six pieds, et elle a soixante-un pieds de hauteur. On ne l'aperçoit que dans la cour du
Séminaire, et sa partie inférieure est masquée par le toit d'une sorte de portique, construit pour mettre
à couvert la communication extérieure entre deux chapelles qui s'ouvrent à ses côtés.
( 33 )
parties supérieures seulement les angles latéraux sont un peu émoussés.
Sur chacune des trois faces on voit une grande fenêtre dépourvue d'or-
nemens, et terminée par un arc légèrement pointu. Celle du côté de
l'orient est plus large que les deux autres, et la manière dont le mur est
évidé, tant autour de sa partie supérieure qu'au-dessous de sa base,
semble indiquer qu'elle a été agrandie depuis la construction primitive :
peut-être en a-t-il été de même des deux autres. Au milieu de la ligne
de terre de la face orientale, une fenêtre basse s'ouvre dans la chapelle
souterraine : cette fenêtre se termine également par une ogive aplatie ;
mais elle est couronnée par des moulures de l'ancien style, et notam-
ment par un gros tore surmonté d'un zigzag, qu'environnent deux filets
arrondis, liés aux moulures du socle de cette façade. Du reste, ce chœur
se distingue par une construction tellement massive, qu'aux deux angles,
des escaliers montent dans l'épaisseur du mur : l'on remarque aussi que
jusqu'en haut les pierres n'ont été taillées qu'avec des instrumens peu
raffinés. Ces indices d'une haute antiquité sont en opposition avec l'épo-
que que semblerait indiquer la forme ogive de la fenêtre dont il vient
d'être parlé; il serait difficile cependant de croire qu'elle a été disposée
ainsi par un changement partiel (1). En même temps, la difficulté de fixer
l'époque de la construction de cette partie de l'édifice, s'augmente encore
par des contradictions qui existent entre les témoignages historiques. C'est
là cet arrière -chœur (2) auquel Specklin restreint l'assertion (étendue
depuis avec tant de légèreté à toute la croisée ) qu'il a résisté à l'incendie
de 1007, et qu'il nous présente un reste du chœur bâti par Charlemagne.
Nous avons fait voir qu'un document contemporain ne permet guère
d'admettre que ce monarque ait eu une part tant soit peu importante
à la construction de cette cathédrale, et même au i3.e siècle l'on ne
plaça point sa statue parmi celles des rois qui passaient alors pour y
avoir contribué. Toute tradition de ce genre est donc nécessairement
récente et de nulle autorité : d'ailleurs les édifices religieux appartenant
(1) On voit aussi deux niches pointues au bas de la fenêtre supérieure; mais elles peuvent avoir été
évidécs lorsqu'on a agrandi cette fenêtre.
(2) On l'appelle ainsi, parce qu'à l'intérieur sa petitesse a fait comprendre dans le chœur non-
seulement tout le centre de la croisée, mais encore une travée de la nef.
( 34 )
le plus certainement à l'époque de ce souverain , se distinguent , au
contraire, par une grande élégance et par l'imitation des formes gra-
cieuses de l'architecture des Romains, ou même par l'emploi d'ornemens
dérobés à leurs monumens. Mais la reconstruction totale de cette église
par Wernher n'étant attestée que par des auteurs qui ont vécu plus de
deux siècles après lui, il serait permis de supposer, malgré la précision
de leurs textes, que cette partie fait exception à ce renouvellement, et
qu'elle pourrait être un reste d'une construction du g.e ou du io.e siècle.
Dans ce cas, comme dans l'hypothèse plus simple qu'elle serait l'ouvrage
de ce célèbre évêque, cette fenêtre basse, terminée en ogive, ajouterait
un exemple de plus au petit nombre de ceux que l'on connaît de l'em-
ploi de cet arc antérieur au i2.° siècle; mais il faut avouer que, malgré
les raisons contraires, on ne saurait assurer avec une certitude complète
que cette saillie orientale n'ait pas été renouvelée tout entière après l'un
ou l'autre des incendies de ce siècle : on pourrait même citer en faveur
de cette opinion sa liaison parfaite avec le centre de la croisée et la
ressemblance des modillons de sa corniche avec ceux qu'on voit au-
dessous de la colonnade dont celle-ci est surmontée. Nous parlerons, en
faisant la description de l'intérieur, et de la chapelle souterraine et de
deux autres chapelles basses, qui s'avancent des deux côtés de l'arrière-
chœur : on n'en aperçoit à l'extérieur que les portes, l'une à plein cintre
et d'un style très-ancien, l'autre en ogive.
( 35 )
INTÉRIEUR.
La façade occidentale de cette église est sans contredit l'édifice le
plus étonnant en son genre, autant par l'élégance et la hardiesse de son
architecture , que par sa hauteur extraordinaire ; mais plusieurs autres
cathédrales présentent à l'intérieur des dispositions beaucoup plus avan-
tageuses. Des nefs plus vastes, et accompagnées d'un plus grand nombre
de latéraux, viennent aboutir à l'espace libre de la croisée, et derrière
celle-ci recommence la perspective majestueuse des voûtes en ogive et
des piliers gothiques d'un double chœur, dont l'œil a de la peine à me-
surer la profondeur. Ici, au contraire, le chœur primitif est petit et d'une
simplicité extrême : il a fallu, pour l'agrandir, y ajouter non-seulement
tout le milieu de la croisée, mais encore une travée de la nef; et ces
défauts, rendus encore plus sensibles par la grande fenêtre percée au
fond du chevet, frappent dès l'entrée d'une manière peu agréable. Mais
en arrêtant ses regards sur la nef et les bas-côtés, on rendra justice à la
noblesse des proportions de ces parties de l'édifice, à la coupe ingénieuse
des piliers, à l'élévation de la voûte centrale et à la beauté des vitraux
coloriés, qui jettent dans ce temple auguste un clair-obscur magique (1).
Après avoir franchi l'une des portes occidentales, on se trouve d'abord
dans le vestibule gigantesque construit par Erwin. Ses voûtes sont plus
hautes que celles des nefs, et la grande arche du milieu laisse apercevoir
dans son entier cette belle rose qui occupe les trois quarts du second
étage du portail central. L'heureuse disposition de ses compartimens et
de ses couleurs produit à l'intérieur, et surtout vers le soir, quand elle
est éclairée en face par les rayons du soleil, un effet non moins admi-
rable que celui qui résulte à l'extérieur de l'ingénieux artifice de son
double encadrement. Entre cette rose et la porte, le massif du mur est
interrompu par une galerie transparente et masqué par des sculptures
variées, parmi lesquelles on distingue une autre rose plus petite, mais
(1) C'est par ces considérations qu'à la planche n.e on a représente l'intérieur de celte cathédrale
par une vue prise de côté, et qui n'en montre que les parties les plus belles.
( 36 )
non moins habilement disposée (1). Le bas des mnrs des latéraux étant
décoré d'arcades dont les arcs sont découpés en forme de trèfles ou
d'ogives trilobées, un arrangement analogue a été continué autour de ce
vestibule; mais le style de cet ornement a été rapproché de celui de l'ex-
térieur de la façade , et le haut de chaque arc est surmonté d'un petit
fronton, terminé en flèche et garni de fleurons. Des côtés du nord et
du midi les grandes et belles fenêtres du premier étage des tours s'ou-
vrent au-dessus de cet ornement. Leurs rosaces et leurs compartimens
sont garnis de vitraux de couleur d'une grande beauté : ceux du nord
représentent la création de l'homme, sa chute et le déluge; ceux du
côté méridional, le Christ au milieu de la Jérusalem céleste.
Pour supporter le poids énorme des tours, les deux premiers piliers
de la nef ont été renforcés par des massifs, dont la grande solidité est
en partie cachée par des colonnes engagées, semblables à celles de ces
piliers eux-mêmes , mais plus épaisses et plus multipliées (2). Les six
autres piliers, qui de chaque côté séparent la nef centrale des latéraux,
forment , quant à la disposition de leurs bases , des carrés dont les
diagonales font face aux arcs qu'ils ont à soutenir : ils sont garnis sur
chaque angle d'une grande colonne engagée, et sur chaque côté de trois
petites colonnes du même genre. Sur les trois faces où ces colonnes
portent les arcs qui lient entre eux les piliers de chaque côté de la nef
et les nervures des voûtes des latéraux, elles se terminent, à vingt-cinq
pieds et demi au-dessus du pavé, par des chapiteaux ornés d'un feuillage
très-varié, disposé tantôt sur deux, tantôt sur trois rangées, et toujours
d'un travail très-remarquable (3). Dans l'intérieur de la nef, les grandes
colonnes des angles , accompagnées de chaque côté de deux autres
plus petites, se prolongent (d'abord sur le massif du mur compris entre
les arcs, et puis en avant d'une galerie qui règne au-dessus de ces
(1) Ces ornemens sont représentés au milieu de la planche i4-e
(2) Vojcz le plan de l'édifice fourni par la planche io.e, et qui pourra servir d'éclaircissement à
tonte celle description.
(3) La planche i4-c, où les chapiteaux les plus remarquahles de l'intérieur de cet édifice sont rangés,
autant que possible, selon leur ordre chronologique, représente, figure 9. le chapiteau de l'une des
colonnes engagées du premier pilier septentrional de la nef du côlé du chœur, et figure îo.1", celui
d'une colonne du troisième pilier, à partir de l'entrée occidentale.
( 37 )
arcs) jusqu'à la hauteur de soixante-cinq pieds : là elles se terminent
par des chapiteaux semblables à ceux du bas, et portent les nervures de
la voûte supérieure , dont la hauteur totale est de quatre-vingt-seize
pieds (1).
La galerie dont il vient d'être parlé est divisée, par le prolongement
des piliers principaux, en sept travées : chacune de celles-ci comprend
quatre petits arceaux , terminés par une rosace en forme de trèfle à
quatre feuilles, qui est portée par un meneau central. De chaque côté
la travée qui touche au vestibule occidental présente ( apparemment
pour donner plus de solidité à cette partie de l'édifice) un mur plein,
décoré de fausses arcades : du côté du nord, la seconde est occupée
par les orgues, qui s'élèvent de là jusqu'à la naissance de la voûte supé-
rieure, et dont on admire autant la belle disposition que la perfection
intrinsèque (2). Les huit compartimens de chacune des autres travées
correspondent à autant de fenêtres, en forme de lancettes, s'ouvrant
derrière les toits des bas-côtés : leurs vitraux étaient autrefois brillam-
ment décorés des figures en pied des soixante-quinze ancêtres de Jésus-
Christ nommés dans l'évangile de S. Luc. Il paraît que depuis long-temps,
pour donner plus de jour à la nef, les parties inférieures de ces figures
ont été remplacées par du verre blanc; mais on voit encore, du côté du
nord , trente-neuf têtes avec leur légende : du côté du midi il n'en existe
plus que trois, et l'on a mis à la place des autres des verres coloriés d'une
combinaison arbitraire (3).
(1) La diagonale de la base de ces piliers est de huit pieds et quelques pouces : leur distance varie
de seize à dix-neuf pieds, ceux du côté de la croisée étant plus écartés les uns des autres que ceux du
côté de l'occident. La largeur de la nef centrale, mesurée entre les centres des piliers correspondans,
est de cinquante pieds; celle des latéraux, mesurée entre le même centre et le massif du mur, de
trente-un pieds et demi : la hauteur de la voûte de ceux-ci est de quarante pieds quatre pouces.
(2) Ces orgues ont été plusieurs fois renouvelées, et l'on trouve à ce sujet d'amples détails dans les
Essais de Grandidier. Celles qui subsistent aujourd'hui ont été faites, entre les années 1710 et 1716,
par André Silbermann, père de Jean-André, qui a joint au talent de son père le mérite de nous avoir
conservé plusieurs notices utiles sur l'état ancien de celte cathédrale et de beaucoup d'autres monumens
de ces contrées.
(3) Ces figures commencent du côté du nord, près du chœur, par S. Jean-Baptiste et Jésus-Christ :
on voit ensuite S. Joseph et les cinq premières générations dans leur ordre légitime; mais plus loin il
y a plusieurs erreurs dans les noms et une grande confusion dans l'ordre des personnes. Pour remplir
les quatre-vingt-huit fenêtres on avait sans doute ajouté ù cette généalogie d'autres personnages
( 38 )
Au-dessus de cette galerie, les grandes fenêtres de la nef occupent
tout l'intervalle que le prolongement des piliers, les arcs-doubleaux et
les nervures de la voûte supérieure ont laissé disponible : leurs meneaux,
surmontés de rosaces, les divisent chacune en quatre panneaux, et leurs
vitraux, non moins ingénieusement décorés que ceux de la galerie, repré-
sentent, sur plusieurs bandes horizontales, un grand nombre de saints et
de saintes, quelques figures allégoriques et des traits de l'histoire sacrée.
Ces vitraux subsistent encore dans toute leur beauté, et la plupart des
figures sont accompagnées de légendes, dont quelques-unes sont conçues
en vers allemands (i).
La partie inférieure du cinquième pilier de la nef sert d'appui à la
chaire. Celle qui subsiste aujourd'hui fut érigée, en i486, pour le célèbre
prédicateur Geyler de Kaisersberg : c'est un chef-d'œuvre de sculpture
en pierre, exécuté sur les dessins de Jean Hammerer, architecte de la
cathédrale à cette époque (2). C'est en 1732 que la dernière travée de
sacrés. L'on voit encore d'autres tableaux , tirés de l'histoire sainte , dans de petites fenêtres rondes
placées entre les ogives des fenêtres à lancettes ; mais je n'ai point pu reconnaître s'ils forment une
suite régulière. Les huit fenêtres de la travée qui suit celle des orgues, sont en partie cachées par une
tribune destinée autrefois aux musiciens.
(1) On rapporte que beaucoup de ces vitraux furent donnés à cette cathédrale par des personnes
pieuses, qui, pour ajouter au mérite de cette générosité, les ont apportés sur leurs épaules. Selon
Grandidier ils furent peints, pour la plupart, aux i4.e et i5.e siècles; et cet auteur cite une charte de
l'an i348, où un maître, Jean de Kirchheim, est appelé pictor vitrorum in ecclesia Argentinensi. La
moitié des fenêtres des deux travées qui touchent au vestibule occidental a été remplacée par un mur
plein, derrière lequel s'élèvent les contre-forts des tours. Les vitraux de la demi-fenêtre du côté méri-
dional se distinguent des autres en ce qu'ils représentent, en quatorze compartimens , des vertus com-
battant des vices.
(2) Le beau dessin de cette chaire, fourni par la planche 9.% dispense d'en faire une description
détaillée. Le couvercle ou abat-voix représenté sur celte planche est sculpté en bois et a été placé il y
a peu d'années : celui qu'on vojait avant la révolution avait été fait en 1618, et s'accordait beaucoup
moins avec le style de la chaire. Il existait autrefois vis-à-vis de celle-ci, au-dessous des chapiteaux de
deux piliers, des figures grotesques, auxquelles l'ignorance des usages anciens, des vers satiriques et des
gravures vendues avec affectation pendant l'octave de la Fête-Dieu, ont donné une fâcheuse célébrité :
elles représentaient plusieurs animaux exerçant des fonctions sacerdotales. Quelques personnes ont
prétendu qu'elles avaient été sculptées pendant que ce temple servait au culte prolestant : elles ne
pouvaient, au contraire, avoir été exécutées que par le caprice des architectes mêmes par lesquels ces
piliers avaient été élevés ou renouvelés, et sous ce rapport la date de 1298, que leur attribue Schad,
n'est pas sans importance pour l'histoire de cet édifice; car elle parait indiquer que les réparations aux-
quelles a donné lieu l'incendie de celte année se sont étendues beaucoup plus loin qu'on ne le pense
( 39 )
la nef a été rehaussée pour être jointe à l'avant-chœur : le milieu de la
croisée y avait été compris bien plus anciennement.
La décoration régnant le long des murs des latéraux, que nous avons
dit avoir été continuée avec quelques modifications sous les tours, mérite
une attention particulière. Ses arcs sont soutenus par des colonnes sim-
ples, dont les chapiteaux sont ornés de feuillages plus variés encore que
ceux des chapiteaux de la nef (1) : ils sont aussi disposés pour la plupart
d'après un style plus ancien, et qui forme une sorte de transition de
l'architecture byzantine à celle à laquelle on a donné le nom impropre
de gothique. Il en est de même des tores arrondis qui terminent et
les découpures en trèfle et les arcs en ogive par lesquels celles-ci sont
surmontées. Entre ces arcs l'on voit, tant dans des médaillons circulaires
et très-profondément entaillées, que dans le reste de l'espace laissé dispo-
nible entre ces arcs et la corniche qui les domine, des sculptures d'une
grande délicatesse. Plusieurs de celles des médaillons représentent des
scènes capricieuses , parmi lesquelles on distingue un diable portant une
femme sur ses épaules, un aigle s'abattant sur un cadavre, une cigogne
tirant un os de la gueule d'un loup et d'autres figures encore plus singu-
lières (2). Ces sculptures continuent des deux côtés le long des quatre
premières travées, à partir du vestibule. Les arcades de la cinquième en
sont dépourvues, et sont elles-mêmes d'un travail plus grossier. Dans la
sixième et la septième, le mur latéral a été remplacé par de grandes arcades,
s'ouvrant d'un côté dans la chapelle de Saint-Laurent et de l'autre dans
celle de Sainte-Catherine. Dans les cinq autres la corniche qui domine
les petites arcades est surmontée de fenêtres égales en largeur à celles
du haut de la nef, et d'une disposition analogue. Leurs vitraux se dis-
tinguent non moins par une grande beauté de couleurs que par l'intérêt
ordinairement. L'on voit encore clans plusieurs églises anciennes des bizarreries semblables ou même
plus singulières : celles-ci ont été détruites et grattées en 1 G85.
(1) On a représenté deux de ces cbapiteaux à la plancbe i4-% figures 1 1/ et ia."
(2) La petitesse des dimensions de ces figures, et le peu de jour qu'elles reçoivent, les rend difficiles
à reconnaître. Celles que je viens d'indiquer se trouvent dans les premières travées du latéral septen-
trional. On remarque dans la même série, et en dehors des médaillons, la représentation d'un édifice
que la tradition appelle la petite cathédrale , et qui pourrait bien nous montrer celte église telle qu'elle
était à une époque au sujet de laquelle nous n'avons d'ailleurs aucune donnée historique : on y voit
trois tours surmontant la façade occidentale, et d'autres tours au-dessus de la croisée et du chœur.
( 4o )
des sujets qu'ils représentent : on voit dans ceux du côté du nord une
suite d'empereurs et de rois, bienfaiteurs de cette cathédrale, à la tête
desquels ( dans la fenêtre contigué à la chapelle de Saint-Laurent ) les
trois rois mages présentent leurs offrandes à l'enfant Jésus. Le côté méri-
dional est décoré des scènes miraculeuses de l'histoire du Christ, depuis
sa naissance jusqu'à son ascension; et dans la dernière fenêtre, du côté
du vestibule , le jugement dernier précède la Jérusalem céleste , dont
nous avons parlé plus haut. On voyait autrefois dans ce collatéral un
puits qu'on disait avoir existé dès le temps où l'emplacement de cette
église servait encore au culte du paganisme, et avoir été béni du temps
de Clovis par S. Rémi. Son eau était employée aux baptêmes de la ville
et des environs jusqu'au i6.e siècle : il fut fermé en 1766, et la source
qui le fournissait sert aujourd'hui à la pompe de l'atelier des tailleurs de
pierres, dans la cour duquel conduit une porte pratiquée dans la cin-
quième travée. Les deux dernières travées de ce collatéral, qui s'ouvrent
dans la chapelle de Sainte-Catherine, sont subdivisées chacune en trois
arcades par des piliers intermédiaires, ornés de statues de grandeur natu-
relle, mais d'un travail médiocre (1 ). Les vitraux de cette chapelle sont en
couleur, et leurs compartimens inférieurs (cachés en partie par les enca-
dremens de deux autels) représentent les douze apôtres. Les deux travées
opposées, s'ouvrant dans la chapelle de Saint-Laurent, ne sont subdivisées
chacune qu'en deux arcades : on voit encore aux piliers qui les suppor-
tent des piédestaux et des dais très-artistement sculptés; mais les statues
auxquelles ils étaient destinés ont été enlevées. Les fenêtres de cette
chapelle ne sont garnies que de verres blancs.
Les arches du milieu de la croisée portent, du côté de la nef, sur deux
piliers très-massifs et d'une disposition remarquable. Au-dessus d'un socle
d'environ douze pieds de hauteur et de dix-sept pieds de diamètre, ils
forment une sorte de croix grecque, garnie à l'extrémité de chaque bran-
che et dans les angles rentrans de colonnes engagées (2). En face des piliers
(1) Elles représentent S." Catherine, S.lc Elisabeth , S. Florent, S. Paul et S. Jean : une sixième statue
a été enlevée, et n'est point encore remplacée.
(2) Une partie de ces dispositions est masquée par des escaliers en pierre adossés à ces piliers, et
construits, en 1743, pour conduire à des tribunes destinées à la musique, qui furent établies à la morne
( 4> )
de la nef et de l'extrémité des latéraux, ces colonnes, n'ayant que l'élé-
vation nécessaire pour porter les retombées des premiers arceaux de ces
parties de l'édifice , sont d'une proportion très-lourde : des deux autres
côtés elles se prolongent à la hauteur de trente-sept pieds. Aux angles de
l'arrière-chœur, des pilastres, ou demi-piliers, sont pourvus de colonnes
engagées, correspondant à celles-ci, et ne commençant également qu'au
haut d'un socle brut, qui s'élève à près de douze pieds au-dessus du pavé
des ailes. Au haut de ces colonnes, un second étage de soutiens, consis-
tant en pilastres de douze pieds d'élévation, porte les arches latérales : ces
arches sont subdivisées de chaque côté en deux arcs pointus, soutenus à
l'endroit de leur jonction par des colonnes simples, dont le socle est moins
élevé que celui des colonnes engagées, et qui se prolongent jusqu'au
niveau de l'entablement des pilastres superposés à celles-ci. Ces piliers
monostyles, de cinquante-cinq pieds de hauteur sur six pieds et demi
de diamètre, sont d'un très-bel effet, et il serait encore plus imposant
si derrière leur partie inférieure le milieu de la croisée, servant d'avant-
chceur, n'était pas fermé des deux côtés par un mur haut de vingt-un
pieds et demi (1). Mais, outre l'usage ordinaire, et dont l'on ne s'est écarté
que rarement, de faire communiquer ce milieu avec chacune des ailes
par une grande arche unique, les dispositions mêmes dont il vient d'être
parlé, et par suite desquelles ces colonnes intermédiaires sont plus hautes
que celles des piliers des angles, prouvent que, loin de faire partie du
plan primitif, elles n'ont été insérées entre ces appuis principaux qu'après
plusieurs autres changemens. En général, le renouvellement de cette par-
tie centrale de la croisée, que nous croyons avoir été exécuté à plusieurs
reprises, à l'occasion des quatre incendies du i2.e siècle, est prouvé non-
seulement par la forme ogive des voûtes et des arcs de la coupole et des
côtés de cette portion de l'édifice, mais encore par tous les autres détails
époque entre ces soutiens et les premiers piliers de la nef. On vojait autrefois à l'entrée du chœur
(terminé alors par les deux piliers de la croisée) un ambon en pierre d'un travail distingué : il fut
abattu en 1682 , et remplacé, quatre-vingts ans plus tard, par une grille en fer, chef-d'œuvre de serru-
rerie. Celte grille a été enlevée pendant la révolution : aujourd'hui le chœur n'est fermé que par une
balustrade à hauteur d'appui.
(1) La planche 1 2. e représente la plus grande partie des dispositions dont il vient d'être parlé : on en
reconnaîtra aussi les principales sur le plan fourni par la planche 10/
( 4» )
de son architecture (1). C'est au même siècle que paraissent appartenir
les colonnes engagées dans les piliers et leurs chapiteaux, qui sont ornés
de larges feuilles, accompagnées de rinceaux et de guirlandes garnies de
points relevés en diamans (2). Les ornemens moins compliqués, mais
analogues à ceux-ci, qu'on voit au haut des colonnes intermédiaires,
paraissent avoir été disposés à leur imitation (3). En même temps la
hauteur singulière à laquelle prennent naissance les colonnes engagées,
semble indiquer qu'elles ont été en quelque sorte greffées sur des bases
plus anciennes, et les socles carrés, d'une hauteur disproportionnée, qu'on
voit adossés aux angles de l'arrière- chœur, sont vraisemblablement un
reste des piliers primitifs. L'élévation de ces socles, ou piédestaux, dé-
passe de beaucoup celle de l'exhaussement du pavé, par lequel le milieu
de la croisée a été porté au niveau de l'arrière-chœur, et qui n'est que de
quatre pieds neuf pouces ; mais la naissance des colonnes intermédiaires
correspond exactement à cette hauteur. Il paraît en conséquence que
l'on modifia d'abord les piliers angulaires, sans penser encore à diviser
les grandes arches et à rehausser ce pavé. Probablement ces dispositions
ultérieures ne furent prises qu'après un nouvel accident, à la suite duquel
les progrès du siècle et de la prospérité du diocèse et de la ville firent
concevoir le projet d'un agrandissement du chœur, destiné à préparer
celui du reste de l'église. Ajoutons que cet exhaussement ne saurait être
contemporain de la première construction , tandis que d'un autre côté il
remonte évidemment à une époque reculée, et fut accompagné de chan-
gemens notables; car il a été exécuté au moyen d'un prolongement de
la chapelle souterraine, et les voûtes de la partie ajoutée à celle-ci sont
d'un caractère moins antique que celles du fond, mais pourtant encore à
plein cintre et appuyées sur des colonnes simples à chapiteaux cubiques :
(1) Voyez ce que nous avons dit sur ces incendies à la page 7 de cette notice. Il est fâcheux que nous
n'ayons sur les renouvellemens, qui nécessairement ont dû en être la suite, aucune donnée historique
de quelque précision : on se borne à vanter les soins et les dépenses que l'évèque Burchard em^oya aux
réparations de l'édifice après l'incendie de l'an n5o.
(2) Voyez figure 4-e de la planche i4-e Plusieurs autres églises de nos contrées, qui bien certainement
ne sont point antérieures au 12/ siècle, présentent des chapiteaux analogues à ceux-ci.
(3) Voyez la figure 8.' de la même planche, qui représente la moitié de l'un de ces chapiteaux : ils
sont couronnés par un entablement octogone.
( 43 )
d'ailleurs, clans les églises de cette forme, restées intactes, le milieu de la
croisée est ordinairement au même niveau que les ailes.
Il n'est pas moins intéressant pour l'histoire de cet édifice de faire
observer qu'à l'époque de ces changemens l'on ne pensait point encore
à donner à la nef la hauteur à laquelle elle a été portée depuis, sous la
direction d'Erwin. Non-seulement l'arc qui termine le milieu de la croisée
du côté de la nef principale, se ferme à vingt-deux pieds au-dessous de
la voûte supérieure de celle-ci ; mais on voit paraître , au haut du mur
plein qui remplit cet espace, trois modillons appartenant aux décorations
extérieures de la tour octogone.
Le grand autel actuel , placé un peu en arrière du centre de l'avant-
chœur, est en marbre de diverses couleurs ; mais du reste d'une noble
simplicité. Celui qu'il remplaça après l'incendie de 1759 était surmonté
d'un baldaquin , dont les colonnes de marbre étaient ornées de bases
et de chapiteaux de bronze doré : il avait été élevé en i685 par l'évêque
Guillaume Égon de Furstemberg(i). L'arrière-chœur se termine à l'in-
térieur en demi-cercle, et il est fermé au haut par une voûte en plein
cintre. Anciennement cette voûte était peinte et l'on y avait représenté
le jugement dernier (2). Il est reconnu depuis long-temps que les déco-
rations en boiserie, dont la partie inférieure de tout ce chœur a été
garnie en 1692, sont peu conformes au style de l'édifice, et déjà plu-
sieurs fois il a été question de les changer. Mais il est d'autant plus
difficile de satisfaire à ce sujet toutes les convenances, que l'architecture
du chœur diffère elle-même de celle de la nef, et qu'il faudrait un style
de transition bien habilement choisi pour se rapprocher à la fois de
l'une et de l'autre.
On descend aujourd'hui à la chapelle souterraine dont il vient d'être
parlé par deux grands escaliers, établis l'un vis-à-vis de l'autre, derrière
les deux premiers piliers de la croisée (3). Le passage qui résulte de cet
(1) Un autel plus ancien était décoré de célèbres sculptures en bois, exécutées, en i5oi, par Kicolas
de Haguenau.
(2) Cette peinture avait été exécutée en i486, à l'occasion d'une réparation, dont il ne s'est conservé
que des notices incomplètes : il en est de même d'autres réparations faites au chœur entre les années
1 455 à i46o.
(3) Avant le dernier agrandissement du cliceur on y descendait du côté de la nef.
( 44 )
arrangement sert de communication habituelle entre les deux ailes : des
grilles en séparent d'un côté la chapelle elle-même et de l'autre un
espace carré où l'on a disposé en i683 un groupe de statues représen-
tant Jésus-Christ et ses disciples sur la montagne des oliviers. Ce groupe,
placé auparavant dans la chapelle de Sainte -Catherine, dans laquelle
était autrefois le saint sépulcre , provient originairement d une chapelle
construite en 1378 et appartenant à un ancien couvent de religieux
augustins. Du côté méridional de l'enclos où. il est placé aujourd'hui,
on peut descendre par un petit escalier dans une excavation faite en
1666 pour examiner les fondations de cette partie de l'édifice. On
creusa alors à côté du grand pilier de la croisée, et l'on poussa sous ce
pilier même une galerie étroite, qui est restée ouverte jusqu'à ce jour.
On trouva la base des fondations en pierres de taille à seize pieds huit
pouces et demi (ancienne mesure de Strasbourg) au-dessous du niveau
du sol, et on les vit reposer sur de la terre glaise, qui jusqu'à la pro-
fondeur d'environ deux pieds était fortement battue : plus bas on ren-
contra l'argile naturelle de quatre pieds et demi d'épaisseur, et au-dessous
de celle-ci du gravier, dans lequel on vit paraître, à quatre pieds sept
pouces et demi plus bas , de l'eau provenant vraisemblablement de
sources souterraines. Celles-ci sont très-abondantes à cette profondeur
de notre sol , et elles communiquent ordinairement tant entre elles
qu'avec la rivière. Une tradition , consignée dans l'ouvrage de Schad ,
portait que les fondations jetées sous la direction de l'évêque Wernher
posaient sur un pilotis de bois d'aune, enfoncé dans l'eau : mais, au lieu
de ce pilotis, on ne trouva que des pieux de quatre à cinq pieds de lon-
gueur et de cinq pouces sur trois d'épaisseur, n'allant point jusqu'à l'eau,
mais simplement destinés à raffermir la terre glaise ; encore n'y avait-il
plus que les trous qu'ils avaient laissés, le bois étant pourri et réduit en
poussière. L'année précédente on avait sondé, de la même manière, les
fondations des tours, et l'on en avait rencontré la base à vingt-un pieds
trois pouces sous terre, posant sur une couche de deux pieds de terre
glaise, battue et mêlée de charbons, mais sans être traversée par des
pieux : sous cette couche l'argile naturelle n'avait plus qu'un pied d'épais-
seur et reposait également sur du gravier, dans lequel on vit aussi pa-
raître de l'eau. En trouvant sous le pilier de la croisée les pieux dans
( 45 )
l'état que nous venons de décrire, on reconnut la supériorité qu'avaient
sur ce procédé ancien les précautions prises par Erwin , qui, sans em-
ployer ce moyen, avait creusé des fondations plus profondes et avait
évidé davantage l'argile naturelle ( 1 ). L'excavation faite sous l'une des
tours ne resta ouverte que pendant peu de temps : dans celle opérée
sous la croisée, on voit, outre la galerie dont nous avons parlé, un
petit bassin carré, assez profond pour que l'eau s'y maintienne presque
toujours (2). Ce bassin, où le vulgaire raconte qu'on peut aller en bateau
et naviguer sous une partie de la ville, n'a que quatre pieds de longueur
sur deux et demi de largeur.
La chapelle basse est divisée en une nef centrale et en deux latéraux,
par deux rangées de colonnes et de piliers. Sous le centre de la croisée
trois colonnes simples, à chapiteaux cubiques, dépourvus dornemens,
placées de chaque côté, portent des voûtes d'arête sans nervures : sous
l'arrière-chœur deux colonnes simples, plus petites, alternent de chaque
côté avec deux piliers, et ces appuis soutiennent des arcs surmontés
de voûtes en berceau. Les chapiteaux des colonnes ont la forme d'une
pyramide tronquée et renversée : ils sont ornés, sur les côtés, de rin-
ceaux singulièrement entrelacés , et aux angles , de figures bizarres , pa-
raissant représenter des diables (3). Vers le fond on remarque, le long
(1) Ces détails sont tirés d'un manuscrit laissé par l'architecte Heckler, qui avait assisté aux deux
opérations : et la relation de cette fouille fournit une preuve de plus de ce qu'à l'époque où elle fut
entreprise, la tradition fabuleuse, d'après laquelle tout le cliocur actuel aurait était construit par Char-
lemagne, n'avait point encore prévalu; car ce ne furent point les fondations jetées par ordre de ce
monarque, mais celles posées par l'évèque Wernher, qu'on chercha et qu'on trouva sous l'un des piliers
principaux de cette partie de l'édifice.
(2) Quelquefois elle déborde et monte jusqu'aux degrés de l'escalier; mais elle ne tarit que dans les
grandes sécheresses. D'après des mesures exactes qui viennent d'être prises, la base des fondations du
pilier est à quinze pieds de France quatre pouces et deux lignes au-dessous du pavé de la nef et des
ailes; la galerie ouverte sous ces fondations a cinq pieds et un pouce de hauteur, et le fond du bassin
est à vingt-cinq pieds deux pouces au-dessous du pavé.
(3) L'un de ces chapiteaux a été représenté à la figure i.re de la planche i<J.e La figure 2.e fait voir
la forme plus simple des chapiteaux de la partie antérieure. Cette chapelle a sous l'arrière-chœur
vingt-neuf pieds de longueur (sans compter l'enfoncement aboutissant à la fenêtre dans lequel se trouve
l'autel) et trente-six pieds de largeur; sous le centre de la croisée, quarante pieds de largeur et trente-
quatre de longueur : la hauteur des voûtes est d'environ quinze pieds. Deux piliers, d'une forme gros-
sièrement arrondie, qu'on remarque vers le devant, derrière les colonnes, n'appartiennent point à la
( 46 )
du mur, des restes d'une corniche ou plate-bande élégamment décorée
de rinceaux recourbés sur eux-mêmes en une suite de spirales. Depuis
l'an 1682 cette chapelle est employée pour le saint sépulcre, et les
jeudi et vendredi saints on la voit richement décorée et éclairée d'un
grand nombre de cierges. Il parait qu'auparavant on avait oublié sa
destination religieuse et qu'on ne la regardait que comme un caveau ;
aussi ne trouve-t-on nulle part la moindre indication historique sur son
origine. Le caractère antique des voûtes du fond et des chapiteaux des
colonnes qui les soutiennent a fait penser à plusieurs connaisseurs que
cette partie pourrait être un reste d'une construction antérieure à celle
de Wernher, ou du moins que ces colonnes ont été transportées d'une
chapelle plus ancienne dans celle-ci : il serait difficile de porter à ce
sujet un jugement décisif.
Déjà nous avons parlé de la porte antique de l'aile septentrionale ,
autrefois extérieure, mais masquée aujourd'hui par le portail de Saint-
Laurent. A l'intérieur de cette porte, un arc en ogive, adossé au mur,
est appuyé sur des pilastres dont les chapiteaux représentent des figures
humaines bizarrement accroupies. Plus loin, de petites colonnes sim-
ples portent une petite arcade analogue à celles des bas-côtés, mais à
plein cintre : les chapiteaux de ces colonnes sont très-variés et ornés
soit de simples feuillages , soit de feuillages combinés avec des têtes
humaines (1). Dans l'angle nord-est de cette aile, et à côté de la porte
d'une sacristie octogone fort élégante, construite, en 1 744 > pour l'usage
du grand- chapitre , on remarque une décoration d'architecture d'un
caractère tout- à -fait singulier : elle ressemble à un portail du style
byzantin, richement orné; le haut est surmonté d'un fronton sur lequel
serpente une ligne ondulée en forme de grecque. Au-dessous de ce
fronton , une suite rentrante de tores arrondis et recourbés en plein
cintre est portée par autant de colonnes engagées, dont les chapiteaux,
liés entre eux, sont décorés de sculptures aussi délicates qu'ingénieuses :
elles représentent d'un côté une série d'oiseaux entrelacés par leurs cols
construction primitive, mais n'ont été posés qu'en 1681 , pour supporter l'autel, surmonté d'un baldaquin
en marbre, qu'on s'occupait dcs-lors à placer dans l'avant-cbœur.
(1) La figure 5.' de la planche i/(.e représente l'un de ces chapiteaux.
( 47 )
et leurs queues, à la tête desquels une sirène allaite son petit (1); de
l'autre côté c'est une suite de nœuds formés par des rubans garnis de
perles ou de diamans , et enveloppant des fleurs de lis; aux deux ex-
trémités, des figures penchées à terre tiennent les bouts des rubans et
semblent avoir tressé ces nœuds. Il paraît que cette niche somptueuse
recouvrait autrefois l'autel de Saint-Laurent, et formait une sorte de
chœur de la chapelle de ce nom, établie dans cette aile jusqu'en 1698.
Quelque divergence dans les traditions jette cependant un peu d'incer-
titude sur cette conjecture (2). Aujourd'hui ce beau portail ne sert que
d'entrée à une sacristie accessoire et à la petite cour ou se trouvent les
épitaphes de la famille d'Erwin (3).
Entre cette décoration et l'angle de l'arrière-chœur, une porte en ogive
et quelques degrés conduisent à une chapelle basse, anciennement dé-
diée à S. Jean-Baptiste, et particulièrement consacrée à la sépulture des
évêques et des chanoines ; elle a servi depuis de sacristie au grand-
chœur (4), et encore aujourd'hui elle porte ce nom. On y voit plusieurs
monumens funèbres, parmi lesquels se distingue celui de l'évêque Con-
rad III de Lichtenberg, mort en 129g, et sous lequel avait été com-
mencée la construction de la façade occidentale. L'architecture de cette
chapelle est en général du style gothique ; cependant plusieurs des co-
lonnes, servant d'appui aux nervures des voûtes, sont monostyles, et les
(1) Voyez la figure 6.e de la planche i4-e
(2) Grandidier dit que l'autel de Saint-Laurent fut remplacé par un autel du Christ. On prétend
aujourd'hui que cette niche renfermait un autel du Saint-Esprit : cependant les indications données
par cet auteur conviennent parfaitement à cet endroit ; mais on est surpris de ce que ni lui ni aucun
autre écrivain plus ancien n'ait parlé de cet encadrement si remarquable. L'ancienne chapelle de Saint-
Laurent a été abandonnée à cause de l'incommodité de sa position, auprès d'un lieu servant de passage.
(3) Elles sont sculptées l'une à la suite de l'autre, au bas de l'un des contre-forts extérieurs de la chapelle
dont il va être parlé. Le dernier mot de celle du fils, par laquelle elles se terminent, est aujourd'hui à
demi effacé, et l'avant-dernier est rendu difficile à reconnaître par l'omission d'une lettre essentielle : ces
deux mots ne sont d'ailleurs écrits qu'en abréviations. Cette fin a été lue par plusieurs auteurs filius
Erwini Magistri , operis sui œmulus; et je me suis moi-même laissé tromper par cette fausse leçon , que
j'ai traduite (à la page 12) par émule de l'ouvrage de son père. Le pronom sui mis pour ejus n'aurait rien
d'extraordinaire, cette faute étant très-fréquente dans la latinité du moyeu âge; mais un examen plus
attentif, secondé par le manuscrit de Heckler le fils, dont je n'ai eu connaissance que depuis le com-
mencement de l'impression de cette description, m'a convaincu qu'il faut lire operis hujus ecclesiœ.
(4) On appelait grand-chœur, les prébendicrs, ou chanoines non nobles, qui faisaient habituellement
le service du chœur.
( 48 )
chapiteaux des demi-colonnes engagées dans le mur de lanière-chœur
appartiennent au style byzantin : ils ont beaucoup de ressemblance avec
ceux des colonnes engagées dans les piliers angulaires de la croisée (1).
Entre le même angle de cette aile et l'un des escaliers par lesquels
on monte à l'avant- chœur, on remarque le baptistère, chef-d'œuvre
de sculpture en pierre, exécuté, en 1 4^3 , sur les dessins de l'architecte
Jodoque Dotzinger. Il est à regretter que sa partie inférieure soit entière-
ment cachée par l'espèce d'estrade en pierres dans laquelle il est enfoncé.
Le pilier placé au centre de cette aile, pour soutenir les nervures des
voûtes supérieures, est monostyle et dépourvu d'ornemens ; mais ses
proportions svêltes et sa grande élévation lui attirent une juste admi-
ration. Dans l'aperçu de l'histoire de celte cathédrale nous avons fait la
remarque que ces piliers, placés au milieu des deux ailes, se joignent
à d'autres raisons pour faire penser que ces ailes n'avaient d'abord que la
moitié de leur longueur actuelle : on peut ajouter qu'ils correspondent
aux piliers intermédiaires des grandes arches du centre de la croisée ;
et comme on vient de le faire voir, ces piliers n'appartiennent pas non
plus à la construction primitive. D'ailleurs, quoique cette aile septen-
trionale porte un caractère plus ancien que celle du midi, le renouvel-
lement de sa façade est prouvé par les arcs pointus des fenêtres de son
second étage, et le style des ornemens intérieurs du premier ne semble
pas non plus appartenir à une époque antérieure au 1 2.e siècle.
Le pilier central de l'aile méridionale est garni de quatre grandes
colonnes engagées , entre lesquelles quatre autres plus petites sont inter-
rompues par trois étages de statues de grandeur naturelle. Celles du
bas représentent les quatre évangélistes, caractérisés par leurs attributs
symboliques, sculptés sur les piédestaux; plus haut l'on voit quatre anges
embouchant des trompettes, et au-dessus de ceux-ci un Christ, et trois
autres anges portant les instrumens de la passion (5) Ces figures sont
(1) La partie de celte chapelle qui renferme le monument de Conrad fait l'objet de la planche i3.% et
les détails de l'un des chapiteaux des colonnes engagées sont représentés par la figure3.ede la planche i4-e
La ressemblance de ces chapiteaux avec ceux des piliers de la croisée fournit peut-cire un appui de plus
à la conjecture que les premiers renouvellemens du 12.'' siècle pourraient s'être étendus jusqu'il l arrière-
chœur.
(2) Ce pilier forme le sujet principal de la planche i2.c
( 49 )
un peu maigres; mais elles sont sculptées avec soin, et les têtes sont
d'une expression très-noble : elles ont, sous le rapport du style, beau-
coup de ressemblance avec d'autres statues de l'époque d'Erwin, et
notamment avec celles que l'on voit à l'extérieur du portail de cette
aile, et dont quelques-unes étaient l'ouvrage de sa fille. En même temps
les fenêtres du côté oriental de cette partie de l'édifice (1), et surtout les
moulures de la corniche extérieure de ce côté, présentent des disposi-
tions tout-à-fait semblables à celles que l'on remarque dans les parties
qui bien certainement ont été construites par ce grand architecte. Enfin,
l'on a reconnu depuis peu de temps, dans une figure fixant ses regards
sur le pilier central, et qui est placée auprès de l'angle de l'arrière-chœur,
derrière la balustrade d'une galerie qui règne au-dessous de deux de ces
fenêtres, un portrait de ce maître ressemblant à celui qu'on voit au bas
de la tour supérieure, mais sculpté avec plus de finesse et d'une expres-
sion pleine de profondeur et de génie (2). Toutes ces circonstances se
réunissent pour prouver que cet habile homme s'est occupé soit de
l'achèvement, soit du renouvellement de cette aile : c'était peut-être
par là qu'il avait commencé ses illustres travaux dans cette cathédrale.
Il paraît cependant que dans cette partie il s'est borné à décorer de
statues le portail et le pilier central , et à renouveler le haut du côté
oriental; car il est à croire que le pilier lui-même et la façade méridio-
nale existaient avant lui , et le renouvellement d'une partie de cette
façade, ainsi que du mur occidental de cette aile, indiqué par l'inter-
ruption de plusieurs colonnes engagées dans le mur, paraît également
avoir été antérieur à son époque. Les décorations en arcades, portées par
de petites colonnes simples, qui accompagnent l'intérieur de la porte et
correspondent à celles de l'autre aile, appartiennent aussi au style ancien.
(1) Malgré quelques dégradations, les vitraux de ces fenêtres sont encore fort beaux; mais Ton ne
voit plus que les pieds d'un grand S. Christophe vanté dans toutes les descriptions de celte cathédrale.
Les vitraux de l'aile septentrionale ont souffert des altérations plus considérables : on reconnaît cepen-
dant encore dans ceux du côté de l'orient, au milieu de verres coloriés modernes, les figures anciennes
du Christ et de S. Laurent, de la S.le Vierge et de S. Jean.
(2) On débitait autrefois sur celte figure plusieurs fables puériles, et il ne s'j rattachait aucune tradi-
tion historique : mais déjà Silbermann avait reconnu qu'elle portait le costume dans lequel les architectes
de l1 œuyre avaient coutume de se présenter devant le magistral de la ville.
( 5o )
II en est de même de deux arcs à plein cintre, soutenus également par de
petites colonnes simples, qu'on voit au-dessous de la galerie où est placée
la statue d'Erwin (1) : ils paraissent avoir ouvert autrefois une libre com-
munication avec l'ancienne chapelle de Saint -André qui correspond à
celle de Saint-Jean-Baptiste : ils sont murés aujourd'hui, et l'on entre
dans cette chapelle, devenue dans la suite la sacristie du séminaire, par
une porte en ogive percée un peu plus à droite. Cette chapelle est
d'un style bien plus antique que celle avec laquelle elle forme symétrie :
toutes ses voûtes sont à plein cintre, et les chapiteaux des pilastres et
des colonnes qui les supportent ressemblent tous plus ou moins à ceux
qu'on ne voit dans l'autre qu'aux demi-colonnes engagées dans le mur
de l'arrière-chceur (2). C'est aussi la porte orientale de cette chapelle
basse au sujet de laquelle nous avons remarqué, dans la description
de l'extérieur, qu'elle est d'un style très-ancien : elle ne consiste qu'en
tores recourbés en plein cintre et garnis, sur la ligne de terre, d'éperons
ou de pattes d'une grandeur peu commune et d'une forme bizarre (3).
A côté de la porte qui s'ouvre dans l'aile, une colonne engagée, qui
porte les nervures de la voûte supérieure de celle-ci, pose sur un cul-
de-lampe d'un dessin fort ingénieux : cette colonne a l'air d'être soutenue
par un jeune homme penché, dans une attitude aussi hardie que gra-
cieuse, entre des pampres et des grappes de raisin.
Enfin, l'autre moitié du même côté de cette aile est occupée par
une horloge astronomique, qui a été comptée parmi les sept merveilles
de l'Allemagne : dans leur énumération l'on mettait la tour de cette
cathédrale au premier rang, le chœur de celle de Cologne au second,
et cette horloge au troisième. Une première horloge du même genre
avait été construite dès l'an i352 dans l'angle opposé : celle qui n'a
cessé de marcher que de nos jours, et dont les principales décorations
et la plupart des rouages existent encore, a été exécutée, entre les années
1571 et 1574? par les habiles horlogers Isaac et Josias Habrecht et par
(1) Le chapiteau d'une de ces colonnes est représente à la planche i4-% figure j.e
La figure 5.c de la planche i4.e a paru suffisante pour donner une idée des uns et des autres.
(5) Celte chapelle renferme, ainsi que ceHc de Saint- Jean-Baptiste, quelques anciennes sépultures :
la première en date est de l'an 1190.
I
( 5i )
l'estimable peintre Tobie Stimmer, sous la direction du savant professeur
de mathématiques Conrad Dasypodius. Elle représentait les révolu-
tions du ciel et les mouvemens des planètes d'après le système de Pto-
lémée. On y voyait les phases de la lune, la marche du soleil et un
calendrier perpétuel de l'année julienne , disposé de manière à indiquer
non-seulement les jours du mois avec leurs saints, mais encore pendant
cent ans les dates des années, les fêtes mobiles et tout le comput ecclé-
siastique. Les jours de la semaine venaient se montrer sous la forme
des divinités planétaires qui président à cette révolution ; les heures
étaient sonnées par un Christ repoussant la mort, et les quarts d'heure
par des automates figurant les quatre âges de l'homme. Le tout était
surmonté d'un carillon, après la sonnerie duquel un coq chantait en
battant des ailes. Ce coq était un reste de l'horloge du i4-e siècle;
mais sa mécanique fut dérangée dès les années iÔ25 et 1640, où il fut
frappé par la foudre. Il était placé sur la tourelle particulière qu'on
voit à la gauche de l'horloge et dans laquelle se trouvaient aussi les
poids de celle-ci. On monte aux divers étages de cette machine com-
pliquée par un escalier taillé en pierres, placé dans l'angle sud -est de
cette aile(i) et remarquable par la transparence de ses tournans et de
sa cage, qui ne consiste qu'en colonnes fort élancées.
Vis-à-vis de cette horloge on a marqué sur le mur la circonférence
d'une cloche d'une grandeur extraordinaire, fondue en 1 5 1 7 et montée
au clocher de cette cathédrale en i52i ; mais qui au bout de quelques
mois s'est fendue pour avoir été sonnée, le jour de Noël, pendant un
froid d'une rigueur excessive : elle avait onze pieds de diamètre et
pesait quatre cent vingt quintaux.
Nous avons parlé, dans l'introduction historique, des riches dotations
dont jouit cette église et de la sagesse avec laquelle on emploie à son
entretien ces fonds considérables, qu'un décret spécial a empêchés d'être
(1) C'est de cet angle qu'a été pris le dessin de la planche 12. e, et l'on voit au premier plan quelques-
unes des décorations de cette horloge. M. Schwilgué, habile mécanicien de Schlestadt, vient de proposer
à l'Administration de rétablir ce célèbre ouvrage, soit en se bornant à réparer le mécanisme et les figures
d'autrefois, soit en y ajoutant les améliorations les plus essentielles exigées par les progrès des connais-
sances astronomiques, soit enfin en reconstruisant le tout à neuf d'après l'état actuel de ces connaissances
et la perfection où ont été portés les arts mécaniques.
( 52 )
aliénés pendant la révolution. Une maison appartenant a l'œuvre , et
située vis-à-vis de la tour méridionale, est destinée à la recette. Cons-
truite pour la première fois en 1247, elle a été renouvelée au i4-e et
au i5.e siècle, et en dernier lieu en 1 58 1 . Son architecture est remar-
quable sous plus d'un rapport, et l'on y admire surtout un escalier
tournant dont les rampes et les décorations sont taillées avec beaucoup
de soin , et dont le noyau transparent est soutenu par des colonnes très-
délicates et ornées dans un goût parfait (1).
Rappelons encore les principaux souvenirs historiques qui se rat-
tachent à cette église. On a vu qu'ils remontent aux siècles les plus
reculés, et avec plus d'éclat aux premiers temps de la monarchie fran-
çaise. La cathédrale construite par Clovis fut vraisemblablement agran-
die par la munificence des rois d'Austrasie , ses descendans. Si nous
avons été forcés de reconnaître pour fabuleux le renouvellement de son
chœur par Charlemagne, il n'en est pas de même des présens magnifiques
dont elle fut honorée par ce souverain : on cite parmi ces dons un riche
reliquaire, une croix toute d'or et un pseautier sur lequel son nom était
écrit de sa propre main. Entre les empereurs germaniques, Henri JI lui
voua une attention particulière : on rapporte que, l'ayant visitée pen-
dant que l'évèque Wernher était occupé à la reconstruire , il conçut le
dessein de se faire recevoir au nombre de ses chanoines. On dit que ce
ne fut qu'après l'avoir reçu sous son obédience, que l'évèque, joignant
à ses exhortations l'autorité qu'il venait d'acquérir sur le monarque, par-
vint à lui faire reprendre la couronne et les soins de l'Empire. On ajoute
que ce fut en mémoire de cet événement que le saint empereur fonda un
canonicat, doté d'une riche prébende, dont le titulaire a porté jusqu'à
nos jours le nom de roi du chœur. On a conservé le souvenir des
riches présens que fit à cette cathédrale l'empereur Frédéric Barberousse.
Il est à croire que ce souverain et les princes de sa famille, qui réunis-
saient à la dignité impériale la qualité de ducs de la Souabe et de
l'Alsace , et auxquels cette province a d'ailleurs de si grandes obliga-
tions, secondèrent puissamment les travaux exécutés dans cette église
vers la fin du 1 2.° et au commencement du 1 3.° siècle. La construction
f i) La planche 1 5.c représente une partie de cet escalier et deux des portes qui s'ouvrent sur ses paliers.
( 53 )
de la façade occidentale se rattache à la grande époque de Rodolphe de
Habsbourg, dont la statue y fut placée en mémoire de ses bienfaits. Les
successeurs de cet empereur visitèrent souvent cette basilique, et c'est
sur les degrés de la porte de son aile méridionale qu'ils avaient coutume
de recevoir les hommages des habitans de la ville et de la province. Dans
ces temps l'intérieur du chœur était décoré des drapeaux et des autres
trophées conquis par les citoyens de Strasbourg dans les combats où
avait brillé leur bannière victorieuse. Cest devant le portail occidental
que les magistrats et les tribus de la bourgeoisie prêtaient, au renouvel-
lement de chaque année , un serment solennel. Ce temple ayant servi
tour à tour à deux cultes divers , ses voûtes ont retenti des voix élo-
quentes des prédicateurs de l'un et de l'autre. Son grand-chapitre était
l'un des plus illustres de toute l'Allemagne , et ses évêques étaient des
princes puissans , ayant voix et séance aux diètes de l'Empire. Cette
prérogative leur fut conservée depuis la réunion de l'Alsace à la France,
en considération de la partie de leur évêché située sur la rive droite du
Rhin (1), et ils jouirent en même temps d'un rang non moins distingué
parmi les prélats de France.
Louis XIV, accompagné de toute sa cour, visita cette église dès le
lendemain du jour où il vint prendre possession de Strasbourg, et l'on
estime à plusieurs millions la valeur des ornemens dont il fit présent à
ses chanoines. C'est dans cette cathédrale que fut célébré, en 1723, le
mariage de Louis XV (représenté par Louis, duc d'Orléans, premier
prince du sang) avec la fille du roi de Pologne. Louis XV lui-même
vint y faire ses dévotions en 1 744- L'infortunée reine Marie- Antoinette
la visita à son entrée en France en 1770, et cinq ans plus tard Louis XVI
accorda à son grand-chapitre une décoration particulière, en reconnais-
sant formellement que ce chapitre tenait le premier rang parmi tous les
corps ecclésiastiques affectés à la haute noblesse.
A côté de ces hommages où l'éclat du rang se confond avec la majesté
(1) Elle leur avait été ôtée en 1674; mais elle leur fut rendue par la paix de Rjswick : ils ne recom-
mencèrent cependant à en faire usage que depuis l'an 1723. A la suite d'une négociation conduite par
le célèbre Scliœpflin, le cardinal de Rohan reçut alors de l'empereur Charles VI l'investiture formelle
de la principauté au-delà du Rhin. ( Vojcz les Essais de Grandidier, page i63.)
( 54 )
de la religion , les beautés de l'édifice lui-même et le génie d'Erwin, son
principal architecte , furent appréciés par des suffrages de plus en plus
éclairés. Le célèbre Gcethe lui consacra quelques-unes de ses pages élo-
quentes; d'autres écrivains distingués rivalisèrent d'efforts pour en faire
connaître et sentir le mérite : un goût moins rétréci cessa de dédaigner
le style de l'architecture qu'on y voit briller, et l'on rendit autant de
justice à ses ingénieux détails qu'à l'effet imposant de son étonnante
élévation. Dans les temps même où les ravages de la guerre désunissaient
les peuples, où la flèche de cette cathédrale célébrait par les mille flam-
beaux de ses brillantes illuminations des événemens qui pesaient dou-
loureusement sur une partie de l'Europe, ce monument, auquel deux
nations rivales se plaisent à rattacher une grande part de leur antique
illustration dans les arts, ne cessa de réunir tous les sentimens dans une
commune admiration. Puisse-t-il, préservé à jamais de tout accident
funeste, être toujours environné de paix, d'union et de prospérité.
FIN.
INDICATION DES COLONNES
Auxquelles appartiennent les chapiteaux représentés à la planche 14 e,
et qu'on a disposés autant que possible selon l ordre chronologique.
vwvwwvwvvwvwvwwvvwvwvwwwiv
Fig. i.re L'une des colonnes du fond de la chapelle souterraine du Saint- Sépulcre.
(Voyez p. 45.)
Fig. 2.e Les colonnes de la partie antérieure de la même chapelle. (Voyez p. 42 et 45.)
Fig. 3.e Les colonnes de la chapelle de Saint-André, ou sacristie du Séminaire, et les
demi-colonnes de la chapelle de Saint-Jean-Baptiste, ou sacristie du grand-chœur,
engagées dans le mur de l'arrière-chœur. (Voyez p. 48 et 5o.)
Fig. 4-e Les colonnes engagées dans les grands piliers de la croisée, formant l'avant-
chœur. ( Voyez p. 42.)
Fig. 5.e Une colonne de l'aile septentrionale, faisant partie de la petite colonnade qui
règne entre la porte et l'angle nord-ouest de cette aile. ( Voyez p. 46. )
Fig. 6.e Les premières colonnes de la décoration en forme de portail qu'on voit auprès
de l'angle nord-est de la même aile. (Voyez p. 47.)
Fig. 7." Une colonne de l'aile méridionale, soutenant l'un des arcs qui s'ouvraient
autrefois dans la chapelle de Saint-André. (Voyez p. 5o.)
Fig. 8.e Les grandes colonnes qui séparent en deux les arches des deux côtés de la
croisée ou de l'avant-chœur. (Voyez p. 42-)
Fig. g.e L'une des colonnes engagées du premier pilier septentrional de la nef, du côté
de la croisée. (Voyez p. 36.)
Fig. io.e L'une des colonnes engagées dans le troisième pilier de la nef, à partir de
l'entrée. (Voyez p. 36.)
Fig. 1 i.e et i2.e Deux colonnes des petites arcades qui décorent la partie inférieure des
bas-côtés. (Voyez p. 5g.)
Strasbourg, imprimerie de F. G. LeyrAOTT.
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE DE SENS,
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT ;
DESSINÉS
PAR CHAPUY,
EX OFFICIER DU GÉNIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE-,
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR F. T. DE JOLIMONT,
ff-iKCtMICR , ABTlll DE PLUSIEURS OUVRAGES SDR LES ANTIQUITÉS ET LES IdOll DU MOYEN ACE , M EVE HE DE l'aCADÉUIE DES SCIENCES , BELLES LEITEES ET ART* 1)8 CAR* ,
DI LA lOClÉTÉ DES ANTIQ0AIRE8 DE NORMANDIB , DB CIJLLB D'ÉMULATION DB ROUEN ET ADIRES ÏQCIÉTÉ» SAVANTES.
PARIS 9
CHEZ ENGELMANN ET Ge, LITHOGRAPHES, ÉDITEURS , RUE DU FAUB. MONTMARTRE, N»
i» — n 899 iTi — ■
IMPRIMERIE DE GOETSCHY , RUE LOUIS-LE-GRAND , N°. 27.
ÉGLISE CATHÉDRALE
DE SENS.
Un assez grand nombre d'historiens se sont occupés de l'histoire de
l'église de Sens, mais la plupart de leurs ouvrages sont restés manus-
crits , et par conséquent, ou sont égarés, ou ne sont possédés et connus
que d'un petit nombre de personnes. Nous n'avons point trouvé de
description ni d'histoire imprimées de cette cathédrale , qui cependant
n'est pas sans quelque célébrité, et probablement nous eussions été
fort dépourvus de documens certains pour rédiger cette notice, si nous
n'avions trouvé dans la riche bibliothèque de M. Tarbé , imprimeur du
Roi à Sens , littérateur aussi estimable que bibliophile érudit , une
collection nombreuse de chroniques , de chartes , de cartulaires et de
pièces authentiques , qu'il a recueillies avec un soin et un zèle infati-
gable ; non-seulement sur ce qui concerne l'église de Sens, mais même
sur ce qui concerne la ville et le département qu'il habite. Précieux
dépôt qu'il a bien voulu mettre à notre disposition, ainsi que quelques
notices publiées par lui-même, fort rares aujourd'hui, qu'il nous a
communiqué avec une amabilité et une confiance qui exigent de nous
ici un juste témoignage de notre gratitude.
Il y a peu d'églises en France, et probablement dans la plus grande
partie de la chrétienté, qui ne se glorifient d'une origine très-ancienne.
Toutes, si l'on en croit le pieux enthousiasme de leurs historiens, pré-
tendent faire remonter leur fondation jusqu'à l'établissement même
du christianisme dans les Gaules, et malgré l'incertitude et l'obscu-
rité qui régnent dans l'histoire de cette époque, chacun d'eux étaie
son système sur des preuves plus ou moins vraisemblables : c'est ainsi
que ceux qui ont écrit sur l'origine de l'église de Sens, ont rivalisé
d'efforts pour attester sa glorieuse antiquité. Nous ne les suivrons point
( 4 )
dans leurs laborieuses recherches , et dans leurs volumineuses disser-
tations, dont il nous suffit d'indiquer le résultat : peu d'accord en
général sur les dates précises , la plupart cependant regardent saint
Savinien et saint Potentien comme les apôtres de Sens. Ces courageux
personnages, et saint Altin, leur digne émule, après avoir prêché la
foi dans Orléans , Chartres , Troyes , Paris , reçurent à Sens la palme
du martyre vers la fin du deuxième siècle ou le commencement du
troisième, et leurs cendres y reposaient dans des cryptes dont on voyait
encore naguère quelques restes non loin de la ville (1).
La longue suite de siècles qui s'écoula depuis l'époque où Savinien
et ses compagnons consacraient , au milieu des persécutions , un mo-
deste oratoire au culte du vrai Dieu, jusqu'à celle où fut bâtie l'église
actuelle , offre une série d'événemens successifs dont le récit peut avoir
quelqu'intérêt local, mais qui dans cet ouvrage, consacré à l'ensemble
des cathédrales de France, deviendrait fastidieux par la trop fréquente
répétition de faits semblables, presque toujours dus aux mêmes causes,
tels que des ruines, des incendies, des reconstructions, dont les exem-
ples communs à toutes nos anciennes basiliques, attestent, tantôt la
fragilité (2) des édifices que l'on construisait , tantôt les irruptions et
les ravages des barbares , ou enfin les malheurs du temps, qui en fai-
sait souvent négliger lentretien.
Au nombre des événemens les plus funestes que signale l'histoire de
l'église de Sens, il faut citer l'incendie arrivé vers l'an 970, sous l'épis-
copat d'Archambaut, qui détruisit l'édifice jusqu'aux fondemens. Le
cloître , les archives , la bibliothèque , tout fut réduit en cendres ;
ornemens , vases sacrés , reliques , tout fut enseveli sous les ruines de
l'édifice, qui s'écroula au milieu de l'embrasement.
Il n'est point probable qu'Archambaut ; que les chroniques nous
dépeignent comme indigne de son ministère, par ses débauches, son
impiété, et le mauvais emploi qu'il faisait des biens de l'église, ait fait
(1) Voyez la notice sur la cathédrale de Sens, publiée par M. Tarbé, dans l'Almanach du dépar-
tement de l'Yonne, en l'an 12 (ère républicaine).
(2) Pendant long-temps, selon Grégoire de Tours, et quelques autres historiens, les premier*;
temples chrétiens n'étaient bâtis qu'en bois , ou de toute autre matière aussi peu solide.
( 6 )
réparer ce désastre. Il paraît plus certain que saint Anastase, son suc-
cesseur, surnommé Yllommc-Dieu, riche de ses économies, de ses absti-
nences et du crédit que ses hautes vertus lui donnaient auprès des
princes et des rois, jeta les fondemens de l'église actuelle, et mourut
lorsque les piliers du chœur étaient à peine élevés. Sevin , digne en tout
point de son prédécesseur, d'un génie vaste et entreprenant, acheta
l'édifice, et en fit la dédicace le 17 octobre 999. Mais cette église,
moins vaste et moins magnifique qu'elle ne l'est aujourd'hui, fut con-
sidérablement augmentée et presqu'entièrement rebâtie, dans un style
différent, de 1 1 4^ à 1168, par les évêques Henri Sanglier et Hugues
de Toncy, qui la firent telle que nous la voyons encore, h l'exception
des deux tours et du transept qui sont postérieurs.
La tour septentrionale fut élevée en 1184, par Philippe-Auguste,
et depuis on l'appela tour de plomb, parce que les guerres du temps
ayant empêché de l'achever , elle fut provisoirement terminée par une
charpente revêtue de ce métal , et ce provisoire dure encore. La tour
méridionale, qui avait été d'abord conservée intacte de l'édifice, bâti
dans le dixième siècle , par l'évêque Sevin , s'écroula tout à coup la
surveille de Pâques, en 1267, avec un fracas épouvantable, tua ceux
qui se trouvaient sur la place, ruina les édifices voisins, et produisit
d'autres grands malheurs (1). Pierre de Charny, alors évêque, fit re-
lever cette tour, qui fut appelée tour neuve, et fut long -temps comme
la tour septentrionale, terminée en charpente, revêtue de plomb;
mais depuis , l'évêque Sallasard la fit exhausser, et le cardinal Duprat ,
en i532, y ajouta la jolie campanille, ou lanterne, qui surmonte un
des deux angles.
La transept, ou la croisée, ne fut commencée qu'en 1491 3 par Guil-
laume Gennart, doyen de Sens, qui posa la première pierre du portail
septentrional, ou portail d'Abraham 3 et n'a été terminé qu'au com-
mencement du seizième siècle, par l'évêque Sallasard, qui fit faire le
portail méridional, ou de Saint-Etienne, du côté de l'évêché.
On peut dire enfin que ce ne fut guère que sous l'épiscopat de
(1) Chronique de Sainl-Pierrc-le-Vif.
( 6 )
Sallasard que la cathédrale de Sens , souvent endommagé depuis sa
reconstruction , et demeurée imparfaite en beaucoup de parties , est
parvenue à l'état à peu près complet où nous la voyons. Ce prélat donna
en différentes fois des sommes considérables pour les réparations et les
embellissemens de son église, et peu l'ont autant que lui comblée de
tant de libéralités.
( 7 )
EXTÉRIEUR.
L'église de Sens , peu considérable, quant à l'édifice , si on la compare
à beaucoup d'autres, telles par exemple, que celles que nous avons déjà
décrites (1), offre en général, à l'extérieur, toute la rudesse de style,
toute la pénurie d'ornemens et la timidité de construction du siècle où
la masse principale fut construite. Point ou fort peu de ces pyramides
aiguës , de ces clochetons élégament profilés , de ces frontons triangu-
laires évidés à jour et ornés de fleurons, de ces arcs-boutans hardiment
projetés, de ces galeries délicatement travaillées, ornant si gracieuse-
ment le pourtour des murs. Ici , de lourds contreforts , des fenêtres
étroites et peu divisées, des massifs de murs étayés d' arcs-boutans sim-
ples et rares, n'offrent à l'imagination què l'idée de la solidité à laquelle
on ne savait point encore unir l'élégance et à la légèreté, qui, plus tard,
ont émerveillé les regards. Les parties, mêmes les plus récemment
construites , telles que les deux portails latéraux, et la tour neuve, sont
encore loin d'offrir cette richesse de style dont nous parlons, et que l'on
remarque en tant d'autres cathédrales. Cependant l'aspect de cet édi-
fice n'est point par cela même peut-être sans intérêt pour ceux qui
aiment à observer les diverses nuances et les nombreuses variétés de
l'architecture du moyen âge.
Le grand portail, composé du pignon ou extrémité occidentale de la
nef, flanqué de deux tours irrégulières, est assez majestueux et présente
quelques détails et une distribution assez remarquables, dont le dessin
ci-joint donne une idée plus complète que toutes les descriptions que
nous en pourrions faire. Des statues des douze apôtres, de prophètes,
de rois et de saints personnages , détruites en 1 790 , ornaient primiti-
vement les parois intérieurs des trois grandes entrées ouvertes de la
partie inférieure du portail et des tours. Aujourd'hui , quelques frag-
(1) Particulièrement les cathédrales d'Amiens, d'Orléans et de Reims.
( 8 )
mens de sculpture et de bas-reliefs sur les tympans, les piédroits et les
soubassemens sont les seuls ornemens qui soient échappés aux des-
tructeurs de cette époque, et leur extrême mutilation permet à peine
d'en reconnaître les sujets (1).
Au-dessus du vitrail , qui remplace ici la grande rose qui occupe or-
dinairement le centre du portail (2), on voit, dans la partie la plus
élevée , un peu en retraite , un cadran d'horloge avec un mécanisme
marquant l'équation, le lever et le coucher du soleil et de la lune, in-
diqués par les figures dorées de ces deux astres mobiles sur deux échelles
graduées verticales (3). Cette partie est couronnée d'une légère galerie
en balustrade.
La tour septentrionale, plus étroite que l'autre, et qui est la plus
ancienne (4) , est principalement ornée de trois étages de petites gale-
ries ou séries d'arcades régnant sur les quatre faces, partie en ogives,
partie à plein-cintres, soutenues sur des colonnes légères, entre les-
quelles étaient jadis placées des figures. La partie supérieure n'ayant
pu être achevée, est formée d'une charpente revêtue de plomb, percée
sur chaque face de quatre ouvertures surmontées de frontons aigus ,
ornés de chardons, le tout surmonté d'un toit pointu quadrangulaire ,
peu élevé et terminé par une croix.
La tour méridionale ou tour neuve, offre aussi pour principal orne-
(1) Sur le trumeau de la porte du milieu, on retrouve encore , à peu près intact, la figure de saint
Etienne, patron de l'église, debout, tenant un livre ouvert. Cette statue, d'un assez bon style , est
en quelque sorte la seule qui ait été épargnée dans la révolution , parce qu'on eut l'idée d'écrire sur
le livre livre de la loi. Les autres sculptures nous paraissent avoir dû représenter , autant que leur
mutilation permet de le reconnaître, dans le tympan du milieu, le martyre et l'apothéose de saint
Llienne, en sept tableaux. Dans les faces des piédroits, les vierges sages et les vierges folles. Dans
les bas-reliefs soubassemens, les travaux agricoles, les signes du zodiaque, des emblèmes des corps-
ct métiers, et différais ornemens. Les parois et les tympans, des portes latérales offrent aussi des
sculptures dans le même genre, qu'il est presque impossible de juger, sauf deux médaillons assez
curieux, à la porte de la tour du nord , représentant l'Avarice et la Libéralité.
(2) Cette rose existait primitivement, mais elle fut détruite par l'ébranlement que lui causa une
décharge d'artillerie et des feux de joie , qui eurent lieu dans la place, en i638 , à l'occasion de la
naissance du Roi.
(3) Ce cadran et ses accessoires furent faits aux frais de Tristan de Sallazard, évêque, dans le
commencement du seizième siècle. Tout ce mécanisme ne va plus.
(4) Voyez ci-dessus, page 5.
( 9 )
ment deux rangs d'arcades et de piliers formant galleries, sous les-
quelles étaient aussi placées des statues. Le dernier étage est percé de
deux grandes ouvertures à voussures ornées , fermées par des abat-vents,
et est surmonté et terminé par une plate-forme. A l'angle droit, et du
centre des deux contre-forts, s'élève une petite campanille octogone à
trois étages, ornée de gargouilles, et surmontée d'un petit toit, au
sommet duquel exista long-temps une figure colossale de Jésus-Christ
sortant du tombeau , tenant sa croix d'une main et de l'autre donnant
sa bénédiction (1). Cette tourelle bâtie, ainsi qu'une partie de la tour
elle-même, par J. Godinet, architecte de Troyes et sculpteur célèbre,
est d'un assez joli style, et fut, comme nous l'avons dit, élevée aux frais
du cardinal Duprat , en i532 (2) , pour y placer l'horloge et la vigie de
la ville.
Au bas de cette tour, à douze ou quinze pieds du sol, on voyait re-
présentée en relief, sous une petite arcade , la figure équestre de Phi-
lippe-le-Vallois, que l'évêque Brocia avait fait ériger en cet endroit,
en reconnaissance du jugement rendu par ce monarque, le 29 dé-
cembre 1 335 , en faveur des droits et des immunités du clergé. On
lisait au bas ces deux vers :
Regnantis veri cupiens ego cultor haberi
Juro rem cleri libertatem que tueri.
L'inscription et la statue ont disparu en 1793.
(1) Cette figure, de six pieds six pouces de hauteur, était en bois revêtue de plomb, et avait suc-
cédé, en 1702, à une autre pareille qui y existait depuis i582. On suppose même que primitive-
ment il devait y en avoir eu une en pierre, sans doute de l'ouvrage de Godinet. Cette dernière fut
frappée du tonnerre le dimanche 19 juin 1774? à quatre heures du matin. Ébranlée dans sa base, et
presqu'incendiée, il fallait la réparer ou la descendre, et il s'éleva à ce sujet une contestation assez
plaisante entre la ville et le chapitre pour savoir qui supporterait les frais de cet événement. Le
chapitre prétendait que la tour où se faisait le guet, et où était l'horloge de la ville, appartenait à la
ville : celle-ci, au contraire, que la statue du Sauveur devait appartenir plus particulièrement à
l'église. En attendant une décision dont le retard rendait la chute de la figure inévitable et dange-
reuse, le procureur du Roi, par sentence du baillage, fit descendre la statue par provision aux dé-
pens de qui il appartiendrait. Mais cette discussion scandaleuse fut bientôt terminée par la vente
du plomb , du bois et du fer que l'on trouva dans le bris de l'objet en litige dont le produit fut plus
que suffisant pour payer les frais.
(2) Duprat donna pour ce sujet la somme, considérable alors, de dix-sept mille livres. On plaça
dans cette tourelle l'ancienne horloge, qui a été remplacée depuis, en 1781 , par une nouvelle laite
aux frais de la ville.
3
( io )
Ce portail est précédé d'une place assez vaste, où se tient le marché,
et qui fut jadis ornée d'une fontaine. Quelques amateurs de la régu-
larité regrettent que la partie inférieure de la tour septentrionale soit
encore interceptée par quelques maisons dont la démolition rendrait
la place plus correcte et découvrirait en entier la principale façade
du monument.
Le côté septentrional n'est point non plus entièrement accessible ;
quelques maisons, des cours, des jardins, restes de ce qu'on nommait
le cloître , dérobent à l'œil presque toute la partie inférieure de l'édi-
fice. Une petite rue seulement est ménagée vis-à-vis le portail de la
croisée de ce côté, appelé le portail d'Abraham, parce qu'on y voyait sur
le trumeau de la porte une figure de ce patriarche immolant son fils.
Ce portail , postérieur de deux siècles au reste de l'édifice , est d'une
structure assez élégante et délicate ; mais il a aussi perdu , en 179^, la
plus grande partie des statues et sculptures qui l'ornaient : quelques
figures de sybilles , éparses dans les voussures de la porte , ont seules
échappé aux injures des hommes et du temps, qui n'ont point respecté
non plus les armes de Henri de Melun , qui fit terminer ce portail
en i5o6.
Entre ce portail et le chevet de l'église , on remarque une chapelle
dont l'extérieur est de l'architecture du onzième siècle, et faisait partie
de l'édifice bâti par l'évêque Sevin.
Le chevet, dont la vue est obstruée par des constructions diverses et
les jardins et dépendances de l'évêché, ne présente aucune particu-
larité remarquable.
Le côté méridional, environné seulement des vastes cours de l'ar-
chevêché est entièrement à découvert. Le portail, appelé portail Saint-
Etienne, est à peu près du même style que celui opposé, mais moins
orné et moins élégant.
La toiture couverte en tuiles , excepté celle du transept , était au-
trefois ornée au centre d'une aiguille élégante , qui fut brûlée et n'a
point été reconstruite.
( 11 )
INTÉRIEUR.
L'intérieur de la cathédrale de Sens présente, comme à l'extérieur,
quelques différences de style dans sa construction. La partie inférieure
des murs et des piliers de la nef du chœur et des bas-côtés nous paraît
appartenir à une époque plus reculée que le reste , et semblerait avoir
été réservée de l'église précédente, bâtie dans le dixième siècle, ce que
l'on reconnaît non-seulement aux arcs en plein-ceintre, maisencore àla
dimension et à l'assemblage des pierres et à certaine forme des chapi-
teaux ; mais d'un autre côté, quelques particularités des plein-ceintres,
que l'on croit étrangères au style des dixième et onzième siècles, et des
exemples assez fréquens , que nous avons nous-mêmes reconnus ail-
leurs, d'un genre de construction mixte, ou de transition, qui marqua
dans le douzième siècle, le passage du plein-ceintre à l'ogive, pourrait
faire douter de notre sentiment , et , selon cette dernière opinion , le
style de l'intérieur de l'église de Sens serait en entier de cette époque
de transition vers la moitié du douzième siècle , sous l'épiscopat de
Henri Sanglier et Hugues de Tenay, sauf la croisée ou transept, qui,
comme nous l'avons observé, fut rebâti vers la lin du quinzième siècle,
ce qui se reconnaît facilement aux ornemens multipliés des fenêtres,
des roses et des portes.
Le plan de cette église est régulier dans l'ensemble : les chapelles
seulement sont moins symétriquement disposées. Elles sont au nombre
de vingt : trois derrière le cœur, dont celle de Saint-Savinien et Saint-
Potentien occupe le milieu; deux à gauche, dont celle de Saint-Thomas
de Gantorbéry; trois à droite, dont celle de la Vierge, et deux sous la
croisée à l'entrée du chœur, et enfin dix réparties de chaque côté de
la nef. Quatorze piliers isolés soutiennent la nef, et seize le chœur. Ces
piliers sont alternativement de formes différentes : les uns sont com-
posés en faisceau de plusieurs colonnes ou fûts, les autres seulement
de deux grosses colonnes accouplées sur la même base, et dont les
chapiteaux sont réunis sous le même tailloir; un seul, à droite, près
( 12 )
de l'entrée principale, consiste en un gros pilier rond, formant noyau,
cantonné de quatre autres plus menus, qui en sont légèrement dé-
tachés. La nef est large et spacieuse , mais peu élevée , ainsi que le
chœur et les bas-côtés : la croisée et les chapelles sont étroites.
La longueur totale de cet édifice est de 352 pieds, sa largeur de
1 1 4 pieds, et sa hauteur, sous voûte, de 90 pieds (selon la notice de
M. Tarbé).
La structure intérieure est assez régulière et ne manque pas de no-
blesse, mais n'offre rien de particulièrement remarquable. Dans le
seizième siècle, on avait orné chaque pilier de la nef et du chœur,
d'une petite console portant une statue surmontée d'un dais (ou taber-
nacle , selon l'expression du temps) travaillé à jour. Mais cet orne-
ment, peu en rapport avec le style sévère de l'édifice, produit un effet
moins agréable qu'on pourrait le croire. Le sol est entièrement pavé
en beau pavé noir et blanc, et les chapelles sont fermées de grilles
dont quelques-unes portent des armes.
L'entrée du chœur, qui sans doute était ornée, dans l'origine, d'un
jubé gothique, fut close en 1762, par une fermeture d'architecture en
stuc , décorée d'ornemens , de chapiteaux et de trophées en bronze
doré , qui forme en deux massifs deux chapelles réunies par une belle
grille en fer : le tout est surmonté d'un attique orné d'écussons sup-
portés par des figures de ronde-bosse représentant la Foi, l'Espérance,
la Charité et la Justice. Le chœur, environné de stales et d'une boi-
serie moderne , est assez vaste, ainsi que le sanctuaire qui est élevé
sur trois marches et entouré de fort belles grilles en fer.
Mais ce qui mérite particulièrement l'attention des curieux qui vi-
sitent l'église de Sens, ce sont les restes des vitreaux, des monumens
de sculpture, des tombeaux et des curiosités du trésor qui ont échappé
à la ruine ou à la spoliation révolutionnaire , et qui , faibles restes de
ce qu'elle possédait , font encore aujourd'hui la principale richesse de
cette cathédrale.
Au nombre des vitreaux, nous citerons la rose du portail d'Abra-
ham, au nord de la croisée, aussi remarquable par sa construction
que par la beauté des peintures; elle représente l'apothéose de J.-G.
Le Sauveur occupe le centre, chaque fleuron de la rose offre un ché-
( i3 )
rubin jouant d'un instrument : ils sont au nombre de plus de quatre-
vingt. Au-dessous , dans cinq grands panneaux de vitres , sont repré-
sentés, dans le premier à gauche, la résurrection des morts; au-
dessus, le soleil de justice; à droite, du côté opposé, le jugement et
la séparation des élus et des réprouvés; on y voit un roi précipité dans
les enfers, et un prince de l'église montant aux cieux; au-dessus, l'ange
de ténèbres (1) ; dans le panneau du milieu, l'Annonciation ; au-dessus ,
un Saint-Esprit; enfin, dans les deux autres panneaux, de chaque
côté de celui-ci, le Nouveau et l'Ancien Testamens figurés, l'un par
Moïse et l'arche d'alliance; au-dessus, Dieu le Père; l'autre par la
Foi triomphant de l'idolâtrie; au-dessus, Dieu le Fils portant sa croix.
Ce magnifique vitrail fut fait aux frais de Gabriel Goufïier, doyen de
Sens, en 1629. On y remarque le donateur avec ses armes.
La rose du portail Saint-Etienne , au sud , quoique moins estimée ,
ne laisse pas d'être aussi fort belle ; elle représente les quatre fins
dernières de l'homme : la mort, le jugement, le Paradis et l'Enfer.
Dans les cinq panneaux de vitres, au-dessous, les quatre évangélistes,
et différens sujets de la vie de saint Etienne. Ce vitrail fut donné vers
le commencement du quinzième siècle par l'évêque Sallazard, dont
on y voit aussi les armes.
Les autres vitreaux , encore assez nombreux , de la croisée des cha-
pelles et des bas-côtés du chœur, qui ne sont pas non plus indignes
d'un examen particulier, représentent des évêques , des princes, de
saints personnages, et divers sujets d'histoire sacrée. Un grand nombre
est orné des armes des donataires. Quelques-uns, dont les couleurs
sont très-vives, sont du treizième siècle, notamment ceux du chœur
et des chappelles derrière le chœur ; et l'on trouve qu'ÉtienneBequard,
archidiacre de Sens, en 1294, laissa par testament la somme, consi-
dérable alors, de 1200 livres, pour les réparations de la cathédrale et
pour faire ces vitres.
Enfin , on ne manque pas de montrer aux étrangers le vitrail de la
chapelle de Sainte-Eutrope , représentant la vie et le martyre de cette
(1) Nous pensons qu'il y a eu ici une transposition ; il nous semble que l'ange des ténèbres doit
présider à la résurrection des morts, et le soleil île justice au jugement.
( .-1 )
sainte : il passe pour être l'ouvrage de Jean Cousin (1), et est cité par
Dargenville et Félibien ; il est aujourd'hui en très-mauvais état, et
n'est plus qu'un respectable vestige d'un chef-d'œuvre qui aurait dû
être conservé avec plus de soin.
Les monumens de sculpture et les tombeaux sont en petit nombre ,
mais mériteraient une plus longue description que celle que nous pou-
vons lui consacrer dans cette courte notice, particulièrement le magni-
fique mausolée de Louis, dauphin de France, fils de Louis XV et père
de Louis XVI, et de Marie-Josephe de Saxe, son épouse. Ce monu-
ment, tout en marbre, orné de plusieurs figures grandeur de nature,
est placé au milieu du chœur, et est l'ouvrage de Guillaume Coustou
fils (2).
Le tombeau du chancelier Dupral , dont il ne reste plus que les
bas -reliefs en marbre, chefs-d'œuvre du temps, représentant des
faits historiques de sa vie, recueillis et déposés dans la salle du
chapitre.
Le tombeau de l'évêque Sallazard , où l'on voyait son père et sa
(1) Jean Cousin naquit et habita long-temps dans le village de Soucy, près de Sens, où l'on voit
encore sa maison. Il mourut vers l'an i58g.
(2) Il ne faut pas confondre le dauphin dont il est ici question avec le grand dauphin fils de
Louis XIV, comme le fait l'auteur (Pierre Gallet) d'un voyage sentimental de Paris à Rome. Celui-
ci est mort à Fontainebleau. Il avait désiré être enterré dans le diocèse où il mourrait, et avait dé-
signé lui-même le milieu du chœur de l'église cathédrale pour le lieu de sa sépulture. Les funérailles
furent faites en grande pompe. On trouve une relation détaillée de ses obsèques dans l'Almanach de
Sens, année 1804, publié par M. Tarbé, ainsi que la description complète du monument, et les
diverses dissertations critiques qui furent faites à ce sujet. Ce monument qui est un poème entier,
représente d'abord l'hymen ou l'amour conjugal dans l'abattement, son flambeau est éteint, et il
baisse tomber avec douleur ses regards sur un enfant en pleurs, qui brise une chaîne enlacée de
fleurs , symbole de l'hymen ; au-dessus, le temps a couvert de son voile funéraire l'urne de l'auguste
prince, et se dispose à l'étendre également sur celle destinée à sa vertueuse épouse. Ces deux urnes
funèbres sont liées ensemble par une guirlande d'immortelles. Du côté qui fait face à l'autel , le génie
des sciences et des arts, environné de ses attributs, et appuyé sur un globe, semble regretter le
bonheur et pleurer les exemples que la terre a perdus, tandis que l'immortalité est occupée à former
un trophée des attributs symboliques des vertus dont le dauphin et la dauphine furent les modèles.
Enfin , la religion pose sur leurs urnes une couronne d'étoiles , symboles des récompenses éternelles
destinées aux vertus chrétiennes. Ce mausolée, objet des plus amères critiques et des éloges les plus
pompeux, n'a été achevé que dix ans après la mort du prince. L'artiste lui-même mourut en termi-
nant son ouvrage , et n'a pas même eu la satisfaction de le voir en place.
( *5 )
mère à genoux sur une table de marbre élevée sur quatre colonnes fie
vingt pieds de haut , un peu en avant d'un riche autel gothique dont
on ne retrouve que le rétable adossé à un des piliers de la nef, à
gauche , d'un travail très-délicat et assez bien conservé.
Le maître-autel, tout en marbre, placé au milieu du sanctuaire,
sous un immense baldaquin doré, soutenu sur quatre colonnes de
marbre, avec piédestaux, bases et chapiteaux en bronze doré, le tout
exécuté sur les dessins de Servandoni , avec plus de somptuosité que
de goût.
Une madone fort curieuse, et célèbre par les miracles qu'on lui
attribue, faite aux frais d'Emmanuel Jeanna , chanoine en io54-
Placée d'abord sur l'autel de la chapelle de la Vierge, et transportée,
en i5^o, sur le pilier delà même chapelle, où on la voit maintenant,
au-dessus d'une console ornée de reliefs curieux représentant le roi
David, l'Annonciation, la Visitation et les couches de la Vierge, dans
lesquelles saint Joseph figure au pied du lit.
Un petit rétable en pierre , dans la chapelle Sainte-Eutrope , qui
nous paraît être de la fin du quinzième siècle , et offre l'histoire de la
passion de Notre Seigneur, distribuée en dix tableaux de sculpture,
divisés par des pilastres et colonnes ornés des figures des douze apôtres
délicatement travaillées.
Une sculpture en marbre, par Gois, dans l'une des chapelles,
représentant saint Nicolas dotant une jeune fille.
Enfin, dans la chapelle derrière le chœur, un beau groupe en
marbre blanc , représentant le martyre de saint Savinien.
Le trésor de la cathédrale de Sens était autrefois un des plus riches
de tous ceux des églises de France, et presque le seul aujourd'hui qui
renferme encore autant d'objets curieux, mais moins précieux par
leur valeur intrinsèque, que sous le rapport de l'art ou de l'antiquité.
On y voit :
Un christ en ivoire , de deux pieds de haut.
Un morceau de la vraie croix, donné par Charlemagne.
Le peigne de l'évêque saint Loup, en ivoire, garni de pierres.
Un anneau pastoral de saint Loup, et un de saint Grégoire.
Divers reliquaires et diverses châsses en bois sculpté.
( i6 )
Deux bas -reliefs en argent, de Germain, orfèvre, représentant
le martyre de saint Potentien et un trait de la vie de saint Savinien.
Une boîte ou coffret à plusieurs pans sculptés , à figures , ouvrage
du onzième ou douzième siècle.
Deux grands bas-reliefs en argent, de 18 pouces de large sur 7 de
hauteur , l'un représentant saint Loup éteignant l'incendie de Melun ,
et l'autre le même guérissant les malades.
Le fauteuil de saint Loup, en bois de chêne, qui sert de chaire
pontificale pour la prise de possession des évêques, etc. , etc.
Le siège de l'église de Sens a été long-temps un des plus impor-
tais de la France , et un des plus recherchés, soit par sa position, soit
par ses prérogatives. Un grand nombre de conciles célèbres y ont été
tenus , dont on trouve un catalogue chronologique fort curieux dans la
notice de M. Tarbé , particulièrement celui où saint Bernard fit cen-
surer Abcilard en u4o. Cette assemblée mémorable était nombreuse ;
le roi Louis-le-Jeune y assista accompagné de Thibaud , comte de
Champagne, et du comte de Nevers et autres, tous prélats de la
province. Samson , archevêque de Rheims y vint avec ses trois suf-
fragans. On y voyait encore , avant la révolution , la chaire , très-
curieuse par elle-même, où saint Bernard avait combattu le mal-
heureux Abeilard,
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE D'AUXERRE
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT ;
DESSINÉS
PAR CHAPUY,
EX - OFFICIER DU GÉNIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE V ÉCOLE POLYTECHNIQUE;
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR F. T. DE JOLIMOIST,
EÏ-INCÉNIICTL , AGTECB DE PLTSIECRS OUVRAGES SUR LES ANTIQUITÉS ET LE» MŒURS DU MOYEN AGE, MEMBBE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES, BELLES LETTRE! ET ARTS !>B Cl
Mi LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE, DE CELLB D'ÉMULATION DE ROUEN ET AU THES SOCIÉTÉS SAVANTES.
PARIS ,
CHEZ ENGELMANN ET C'% LITHOGRAPHES, ÉDITEURS , RUE DU FAUB. MONTMARTRE
iB T r 1 ITT T~
IMPRIMERIE DE GOETSCHY , RUE LOMS-LE-GRAND , N°. 27.
^828.
</
ÉGLISE CATHÉDRALE
D'AUXERRE.
Ce fut dans le 3e siècle , sous le règne de l'empereur Aurélien , que
les apôtres des Gaules commencèrent à prêcher la foi dans Auxerre ,
et au rapport de l'historien Etienne qui écrivait du temps de saint Au-
naire, la construction de la première église connue dans cette ville est
attribuée à Saint-Amatre vers la fin du 4e siècle. Depuis cette époque
l'église d' Auxerre fut plusieurs fois réédifiée , augmentée et enrichie
de présens considérables par divers évêques jusqu'au 9e siècle où elle
fut brûlée. D'abord rétablie par Hérifrid et plus tard presqu'entièrement
reconstruite sur un nouveau plan par Guy évêque en 9^2, qui, le pre-
mier, lui donna la forme d'une croix et y fut inhumé le premier après
l'avoir comblée des plus riches préseus , cette église fut de nouveau
entièrement réduite en cendres en io3o sous le pontificat de Hugues
de Challon qui la fit rebâtir en pierres de taille et construisit les belles
chryptes qui existent encore.
Ce monument plus solide et plus durable ne fut cependant point
exempt d'évènemens, qui depuis encore à différentes époques en détrui-
sirent quelques parties, et amenèrent avec les réparations nécessaires,
de nouvelles dispositions et de nouveaux agrandissemens ou embel-
lissemens jusqu'en i2i3, époque à laquelle l'évêque Guillaume de
Seignelay entreprit la construction de l'église actuelle que l'on peut
regarder comme la cinquième élevée en ce lieu depuis l'établissement
de la religion catholique à Auxerre.
Comme tant d'autres, cet édifice remarquable d'ailleurs , dont la
construction a duré plusieurs siècles , n'a point reçu son entier achè-
vement ; le grand portail est incomplet , une des deux tours seulement
est terminée et son aspect élégant fait regretter d'avantage l'absence de
la seconde, et l'irrégularité qu'elle produit.
( 4 )
Les dévastations révolutionnaires de 179$ , et le manque presqu'ab-
solu d'entretien pendant plusieurs années, ont nécessité d'assez nom-
breuses et urgentes réparations ; elles viennent d'être confiées à
M. Heinz , architecte de la ville qui mérite les éloges des amis des
arts pour les soins qu'il prend à conserver le caractère primitif des
parties qu'il restaure avec autant de zèle que de talent; exemple trop
peu suivi, du moins jusqu'à présent, par tant d'architectes inhabiles
qui n'ont que trop souvent completté la mutilation de nos plus beaux
monumens. 11 est à regretter que les fonds destinés à ces utiles travaux
ne suffisent pas pour une restauration entièrement completté.
( 5 )
EXTÉRIEUR.
Le grand portail ou façade principale de la cathédrale d'Auxerre
serait assurément au nombre des plus remarquables de France , si la
tour méridionale était achevée et si la partie centrale avait plus de
largeur. Ce portail offre en effet , dans son ensemble , de belles pro-
portions : la tour septentrionale est majestueuse , imposante et a de
l'élévation sans maigreur; les portes sont élégantes, et les ornemens
distribués avec régularité sur toute cette façade, sont riches et nom-
breux sans profusion. Quelle fatalité donc attachée à tant de nos prin-
cipaux édifices du moyen âge a encore suspendu l'exécution de celui-ci ,
qui fut interrompue vers l'an i55o, et depuis lors est restée imparfaite?
Sans doute des guerres (i), des malheurs politiques, les finances épuisées,
des nécessités plus pressantes ont empêché d'ajouter quelques nouvelles
assises de pierres qui, sans de trop grands sacrifices , auraient complctté
ce beau portail dont malgré son imperfection plusieurs antiquaires et
architectes célèbres (2) ont fait un pompeux éloge. La partie inférieure
est des i5e et 1 4e siècles, elle comprend les trois portes au-dessus des-
quelles le style de cette époque s'allie insensiblement avec la partie
supérieure, qui surtout , à prendre du point où la grande tour s'isole ,
est beaucoup plus récente.
La ire porte à gauche, sous la tour terminée, est formée d'une vous-
sure peu profonde, ornée de trois rangs de groupes de ligures très-mu-
tilées , offrant à ce qu'il nous a paru, des sujets de l'ancien testament.
Dans le tympan , seulement vers la base , deux figures de femmes et une
d'homme couronnées, sont assises accompagnées d'anges à genoux tenant
des candélabres ; sur les parois latérales , existaient dans des niches,
(1) C'était en effet à l'époque désastreuse des guerres de religion et des troubles de la Ligue.
(2) Le comte de Caylus , Vauban , Servandotii , l'abbé le Bœuf et quelques autres en parlent
avec une sorte d'entbousiasme qui pourrait peut-cire paraître exagéré à ceux qui aujourd'hui voient
et jugent ces monumens avec des connaissances plus positives.
( G )
trois statues de chaque côté , qui ont été enlevées ; les soubassement
présentent encore seize caissons où sont représentés en relief la créa-
tion du monde , la désobéissance et la chûte du premier homme , le
déluge , etc. Le reste de la tour est divisé en quatre étages plus ou
moins décorés , dont le troisième a pour principal ornement une suite
de petites consoles surmontées d'arcades à clochetons sans doute desti-
nées à recevoir des statues , mais où il ne parait point qu'il y en ait eu ;
enfin le quatrième étage , entièrement isolé, est seul percé sur chacune
des quatre faces de deux grandes ouvertues longues et étroites gar-
nies d'abats-vents et terminé en plate-forme à balustrade , flanqué aux
encoignures de quatre petits massifs formés par le prolongement des
contreforts angulaires. Cette tour a i83 pieds d'élévation.
La porte à droite, sons la tour non finie offre les mêmes dispositions
que celle opposée , les trois rangs de groupes des voussures représen-
tent divers sujets sacrés et les sculptures du tympan la vie de J.-C.
divisée en neuf tableaux , les six statues des parois latérales n'existent
plus et les soubassemens ne présentent aujourd'hui que des restes de
compartimens et défigures tellement mutilées qu'il estpresqu'impossible
d'en reconnaître les sujets , à l'exception d'un bas-relief dans un enca-
drement d'architecture sur le mur à droite, qui nous a paru être le
jugement de Salomon. Le reste de la tour élevé à un peu plus du tiers
de la hauteur qu'elle devait avoir , est d'un style analogue à l'autre tour,
et fait présumer que celle-ci aurait completté régulièrement le portail
dont il nous reste à décrire la partie la plus riche , celle du centre.
Elle se compose de trois divisions bien distinctes. La grande porte
occupe toute la partie inférieure. Plus de deux cents figures distribuées
en six rangs de groupes formant au moins cinquante sujets, pris dans
l'histoire ou les légendes sacrées, remplissent toutTintérieur de sa pro-
fonde voussure ogive, dont l'ouverture est ornée d'une dentelle délicate
en pierre. Ces groupes sont portés sur des ornemens d'architecture
artistement travaillés, servant à la fois de couronnement et de support.
Les grandes statues des parois latérales qui représentaient les douze
apôtres ont disparu comme celles des deux autres portes en 179^. Dans
les soubassemens on trouve encore malgré leur dégradation d'abord un
rang de quatre reliefs de chaque côté, représentant des saints person-
( 7 )
nages de l'un et de l'autre sexe distribués deux à deux dans de petites
arcades ornées , et au-dessous une grande quantité de petits caissons
et de compartimens offrant pour chaque côté une distribution et des
formes différentes , on y distingue encore à gauche l'histoire de Joseph
de la genèse ; la droite est méconnaissable. Cette belle porte est sur-
montée d'un fronton pyramidal percé à jour et dont les arestiers sup-
portent sept petites statues de diacres au nombre desquels St. -Etienne,
patron de l'église , est placé au sommet de l'angle ; la seconde division
construite en arrière corps est entièrement formée d'un beau vitrail en
rose enfermé dans un grand arc ogive dont l'extrados , très-orné, sup-
porte une petite galerie découverte. Enfin le pignon triangulaire de la
nef, également riche d'ornemens et dont le côté gauche se rattache à
la grande tour par une sorte d'arc-boutant , qui sans doute aurait été
répété du côté opposé, complette et termine agréablement cette partie
principale du portail de la cathédrale d'Auxerre, vis-à-vis lequel une
place assez régulière et assez vaste permet d'en embrasser le coup-d'œil
d'un point de vue favorable : mais cette place mal bâtie et dont le sol
n'est point nivellé est peu en harmonie avec l'élévation et l'importance
de l'édifice.
Les autres façades de l'église d'Auxerre au nord et au sud et le rond-
point du chœur , offrent, à très-peu de chose près , un style uniforme de
construction et rien de remarquable ; plus de pesanteur que de légèreté,
des ornemens rares , mais un ensemble sévère et régulier, il faut en
excepter les deux portails aux deux extrémités du transept qui sont d'un
bel aspect et d'un goût de composition qui a beaucoup d'analogie pour
la disposition et les ornemens du pignon , du vitrail à rosace et du porche,
( dont le temps et des mains ennemies ont détruit la plus grande partie
des sculptures), avec la partie centrale du grand portail. On peut considé-
rer ceux-ci comme semblables entr'eux, n'offrant que quelques légères
différences dans les ornemens de détail.
( 8 )
INTÉRIEUR.
L'intérieur de l'église d'Auxerre, d'une étendue moyenne, est régulier,
et présente des proportions élégantes et sveltes. Ses dimensions sont de
5oo pieds de long, sur 71 de large non compris les chapelles, et 100 d'élé-
vation. Cet édifice étant bâti sur la pente d'un coteau rapidement incliné,
il faut descendre six marches pour entrer dans la nef, et deux marches
pour passer de la nef autour du chœur. Il paraît que l'architecte n'a pu
entièrement corriger ce défaut de nivellement , malgré l'élévation des
cryptes sur lesquelles le chœur est considérablement exhaussé au-dessus
du point le plus incliné du sol naturel. Quelques nuances de style,
qu'il est facile d'observer en examinant attentivement chaque partie de
cet intérieur, caractérisent le passage des différentes époques dans l'in-
tervalle desquelles cet édifice a été bâti. C'est ainsi que dans le
rond-point , une partie du chœur, et dans les bas côtés qui l'en-
tourent, on reconnaît, à la forme des piliers, des galeries et des
fenêtres, la portion de construction lapins ancienne, c'est-à-dire celle
du commencement du treizième siècle. La nef et la croisée sont de la
fin de ce siècle ou du commencement du quatorzième ; les premières
travées vers le grand portail , sont surtout évidemment de ce der-
nier siècle. Les fenêtres, les galeries et les portes du transept sont
beaucoup plus ornées que toutes les autres parties de l'édifice, et sont
du temps où l'art commençait à perdre de sa rudesse et de sa simplicité.
Quelques critiques ont trouvé que les bas côtés de la nef et les ouvert
tures des travées sont un peu étroits : ils sont accompagnés de cinq
chapelles de chaque côté , y compris celles qui sont sous les tours ; plus
deux autres sous la transept ; toutes sont fermées de grilles fort simples,
et ne présentent rien de particulier que quelques vestiges de médiocres
peintures à fresque. La chapelle de la Vierge , derrière le chœur, est
seule remarquable par sa forme carrée, la disposition de sa voûte et
des trois arcades qui en forment l'entrée, soutenues sur deux colonnes
( 9 )
fuselées et d'une grande délicatesse pour leur élévation (1). Le chœur,
jadis fermé par un beau jubé, qui fut détruit par les calvinistes, est
vaste; le sanctuaire surtout, pavé en marbre blanc et noir, est fort
beau ; mais l'un et l'autre sans ornemens d'architecture. Enfin , toutes
les voûtes sont en briques, chose peu ordinaire, les nervures seulement
sont en pierres.
Les vitraux peints sont la décoration la plus importante que la cathé-
drale d'Auxerre ait en grande partie conservée; les trois roses surtout
brillent en même temps des couleurs les plus vives et des formes les
plus agréables. Celle de la nef à l'ouest représente le Ciel, ou la Divi-
nité dans toute sa gloire, figurée au centre sous l'emblème du soleil;
autour sont rangés une grande quantité d'anges, de chérubins et de
bienheureux , au nombre desquels on remarque les portraits des dona-
taires. La rose du transept à droite au sud, et le vitrail en huit pan-
neaux placé au-dessous, sont en assez mauvais état , et représentent des
sujets tirés de la Bible; on y reconnaît le serpent d'airain, le frappe-
ment du rocher, le passage de la mer Rouge , etc. ; mais beaucoup de
parties endommagées, d'autres déplacées ou mises à contresens par
quelque ouvrier maladroit, en défigurent l'ensemble. Du côté opposé,
à gauche , la rose du nord , beaucoup mieux conservée , représente les
litanies de la Vierge , en une quantité, considérable de figures emblé-
matiques, et dans le vitrail au-dessous, divisé en huit panneaux, divers
sujets de la vie des saints. Les vitraux de la nef et de ses chapelles sont
moins remarquables et moins bien conservés ; ceux du chœur sont assez
importans, mais grossièrement exécutés, peut-être pour produire plus
d'effet, à cause de leur élévation; ils portent la date de 15^5, époque
de leur restauration par les soins de l'évêque Amyot , et représentent
des évêques, des docteurs et des saints pères. Au milieu , dans le fond,
Notre-Seigneur mort en croix et Notre-Seigneur glorieux et ressuscité ;
au-dessous les donataires et leurs armes ; toutes ces figures sont entou-
(1) Dans la planche 4 on a représenté cette chapelle débarrassée des hoiseries et tableaux de mau-
vais goût qui l'obstruent. Et sa grille remplacée par la clôture de pierre à jour qui parait avoir existé
primitivement.
( io )
rées de riches bordures. Les fenêtres des bas-côtés du rond-point offrent
aussi d'assez belles verrières du treizième siècle bien conservées. On y
reconnaît divers sujets mystiques tirés des légendes et de l'Apocalypse.
Enfin, la chapelle de la Vierge est encore éclairée par sept verrières non
moins belles ; trois dans le fond , qui représentent la vie de la Vierge ,
l'histoire de Job et celle des Machabées, sont d'un excellent style, et sont
pleines de charmans détails, et quatre, pour les côtés, peintes en gri-
sailles, d'un travail moins excellent, dans lesquelles on voit les figures
en pied des deux chanoines qui ont fait don de ces vitres , dont on re-
connaît le modèle dans leurs mains. Au-dessus de l'une de ces figures;
on lit : Henricus, presbiter; le nom de l'autre est effacé; tous deux
semblent sous la protection de leurs saints patrons, qui sont également
représentés au-dessus de leurs têtes.
Quelques monumens d'un assez grand intérêt, échappés seuls aux
dévastations des différentes époques malheureuses de notre histoire,
ornent encore l'intérieur de la cathédrale d'Auxerre. Tels sont le
maître-autel tout en marbre et en bronze , décoré d'un très-beau bas-
relief du martyr de saint Etienne, et de la statue en marbre blanc
représentant ce saint , grandeur de nature, expirant sous les coups de
ses bourreaux, morceau d'une très-belle exécution et d'un excellent
goût; le tout est surmonté d'un riche baldaquin, soutenu par des
anges. L'aigle ou pupitre du chœur en cuivre jaune, du quatorzième
siècle (1), et les deux bénitiers en fer fondu , du treizième siècle, objets
curieux pour l'histoire des arts. Les mausolées des évêques Amyot et
Golbert, érigés, le premier en 1610 et le second en 1713, aux deux
côtés du sanctuaire, par leurs neveux; enfin, dans la chapelle de la
Vienre, le mausolée en marbre de Claude de Beauvoir de Ghastellux,
maréchal de France, et de Jean de Ghastellux, vicomte d'Avallon,
amiral de France, qui s'illustrèrent, en au fameux siège de
Cravan contre les Ecossais, et conservèrent, par leur valeur et leur
générosité, cette ville au chapitre d'Auxerre, qui, en reconnaissance,
décerna aux aînés de la famille le titre de chanoine avec toutes ses préro-
(1) Cet aigle rapporté depuis peu clans la cathédrale , appartenait à une autre église et remplace
ici l'ancien aigle détruit dans la révolution, qui était du même temps et plus curieux.
( " )
gatives(i) ; monument nouvellement rétabli aux frais de la famille, en
place de l'ancien , détruit en 1 79,3. On y voit les deux héros couchés, les
mains jointes, sur un lit ombragé de drapeaux; au-dessus, l'artiste a
trouvé le moyen d'ajuster un ancien bas-relief provenant peut-être du
tombeau primitif, représentant la bataille de Cravan ; mais on est
étonné de trouver reléguée sur un pilier du bas-côté, à droite, hors
la chapelle, l'ancienne inscription, gravée sur une table d'airain,
qu'on aurait dû rétablir sur le nouveau monument.
Le siège épiscopal d' Auxerre , illustré par une longue suite d'évêques ,
dont un grand nombre ont brillé par leur mérite et leurs éminentes
vertus , a été supprimé dans la dernière organisation des évechés de
France , et réuni à celui de Sens dont il était suffragant.
(1) Le titulaire de ce canonicat quoique laïque en prenait possession botté , éperonné , cuirassé,
un oiseau sur le poing , revêtu d'un surplis , le baudrier et l'épée par-dessus , ganté des deux
mains , l'aumuce sur le bras , coiffé d'un bonnet bordé d'une plume blanche. Quand Cézar de
Chastellux, qui en avait pris possession en 1648 parut au chœur en présence de Louis XIV ,
à son passage à Auxerre pour aller visiter le camp de la Saône en i683 ; les seigueurs de la suite
du roi plaisantaient sur la bigarrure de cet habillement : le prince leur dit ne badinez pas, il n'est
aucun de vous qui ne dût se faire honneur d'un pareil titre. Guillaume Antoine comte de
Chastellux , brigadier des armées du roi est le huitième de son nom qui ait pris possession de
ce canonicat en 1762 , sous M. de Caylus.
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE DE CHARTRES ,
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT ;
DESSINES
PAR CHAPUY,
EX OFFICIER DU CÉNIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE;
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR F. T. DE JOLIMOINT,
El CNGLMEl Jl , icmiR UE PLrSlEORS OUVRAGES SPB LES A 5TIQT ITt 5 ET LES UVlRi DD MOTEN AGE . MEMBRE DE l'aCADLHIE DBS 8CIEITr.ES, BELLES LETTRES ET 1RTS l>B CAS!
VU LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE M I IN'DIE DE CELLE d'ÉVI L'L \ TIO.\ DE BOUEH £T AUTRES SOCIETLS SAVANTES.
PARIS 9
CHEZ ENGELMANN ET Cie, LITHOGRAPHES , ÉDITEURS , RUE DU FAUB. MONTMARTRE, N° 6.
IMPRIMERIE DE GOETSCHY , RUE LOUIS-LE-GRAND , N°. 27.
4 828,
ÉGLISE CATHÉDRALE
DE CHARTRES.
L'histoire et la description de l'Eglise Cathédrale de Chartres , une
des plus considérables , des plus belles et des plus célèbres églises de
France , a exercé la plume d'un assez grand nombre d'écrivains ; et
si ailleurs nous ne trouvons quelquefois, après de pénibles recherches,
que quelques documens incertains , ici nous n'avons en quelque sorte
que l'embarras du choix ; cependant ces divers ouvrages que nous
indiquons ci-dessous (1) , que l'on ne trouve guère aujourd'hui que
(1) Chroniques de Chartres : Poème des miracles de la Vierge, écrit vers 1020 ou io3o.
traduit en vers français en 1262, par Me Jehan le Marchand, chanoine de Chartres , manuscrits
conservés à Chartres.
Histoire chronologique de la ville de Chartres , par Peintard , manuscrit conservé à
Chartres.
Histoire chartraine contenant les antiquités de Chartres , ensemble les antiquités de
l'ancien temple et superbe édifice de l'église Notre Dame de cette ville, les souverains
de Chartres , etc. , etc. , par Duparc , manuscrit du 16e siècle, conservé à la bibliothèque royale,
n° io3g4.
Parthenie qu histoire de la très-auguste et très-dévote église de Chartres , dédiée par
les vieux Druides en l'honneur de la Vierge qui enfanterait , etc. , par Me Sebastien
Roulliard, de Melun , avocat au Parlement. Paris , 1609 , in-8°.
Histoire manuscrite de Chartres , par Souchet , conservée à la bibliothèque royale ; catalogue
de Gaignèr, n° 665 ; l'auteur est mort en 1 654-
Histoire de l'auguste et vénérable église de Chartres , etc., par Vincent Sablcn , chartrain ,
1671 , un petit vol. : il y en a plusieurs éditions. v.
Relation de l'accident arrivé a Chartres tar le feu du Ciel qui aurait embrasé toute
l'église sans la protection toute visible de la Sainte Vierge , par Me Robert , archidiacre.
Chartres, 1675, in-8°.
Catalogue ou inventaire des reliques de l'église cathédrale de Chartres, 1682, manus-
crit de la bibliothèque de M. Hérisson. , avocat et bibliothécaire de la ville de Chartres.
( 4 )
dans les bibliothèques publiques ou dans quelques bibliothèques
particulières sont peu connus , et sans doute même un grand
nombre de nos contemporains en ignoreraient encore l'existence si
M. Gilbert , conservateur des tours de Notre-Dame de Paris , que nous
avons déjà eu occasion de citer avec l'éloge qui lui est dû, comme
auteur d'excellentes notices sur quelques-unes des principales cathé-
drales de France , n'avait récemment dans une nouvelle production
de ce genre , publiée en 1824 sous le titre de Description Historique
de l'Eglise de N.-D. de Chartres , réuni tout ce que ses devanciers
ont dit de plus intéressant et de plus exact sur ce sujet, en citant ces
autorités et en y ajoutant ses propres observations et autres docu-
mens particuliers qu'il a pu recueillir. C'est donc aux mêmes sources,
et particulièrement à cette dernière que nous avons dû puiser pour
la partie historique et chronologique de notre travail, nous étant
fait un devoir, pour la partie descriptive et critique , de ne rien écrire
que d'après nos propres observations sur les lieux mêmes; sachant
par une expérience constante qu'il est impossible d'adopter avec sécu-
rité ce que l'on trouve sur cette matière dans les livres publiés jusqu'à
ce moment, à cause delà manière insuffisante et fautive dont les au-
teurs l'ont traitée. (1).
Description de l'aimant qui s'est formé a la pointe du clocher neuf de Notre Dame di:
Chartres , par Y abbé de T^almont. Paris , 1692 , 1 vol. in- 12.
Pouillé du diocèse de Chartres, par Doublet , 1738.
Relation de l'entrée des évéques de Chartres avec remarques historiques, par Janvier de
Flanville , 1780.
Histoire de la ville de Chartres , par Doyen , Chartres, 1786, 2 vol. in-8°.
Histoire de Chartres et de l'ancien pays chartrain , etc. , par M. Chevard, maire de la
ville de Chartres , 1802 , 2 vol. in-8°.
Notice sur l'origine et la description de l'église de Chartres , par le même , insérée dans
l'annuaire statistique du déparlement d'Eure-et-Loir , année 1807.
Enfin description historique de l'église de Notre-Dame de Chartres , par A. P. M. Gilbert.
Chartres , 1824 , in-8°.
(1) En effet il nous est facile de prouver que si en général on peut s'en rapporter avec une sorte de
confiance sur les faits et les dates consignés par les historiens du moyen-âge, que chacun d'ailleurs
a la possibilité de soumettre à l'analyse et de vérifier par les règles de la critique ; il n'en est pas de
même de la description et du jugement des monumens d'architecture ou de sculpture ( souvent
depuis, restaurés, augmentés ou altérés), qu'on ne peut vérifier qu'en se déplaçant, et qui exigent de
( 6 )
Nous avons déjà vu que la plupart des premiers historiens de nos
cathédrales , inspirés par les récits exaltés des vieilles chroniques, par
des traditions populaires , parles fictions des poètes, ou enfin par une
sorte d'orgueil national, se sont épuisés en conjectures pour donner à
leur église la plus haute antiquité possible. Le plus grand nombre ne
cherchent point à remonter au-delà de l'origine du christianisme même ;
mais quelques autres tels que ceux de l'église de Chartres ont cru pou-
voir renchérir sur ces ingénieuses probabilités, et ceux-ci nous affir-
ment que les Druides , long-tcms avant la venue du Messie , avaient eu
révélation qu'une vierge devait enfanter pour le salut du monde, et
qu'en plusieurs endroits, notamment à Chartres, ils lui rendaient un
culte particulier dans le lieu même où depuis fut élevé ce beau temple,
en l'honneur de lanière du Sauveur et de son divin fils, qui déjà avant
leur venue au monde auraient été honorés par ces peuples idolâtres:
faisant ainsi par une orgueilleuse piété remonter le culte de Jésus et
de Marie à Chartres avant même l'existence du christianisme.
Sans admettre ni réfuter de pareilles assertions dont le plus ou moins
de vraisemblance ont fait naître de longues et inutiles dissertations, il
la part de l'écrivain des connaissances positives dans les arts et un goût éclairé, dont , nous devons
le direi, presqn'aucun des historiens connus jusqu'alors en France n'ont donné des preuves, surtout,
nous le répétons , de ceux qui se sont occupés de l'histoire des provinces, des villes ou des monu-
mens dans le moyen-âge : on peut en dire autant des plans et des dessins gravés qui accompagnent
quelquefois ces ouvrages ou qui ont été publiés isolément, aucuns ne peuvent servir à donner
une idée exacte des objets qu'ils représentent , et l'on sait aujourd'hui dans quel discrédit sont
tombés, sous ce rapport, les œuvres de Menlfaucon, de Millin et de tant d'autres, dont chaque jour
démontre les erreurs et les inexactitudes.
On peut être excellent littérateur , savant historien , scrupuleux chronologistc , et décrire et
juger fort inexactement des monumens dont on nJa point appris parles règles de l'art, de l'observa-
tion et du goût à connaître le caractère, les défauts ou les beautés. Comme on peut être fort habile
dessinateur, paysagiste spirituel , et ne pas rendre dans la représentation graphique d'un édifice ,
d'une sculpture , le style particulier , la physionomie propre avec cette vérité naïve qui coin ient.
Pourquoi faut-il que nous ayons encore le même reproche à adresser aux écrivains et aux artistes
qui ont concouru aux ouvrages de ce genre les plus récemment publiés parmi nous ? Ceux-là ,
riches seulement de leur style et d'une imagination brillante ont compilé sans discernement leurs
devanciers ou ont décrit sans voir : ceux-ci ; s abandonnant à toute la facilité et à la fougue de
leur crayon , ont produit de charmantes compositions aux dépens de cette sévère exactitude si pré-
cieuse pour l'étude de l'art et la connaissance des lieux.
Nous avons assez bonne opinion du lecteur pour être persuadé qu'il n'attribuera pas à un amour-
( 6 )
nous suffit de savoir qu'antérieurement au troisième siècle l'histoire de
l'Eglise de Chartres ne présente qu'incertitude et obscurité, qu'ayant
cette époque il paraît seulement reconnu que St-Savinienet St-Potentien,
qui furent les apôtres d'Orléans, de Troy es, de Sens, avaient aussi prêché
la foi catholique dans la ville de Chartres , et que St-Aventin , leur
disciple, en fut le premier évêque vers l'an 260 ou 280. Comme toutes
les églises des Gaules , celle-ci fut dès sa naissance en butte aux plus
cruelles persécutions suscitées par les empereurs romains (1), et pendant
près d'un siècle la religion sainte n'eut point, à proprement parler, de
temple public. Le règne de Constantin vit finir toutes ces calamités ;
et aussitôt les chrétiens s'empressèrent de bâtir à Chartres une première
église sur laquelle l'histoire ne nous a conservé aucun détail ; nous savons
seulement qu'elle fut incendiée vers l'année 858 par les Normands (2),
que réparée par l'évêque Gislebert, elle fut encore détruite pendant
une guerre entre Richard duc de Normandie, et Thibaud-le-Tricheur
comte de Chartres, en 962 ou 973 , et qu'enfin en l'an 1020 , veille de
la nativité, le feu du Ciel la réduisit de nouveau en cendres ainsi que
presque toute la ville.
Le célèbre et vertueux Fulbert occupait alors le siège épiscopal , sa
réputation et son crédit à la cour de France et dans toute l'Europe,
ainsi que la dévotion particulière des peuples pour l'Eglise de Chartres
produisirent d'abondantes ressources que l'on destina à reconstruire
propre exclusif de notre part , et qui serait au moins ridicule , ou à tout autre sentiment envieux ,
des réflexions qui ne nous sont suggérées que par notre amour pour la vérité et pour la perfection
si désirable des ouvrages destinés à faire connaître et à perpétuer le souvenir de nos richesses mo-
numentales.
(1) On montre encore dans l'Eglise souterraine de Chartres la place où exista long-tems un
puits appelé h puits des saints forts , où l'on assure que Quirin , gouverneur de la ville pour l'em-
pereur Claude , fit précipiter sa propre fille qui s'était convertie et venait de recevoir le baptême
avec un grand nombre de fidèles qu'il surprit assemblés dans ce lieu pour la célébration des saints
mystères , après leur avoir fait éprouver les plus horribles tortures.
(2) On sait comment les Normands abusèrent de la bonne foi des habitans de Chartres pour
s'emparer de la ville en feignant de vouloir se convertir et en demandant à y être introduits pour
recevoir le baptême et rendre les derniers devoirs à leur chef qu'ils supposèrent mort. Ils n'y furent
pas plutôt admis qu'ils mirent tout à feu et à sang et détruisirent la cathédrale et la plus grande
partie de la ville
( 7 )
avec magnificence la nouvelle cathédrale (5) ; le prélat lui-même y con-
sacra trois années de ses revenus et de ceux delamanse capitulaire, et
les travaux furent d'abord poussés avec activité. Si l'on en croyait
les historiens sur parole, cet édifice qu'ils prétendent avoir été ter-
miné en huit ans serait le même que celui qui existe encore de nos
jours : Pour se convaincre du contraire il suffît de connaître et de
savoir comparer les différens styles d'architecture en usage dans chaque
siècle, et l'on sera convaincu que l'âge d'un monument est souvent mieux
écrit dans la disposition et la forme des pierres que dans les relations
de tant d'historiens inexacts. L'erreur vient ici de la confusion de quel-
ques dates et de quelques récits isolés qui n'ont point été vérifiés par
l'inspection du monument; mais en observant aujourd'hui ce que ces his-
toriens n'ont pas voulu ou n'ont pas su observer , il est facile de recon-
naître que la structure de l'Eglise de Chartres actuelle ne remonte pas au-
delà du douzième siècle, àl' exception des chryptes et de quelques parties
peu apparentes, qui sont évidemment antérieures et ont été conservées
lorsqu'on a reconstruit. Quelques faits qu'il eut été difficile de faire
concorder , en venant à l'appui de notre assertion , s'expliquent alors
facilement et nous prouvent que, si l'édifice bâti par Fulbert fut achevé
en huit ans , ce ne fut qu'un édifice provisoire et peu considérable , ou
ce qui est également vraisemblable , que la construction en fut long-
tems suspendue et qu'on ne s'en occupa sérieusement que vers la fin
du onzième siècle jusqu'au milieu du treizième , époque à laquelle il
paraît que cette église fut seulement terminée ; mais à la fin du onziè-
me siècle , un style tout-à--fait nouveau s'était introduit dans l'art de
bâtir, on l'adoptait avec enthousiasme, et comme on l'a vu depuis,
malheureusement pour l'histoire des arts, on démolissait les anciens
édifices pour les rétablir à la moderne , c'est de cette manière sans
doute que l'église bâtie par Fulbert fit place à la nouvelle, qui est
celle que nous décrivons aujourd'hui.
Ainsi que nous venons de le dire les faits connus confirment notre
(1) Les rois de France, d'Angleterre, de Danemarck , lecomte Eudes de Chartres , Richard, duc
de Normandie, Guillaume , duc d'Aquitaine, et beaucoup d'autres princes et seigneurs, y contri-
buèrent pour des sommes considérables.
( 8 )
opinion, car ils nous apprennent que l'évêque Fulbert qui mourut
en 1029 > écrivit peu de temps avant sa mort à Guillaume , duc d'Aqui-
taine , qu'étant très-occupé de la restauration de l'Eglise de Chartres
il n'avait pu lui écrire plutôt , et qu'à l'aide de Dieu il avait déjà fait
les grottes de cette église ( la partie souterraine ) ; que ce prélat laissa
par testament une forte somme en or et en argent pour la continuation
des travaux de son église qu'il avait commencé à réédifier, donc cet
édifice ne fut pas fini en huit années ; que Thiéry ou ïhéodoric son
successur fut animé du même zèle, mais qu'il n'eut pas non plus le bon-
heur de voir terminer ces travaux ; que vers l'année 1060 un médecin
du roi Henri Ier fit bâtir à ses frais un portail latéral (1) ; qu'en 1088 la
duchesse Mathilde , femme de Guillaume-le-Conquérant , fit couvrir en
plomb, aussi à ses frais, la plus grande partie de cet édifice ; qu'en 1 1 45
plus d'un siècle après la mort de Fulbert Huges , archevêque de Rouen ,
écrivait à Thiéry évêque d'Amiens, avec quel zèle et quelle activité les
fidèles de la ville de Chartres et même des villes et des provinces voi-
sines travaillaient depuis peu à la construction de leur Cathédrale ; donc
on avait repris à cette époque les travaux long-temps abandonnés , ou
on réédifiait un nouvel édifice (2) , la nef et le grand portail datent
de cette époque , sauf un des clochers qui est postérieur , celui du
nord ou clocher neuf, terminé en i5i4; enfin que cette église ne fut
consacrée et dédiée à la Sainte-Vierge qu'en 1 260 par Pierre de Maincy,
76e évêque de Chartres, bien qu'elle ne fut pas encore aussi complette
qu'elle l'est aujourd'hui; de sorte que cette église à été environ 240 ans
à bâtir , si on en date le commencement à l'épiscopat de Fulbert, et seu-
lement un peu plus de cent ans si on ne compte, comme cela doit être,
(1) Qui assurément ne peut être un de ceux que nous voyons aujourd'hui, qui selon toute
évidence lui sont postérieurs de plus d'un siècle.
(2) Des hommes de tous les rangs et de toutes les professions se livraient eux-mêmes aux travaux
1rs plus pénibles , tiraient les charriots , transportaient les matériaux , etc. Plusieurs habitans de
Rouen, munis de la bénédiction de leur archevêque, vinrent augmenter le nombre des travailleurs,
ainsi qu'un grand nombre de personnes des autres diocèses de la Normandie. Les fidèles ne partaient
qu'après s'être confessés et reconciliés et les procès étaient assoupis , la troupe des pèlerins se créait
un chef qui distribuait à chacun l'emploi qu'il devait exercer. Ces travaux s'exécutaient avec ordre
et recueillement et pendant la nuit on mettait des cierges sur des charriots autour de l'église et on
veillait en chantant des hymnes et des cantiques.
( 9 )
que du commencement du douzième siècle. Nous terminons cet histo-
rique par un éloge en vers de la cathédrale de Chartres, morceau
vraiment curieux de poésie du tems dans lequel il était difficile de
pousser plus loin l'exaltation et le romantique.
Au centre de la ville , entre huit avenues ,
Ce saint temple s'élève à la hauteur des nues ,
Et sa base s'enfonce autant dans les enfers ,
Que son faîte orgueilleux s'élève dans les airs.
Dans le vaste univers , il n'est pas une roche ,
Dont la pointe superbe à sa hauteur approche :
Calpé même, Abila (i), ni l'arrogant Atlas,
En grandeur avec lui ne se comparent pas :
Et ces monts élevés qui voisinent les nues,
De l'orgueil sourcilleux de leurs têtes chenues,
De tous les autres monts , eux qui sont les géans ,
Ne semblent que des nains ou plutôt des néants.
Il n'est rien de si haut , de si grand que sa cime ,
Sa pointe touche au Ciel, son pied touche à l'abîme;
Et par ses deux clochers , célèbres en tous lieux ,
Il donne aux habitans de la voûte azurée,
Du zèle des Chartrains une marque assurée :
Et par la profondeur de ses saints fondemens,
Il accroît des Démons la rage et les tourmens, etc....
(1) Montagnes d'Afrique et d'Espagne qui forment le détroit de Gibraltar et que les poètes ont
nommé les colonnes d'Hercule.
( *° )
EXTÉRIEUR.
L'effet général que produit à la première vue, l'aspect extérieur de
la cathédrale de Chartres, est le même que l'effet produit par tous les
monumens religieux de cette époque; c'est-à-dire, comme nous l'avons
déjà observé en pareille occasion, que la solidité et la nudité des masses,
la gravité du style, encore empreint en grande partie, de la pesanteur
et de la stérilité de l'architecture des 10e et 1 ie siècles , n'excitent point
d'abord, dans l'imagination, un sentiment vif et involontaire de sur-
prise et d'admiration, mais seulement ce degré d'intérêt et de satisfaction
calme, qui nait de la sévérité des lignes, du grandiose des propor-
tions et de l'imposante majesté d'un édifice qui, comme celui-ci, réunit,
à une partie de la noble simplicité du premier âge de l'art, des dispo-
sitions et des formes devenues plus sveltes et plus hardies. Cette réflexion
est surtout applicable à la façade occidentale ou principal portail du
monument que nous décrivons. En effet , dans cette façade haute et
étroite, terminée par un petit pignon triangulaire; dans la masse
principale des deux tours qui l'accompagnent , flanquées dans leur en-
semble de quatre contreforts grossiers, et dont le mur lisse n'offre dans
les divers étages , que quelques embrasures de fenêtres la plupart
sans ouverture; on retrouve toujours le caractère, la disposition géné-
rale et la grave monotonie du style appelé lombard , encore en usage
dans les 10e et 11e siècles: Mais ici de grandes innovations signalent en
même tems un goût nouveau : Ici la forme plus gracieuse de l'ogive a
presque généralement succédé au plein ceintre : Un des deux rangs de
fenêtres, toujours placées au-dessus de la porte principale pour éclairer
la nef, a déjà fait place à une rose, dont les compartimens sont encore
simples, et qui n'est que le type des chefs-d'œuvre de découpures qui
plus tard ont émerveillé l'imagination : Ici les voussoirs des portes, les
tympans et les parois latérales, ornés seulement, dans l'origine, degrec-
ques, de zigzags, ou de quelques figures chimériques, sont enrichis de
statues et de groupes de figures, non moins dignes de curiosité comme
monumens de l'enfance delà sculpture, que comme monumens histo-
( û )
riques, sous le rapport des personnages et du costume, et d'autant plus
précieux pour l'archéologue , que ceux de cette époque sont fort rares
aujourd'hui : Une petite galerie placée dans la partie la plus élevée du
centre de cette façade, et dont les entre-colonnemens recèlent aussi
des statues de rois et de reines, est encore pour ce temps un ornement
nouveau, qui, plus tard, placé au premier rang et dans de plus grandes
dimensions, paraît être devenu indispensable dans la décoration des
façades de la plupart de nos basiliques, tel qu'on le voit à celles de
Paris, d'Amiens, de Rheims, etc. : Ici enfin, nous trouvons dans le
clocher méridional, ou clocher vieux, un des premiers exemples de ces
pyramides aiguës octogones environnées de clochetons à la base, dont
la hardiesse nous surprend autant que la solidité, et qui ont dû succé-
der aux plate-formes crénelées qui, dans des siècles d'anarchie et de
trouble, servaient à la défense des églises, souvent exposées aux in-
sultes des Barbares : Nous devons donc regarder le portail de l'église
cathédrale de Chartres, dans son ensemble et dans la plus grande par-
tie de ses détails (à l'exception toutefois de la partie supérieure,
beaucoup plus récente, du clocher septentrional ou clocher neuf) ,
comme un des exemples les plus curieux du premier style de transition
dans le commencement du 12e siècle. A cet aperçu général, nous join-
drons une description rapide des principales particularités qu'offre l'ex-
térieur de cet antique et remarquable édifice.
Les trois portes élevées sur un perron de six marches, occupent ,
sans intervalles, toute la partie inférieure de la façade occidentale
comprise entre les deux clochers; celle du milieu est appelée Porte
Royale, soit comme principale porte, soit qu'elle ait été ou qu'elle soit
encore plus particulièrement destinée à la réception des princes et des
grands personnages : elle est, ainsi que les deux autres portes, ornée
de nombreuses sculptures, dont les plus remarquables sont les grandes
figures des parois latérales , que l'on croit représenter des princes et
princesses du temps, qui contribuèrent à l'édification de ce temple, et
qui doivent fixer, comme objet d'étude l'attention des antiquaires (1).
(1) La plupart sont vêtues de longues tuniques recouvertes par une espèce de manteau qui,
quelquefois ouvert sur le devant , laisse apercevoir des riches ceintures et de très-belles étoffes
( 12 )
Le tympan de cette porte principale offre en deux tableaux l'emblème
de la loi ancienne figurée par les prophètes , et celui de la loi nouvelle
figurée par Notre-Seigneur environné des symboles des quatre évan-
gélistes, et venant juger les hommes. Dans les voussures, on remarque
les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse , tenant divers instrumens
de musique. Les sculptures du tympan de la porte à droite représentent
divers traits de la vie de la Vierge, l'Annonciation, la Nativité, la
Présentation au temple et l'Apothéose. Le tympan de la porte à gauche
représente à ce qu'il nous a paru, l'Ascencion de J.-G. , et dans les
voussures, on remarque des signes du zodiaque et des emblèmes des
travaux agricoles des douze mois de l'année; enfin, les pieds droits,
les colonnes et leurs chapiteaux de ces trois portes, offrent une foule
de petits bas-reliefs et d'ornemens exécutés avec beaucoup de délica-
tesse et pleins de détails curieux.
Mais ce qui, dans cette façade, fixe le plus l'attention des étrangers
et que l'on cite avec le plus d'éloge , ce sont les deux clochers qui l'ac-
compagnent , et que l'on propose comme modèles dans certain dicton
populaire dont nous avons déjà parlé, par lequel on désigne ordinaire-
ment les parties les plus belles choisies dans diverses cathédrales pour
former, par leur réunion, une cathédrale parfaite : c'est ainsi, selon
cette espèce d' axiome, que le chœur de Beauvais , la nef d'Amiens, le
portail de Rheims et les clochers de Chartres , formeraient ce modèle
complet. Mais si nous sommes forcés de reconnaître l'espèce de supré-
matie que consacre ce choix pour le chœur, la nef et le portail, en
supposant qu'il fût possible de proportionner et de coordonner ensem-
ble des masses si différentes , nous ne pouvons être du même avis pour
les clochers de Chartres, fort beaux sans doute, mais qui d'abord par
gaufïrées. On doit surtout remarquer la forme variée des couronnes , ainsi que les longues tresses
de cheveux , dont quelques-unes sont enveloppées de rubans , signes qui caractérisent les reines
et princesses, suivant l'usage observé sous la première, la deuxième et même la troisième race des
rois de France.
La tradition semble confirmer que , parmi ces statues , on doit reconnaître les figures de Ro-
bert I,r, dit le Pieux, roi de France ; la reine son épouse ; Canut le Grand, roi d'Angleterre
et deDanemarck; Eudes II, comte de Chartres; Richard II, quatrième duc de Normandie; Guil-
laume V, duc d'Aquitaine; la princesse Mahaut ou Mathilde, duchesse de Normandie, et plusieurs
autres princes et princesses contemporains.
( f3 )
leur irrégularité , ne peuvent contribuer ensemble à la perfection de
l'édifice auquel on les adapterait, et qui, pris isolément, ne peuvent
l'emporter ni l'un ni l'autre sur beaucoup d'autres clochers qui méri-
teraient assurément la préférence , tels que la flèche de Strasbourg , la
tour de Georges d'Amboise de Rouen , les clochers de Saint-Etienne
de Gaën, ceux de Coutances, de Bayeux et quelques autres (nous ne
parlons pas des édifices étrangers) qui offrent des beautés non moins
remarquables et peut-être plus réelles que les clochers de Chartres.
Celui à droite ou méridional , qu'on appelle le clocher vieux, est en
effet le plus ancien des deux; il date de l'origine même de l'édifice et
a conservé intacte sa forme primitive; moins svelte et moins orné
que quelques autres de la même époque et du même style , il
est cependant admiré par sa masse imposante et son élévation (i).
Dans l'un des étages intérieurs de ce clocher, on remarque une fort
belle charpente qui supportait avant 179^ les trois grosses cloches
appelées Bourdons, et dont les poinçons en cul-de-lampe sont ornés
de sculptures et des armes de France et du chapitre. Le clocher à
gauche ou septentrional, est appelé le clocher neuf, quoique la partie
supérieure soit seule moderne ; sa base jusqu'à la hauteur de la galerie
de rois est du même temps que le premier, elle offre entièrement le
même caractère, et fut primitivement surmontée d'une flèche ou
pyramide en charpente revêtue de plomb, que réduisit en cendres le
feu du ciel, le 26 juillet i5o6, jour de Sainte-Anne, à six heures du
soir. Le chapitre, aidé des libéralités de plusieurs princes, seigneurs
et particuliers (2) , fit reconstruire en pierre l'élégant clocher qui sub-
siste aujourd'hui, et qui, jugé dans le temps sans doute avec tout
l'enthousiasme qu'excite la nouveauté, fut proclamé un chef-d'œuvre
et mérita, peut-être, seul d'être désigné comme le modèle des clochers
qui devraient entrer dans la composition d'une cathédrale parfaite ,
opinion qu'un goût plus éclairé rejette aujourd'hui, tout en rendant
(1) En i3g5, la pointe de ce clocher, fatiguée par l'injure du temps et menaçant ruine, fut
démolie d'environ vingt pieds au-dessous de la pomme et reconstruite en neuf.
(2) Le roi Louis XIII donna pour cette réparation , 2000 livres évaluées aujourd'hui 7,8C8 fr,
.^2 cent, de notre monnaie. L'évêtpie René d'Jllicrs fournit aussi une somme considérable.
■
( >4 )
justice à la hardiesse de la structure , à la délicatesse du travail et à
un certain luxe de difficultés qui séduit d'abord, mais qui, bien loin
du noble caractère des édifices des i3eet i4e siècles, les plus mémo-
rables de l'architecture gothique, signale déjà la décadence du genre.
Il est l'ouvrage de Jean Texier, dit de Beauce , architecte de Chartres,
qui l'entreprit en i5oy et le termina en 1 5 1 4- Nous ne nous étendrons
pas plus longuement sur la description extérieure de ce clocher que
l'on trouve fort exactement détaillée dans l'ouvrage de M. Gilbert , et
que les dessins ci-joints remplacent beaucoup plus utilement.
Un vent impétueux qui s'éleva le 12 octobre 1691 , ébranla la pointe
de ce clocher , qui ne fut point renversée , parce que les crampons
de fer qui lient les pierres entre elles la soutinrent , mais qui fut in-
clinée dans l'étendue de douze pieds. Cette pointe, reconstruite en
1692 par Claude Augé , sculpteur lyonnais, est élevée de quatre pieds
plus haut qu'elle n'était auparavant.
L'intérieur est divisé en plusieurs étages voûtés ; dans l'un d'eux ,
appelé la chambre de la sonnerie, on lit sur une grande pierre blanche
fixée au mur du côté du midi , l'inscription suivante , gravée en carac-
tères gothiques et composée en poésie du temps, en mémoire de l'in-
cendie qui détruisit l'ancien clocher.
Je fu jadis de plomb et de bois construict
Grand, hault, et beau, et de somptueux ouurage,
Jusques à ce que tonnerre et orage
M'ha consommé dégasté et détruict.
Le jour de Sainte Anne vers six heures de nuict ,
En l'an compté mille cinq cens et six
Je fus brûlé démoli et recuit
Et auec moi de grosses cloches six :
Après , Messieurs en plain chapitre assis
Ont ordonné de pierre me refaire
A grande voulte et piliers bien massifs,
Par Jean de Beaulse ouvrier qui le sceut faire.
( i5 )
L'an dessus dict , après pour me refaire
Firent asseoir le vingt-quatrième jour
Du mois de mars pour le premièr affaire
Première pierre et autres sans séjour.
Et en apuril huictiesme jour exprès,
René d'Iluers, euesque de renom
Perdit la vie, au lieu duquel après
Fust Erard mis par postulation.
En ce temps là qu' auais nécessité
Auait des gens qui pour moy lors veilloient
De bon cœur fut hyver ou esté.
Dieu leur pardoint car pour lui trauailloient.
i5o8.
Au-dessus de la chambre de la sonnerie, est placée la charpente
dans laquelle sont suspendues les cloches. Enfin , le troisième étage
renferme une chambre de forme octogone, voûtée en pierre, dans
laquelle sont deux lits et une cheminée; là, sont placés deux hommes
payés par la ville pour veiller nuit et jour aux incendies et sonner
l'alarme en cas de besoin. On y lit sur une pierre l'inscription sui-
vante :
Ob vindictam, singulari Dei munere
Et a flammis illaesam hanc Pyramidem ,
Anno 1674, x5 decembris per incuriam Vigilum,
Hic excitato ac statim extincto incendio,
Tanti Beneficii memores solemni Pompa,
Gratiis Deo prius persolutis, decanus
Et capitulum carnotense hoc posteritati
Monumentum posuere.
Les proportions de cette façade sont , selon M. Gilbert, de i5o pieds
pour la largeur; le clocher vieux a 542 pieds de hauteur du sol jus-
( 16 )
qu'au croissant, et le clocher neuf, 3^8. Elle "est précédée d'une
place de forme carrée d'une médiocre étendue, environnée de quel-
ques maisons d'une structure plus médiocre encore, et qui, par cela
même peut-être, fait ressortir davantage la beauté et la grandeur de
l'édifice principal.
Les façades latérales et tout le reste de l'extérieur de ce magnifique
édifice ne sont pas moins dignes d'attention que le portail principal,
et chaque partie est pour le judicieux observateur un objet d'étude.
Presque entièrement dégagée de toutes constructions étrangères (1),
l'église de Chartres peut être facilement examinée dans tous ses détails,
et peu de chose échappe à l'œil curieux , qui en même temps jouit sans
obstacle de l'aspect général du monument, et peut ainsi juger plus sai-
nement du mérite de la disposition générale et de la coordonnance du
tout ensemble : avantage que n'offrent pas la plupart de nos plus belles
cathédrales.
Après donc avoir observé la structure singulière des arcs-boutans en
forme de section de roue, dont les rayons sont autant de petites colonnes
réunies par de légers arceaux , et celle des contreforts ornés de statues
dans le goût de ceux de l'église de Reims, mais moins riches et moins
élégans ; après avoir observé l'heureuse disposition des tours latérales
qui flanquent les extrémités du transept et les côtés du chœur, et qui
probablement , destinées à être surmontées de flèches , auraient com-
plété la décoration extérieure de cette basilique de la manière la plus
noble et si conforme au système d'architecture adopté alors; après avoir
admiré l'effet pyramidal et éminemment pittoresque du chevet vu des
jardins de l'évêché ; enfin après avoir donné quelque attention à la
jolie structure du pavillon de l'horloge bâti en i520, au pied du clo-
cher neuf du côté du nord , ainsi qu'à deux figures grotesques sculptées
sur deux des contreforts du vieux clocher du côté du midi, dont une
représente une truie qui file , et l'autre un âne qui vielle, suivant l'ex-
(1) A l'exception de quelques baraques construites au pied des murs de l'église , qui , sans doute,
nuisent à la symétrie et au coup-d'œil ; mais sont trop peu considérables pour intercepter la vue
d'aucune partie importante.
( 17 )
pression populaire, mais qui paraît plutôt jouer de la harpe, figures
qui sans doute avaient un but allégorique inconnu aujourd'hui , et que
les habitans du pays ont grand soin de signaler aux étrangers; il faudra
examiner plus en détail les magnifiques portails latéraux et les porches
ou péristyles plus magnifiques encore qui les précèdent.
Le portail septentrional, d'un style noble et sévère , est en même temps
le plus riche de détails : le porche ou pérystile qui en est la partie
principale est élevé sur un perron de sept marches, et présente trois
grandes arcades surmontées de pignons , correspondant aux trois en-
trées du fond, et soutenues sur de§ massifs, des pieds droits, et des
colonnes qui, ainsi que les voussures, sont décorés d'une quantité
considérable de statues, de groupes, de bas-reliefs, et d'ornemens
aussi curieux par la manière dont ils sont travaillés que par l'étonnante
variété de leur composition et le goût qui a présidé à leur emploi et à
leur disposition. Les grandes statues adossées aux colonnes représen-
tent des patriarches et des prophètes de l'ancienne loi, dont on a eu
soin d'écrire les noms en caractères gothiques , sur les consoles qui les
supportent; et des princes et seigneurs, sans doute, bienfaiteurs de
cette église, et assez connus alors pour qu'il ne fût pas besoin d'en in-
diquer les noms comme aux précédens : mais qui, par cette négligence,
ne sont aujourd'hui pour nous que l'objet de conjectures plus ou moins
Vraisemblables, à l'exception peut-être de celles qu'une sorte de tra-
dition désigne comme représentant Pierre de Mauclerc, duc de Bre-
tagne, et Alix son épouse. Les voûtes de ce pérystile ne sont pas moins
richement surchargées de plusieurs rangs de groupes et d'ornemens
qui se rattachent aux voussures des trois portes dont les sculptures mé-
ritent aussi une courte description.
Suivant un usage presque généralement observé, ces sculptures sont
une ingénieuse allégorie sur l'alliance de l'ancien et du nouveau testa-
ment : c'est ainsi que l'on reconnaît dans les bas-reliefs du tympan et
des voussures de la porte du milieu, la Naissance, la Vie et l'Apothéose
de la Sainte-Vierge, dont la statue orne le trumeau qui partage la porte
en deux vanteaux; sur le tympan de la porte droite , l'histoire de Job,
de Samson , etc. ; et dans le tympan de la porte gauche, la Naissance de
Jésus-Christ, l'Adoration des Mages, la Parabole des Vierges folles et
3
( i8 )
des Vierges sages. Dans les grandes figures des parois latérales de la
porte du milieu, Abraham, Isaae, Melchisedech , etc. , d'un côté; de
l'autre , saint Pierre et quelques autres apôtres : tableaux non moins
curieux qu'instructifs, que l'entrée des temples présentait utilement
alors à la pieuse vénération des fidèles.
Au-dessus du porche s'élève en retraite la partie supérieure du por-
tail, flanquée de deux petites tourelles octogones, ainsi que des deux
grosses tours carrées à plate-forme dont nous avons parlé ci-dessus, et
terminée en pignon triangulaire orné d'une figure de la Vierge, dont
la base est appuyée sur une jolie galerie. Au-dessous, la partie cen-
trale du portail est entièrement remplie par un vitrail divisé en cinq
panneaux, surmonté d'une très-belle rose à compartimens composés de
figures régulières qu'on peut regarder comme un des meilleurs modèles
de ces sortes d'ornemens, et que l'on peut classer dans la seconde
époque de leur perfectionnement , dont la différence sera facilement
observée si on compare cette rose avec celle du grand portail, décrite
ci-dessus, et en même temps avec celles construites dans le XVe siècle,
dont les formes chantournées, et qu'on est convenu d'appeler flam-
boyantes parce qu'elles imitent à peu près des flammes, sont d'un style
beaucoup moins sévère et moins pur. Ce portail nous paraît dater de
la fin du XIIe siècle.
Le portail méridional, qui par l'ensemble et l'aspect général, a la
plus grande analogie avec le précédent et est à peu près de la même
époque, en diffère essentiellement dans ses détails; le porche, d'un
goût moins pur et moins sévère, est cependant également riche et élé-
gant : exhaussé sur dix-sept marches ou degrés, il est distribué comme
le précédent en trois grandes arcades soutenues sur des massifs et
pieds droits ornés d'une grande quantité de sculptures, et sur des co-
lonnes menues isolées dont la plupart des futs sont d'une seule pierre ;
la disposition des pignons qui couronnent les arcades , et dans lesquels
elles sont engagées ont la même disposition : mais ici les intervalles sont
remplis par une suite de statues de rois et de reines , distribuées dans
de petits tabernacles surmontés de clochetons ou pyramides (1).
(i) Il est probable que cet ornement existait aussi entre les pignons du porche septentrional et
sera tombé de vétusté, ou tout au moins, qu'il a dû entrer dans le plan s'il n'a pas été exécuté.
( >9 )
Toutes les parties intérieures de ce porche, ainsi que les trois portes
du fond, sont aussi enrichies d'une quantité considérable d'ornemens,
de figures et de tableaux de sculpture , parmi lesquels on remarque
dans le tympan de la porte du milieu et dans les voussures, la repré-
sentation du jugement dernier, ou plutôt des quatre lins dernières de
l'homme : la mort, le jugement, le paradis et l'enfer (1), la figure du
Sauveur donnant l'évangile aux hommes, qui orne le trumeau qui par-
tage l'ouverture de cette porte, et dont la base offre en bas-relief les
figures de Pierre de Mauclerc, duc de Bretagne, et d'Alix sa femme,
distribuant des aumônes ; enfin sur les parois latérales , les statues des
douze apôtres, grandeur naturelle; sur le tympan de la porte droite,
divers faits de la vie de saint Martin, évêque de Tours; et sur les parois
plusieurs statues d'évêques et de personnages du temps, dont les cos-
tumes fournissent des observations précieuses pour l'archéologie; sur
le tympan de la porte à gauche, le martyre et l'apothéose de saint
Etienne ; et sur les parois divers figures historiques au nombre des-
quelles on distingue un comte de Chartres et l' évêque Fulbert (2) ; ici
comme au portail du nord, la partie supérieure s'élève en retraite au-
dessus du porche, et offre, à de légères différences près , le même aspect
et la même disposition , sauf la rose d'un style différent et moins re-
marquable, bien que l'intervalle des époques de construction nous
paraisse peu considérable (5).
(1) Ce tableau se trouve reproduit à l'extérieur de presque tous les grands monumens religieux
des 12e et i3e siècles , et offrait presque toujours la même composition et les mêmes détails : on y
voit toujours saint Michel pesant les âmes , et le diable cherchant à faire pencher de son côté la
balance; l'enfer y est représenté par l'énorme gueule d'un dragon où les démons enfournent les
réprouvés à coups de fourches; et les vices , surtout celui de l'impureté, y sont souvent figurés
d'une manière plus que naïve, qui donne une étrange idée des mœurs du temps. Ici l'artiste y a
placé comme épisode satyrique, un diable qui saisit une religieuse, et un autre qui présente la
main à une reine, et les entraînent toutes deux dans les enfers.
(2) Ces deux porches sont gravés avec la plus parfaite exactitude au nombre des Monumens
inédits publiés par M. Villemin , avec ce soin et ce zèle éclairé qui l'ont placé depuis long-temps
au rang de nos premiers archéologues.
(3) M. Gilbert , que nous nous plaisons à citer souvent dans cette notice , est tombé ici
dans une erreur qu'il pouvait mieux que personne éviter, en répétant, d'après quelques his-
toriens, que ce portail avait été construit aux frais de Jean Cormier , médecin du roi Henri I",
en 1060; ce qui non-seulement est démenti par la structure même du portail, postérieure de
près de deux siècles, mais encore est contradictoire avec l'opinion même de M. Gilbert, qui
( 20 )
La toiture, aujourd'hui entièrement couverte en plomb, avait été
presque totalement détruite en 1794 » et ne fut réparée qu'en 1797 aux
frais des habitans de la ville de Chartres ; la charpente dont la cons -
truction est estimée, a quarante-quatre pieds de hauteur perpendiculaire.
Il existait jadis deux petits clochers, l'un sur le centre du transept con-
tenait ce qu'on appelait la grue, espèce de machine dont le mouvement
produisait un bruit éclatant , et remplaçait le son des cloches le ven-
dredi-saint. L'autre s'élevait vers le milieu du chœur et renfermait six
petites cloches dites commandes parce qu'elles donnaient pendant le ser-
vice divin le signal de mettre en branle les grosses cloches et les bourdons
des grandes tours; ici comme en tant d'autres endroits ces ornemens
si pittoresques et si conformes au style des édifices sacrés du moyen
âge ont été maladroitement supprimés.
ailleurs nous dit avec raison que ce portail est de la fin du 12e siècle. Il faut donc en con-
clure que si un Jean Cormier, médecin du roi Henri Ier, a fait construire ici un portail
latéral, ce ne peut être un de ceux qui existent aujourd'hui.
( 21 )
INTÉRIEUR.
On ne trouve point dans l'intérieur de l'église de Chartres , ni ce
grandiose, ni cette immense élévation, ni cette harmonie de propor-
tions qui excite une si juste admiration dans l'église d'Amiens, ni cette
vaste étendue de la cathédrale de Paris , ni cette gravité du style romain
de quelques basiliques des Xe et XIe siècles , ni enfin cette légèreté ,
cette élégance peut-être trop minutieuse des édifices des XIVe et XVe
siècles, mais nul autre temple assurément ne produit, même dans l'âme
la plus indifférente, une impression plus profonde de recueillement et
de vénération religieuse ; nul autre dont le plan soit d'une régularité
plus parfaite; nul autre dont la structure, ni trop lourde, ni tropsvelte
soit plus gracieuse et plus sagement entendue ; nul autre surtout dont
l'aspect mystérieusement rembruni par la grande quantité et la parfaite
conservation des vitraux peints ne donne une idée plus complette du
caractère particulier imprimé aux grands édifices religieux de cette
époque.
Les proportions intérieures de l'église de Chartres sont de 596 pieds
de longueur sur io3 de largeur et 106 pieds de hauteur sous voûte, et
de 195 pour la longueur du transept (1), 52 piliers isolés forment le
chœur, la croisée, la nef et les bas côtés ; et 36 massifs liés par les murs
qui en déterminent la circonférence soutiennent dans toute son étendue
cette magnifique basilique , la troisième digne d'être placée au premier
rang parmi les cathédrales de la France. Les piliers ronds cantonnés
en croix, la jolie galerie qui règne au-dessus des arcades, et les fenê-
tres divisées en roses et en panneaux terminés en trèfle , offrent dans
toute sa pureté le style du XIIe siècle. Les murs de l'intervalle
qui existe entre les deux tours, espèce d'atrium ou porche intérieur,
présentent seulement des chapiteaux et des arcs cintrés, évidemment
d'une époque antérieure, et dignes de remarque. Les bas côtés de la nef
(1) Ces mesures sont celles que donne M. Gilbert dans sa notice sur la cathédrale de Chartres ,
déjà citée.
( 2* )
ne sont point ici comme dans la plupart des autres églises bordés de
chapelles qui en ajoutant à l'étendue de l'édifice ne contribuent pas
moins à son ornement. Une seule fut construite en i4i3 , entre les pi-
liers butans de la cinquième travée à droite , pour accomplir un vœu (1)
fait à la Vierge par Louis, comte de Vendôme, seigneur d'Epernon et
de Mondoubleau, dont elle porte le nom, et était autrefois décorée
de la statue du comte et de celle de Blanche de Roucy, sa femme , placée
en face de l'autel ; on y voit encore leurs armes sculptées à la clef de la
voûte, ainsi que les restes de leurs portraits en pied, et de ceux de
quelques seigneurs de leur maison peints sur les vitraux (2). Mais sept
autres chapelles élégamment disposées environnent le pourtour du
(1) On raconte ainsi l'événement assez curieux qui donna lieu à cette fondation :
Jacques de Bourbon, comte de la Marche, frère de Louis, comte de Vendôme, jaloux de
l'apanage de son frère, chercha les moyens de l'en dépouiller. Pour exécuter ce projet, il
fondit tout-à-coup sur le Vendômois avec des troupes levées à la hâte, et surprit Louis, son
frère , qu'il fit prisonnier. On vit alors les deux factions d'Orléans et de Bourgogne qui dis-
putaient à l'envie de forfaits , se réunir pour délivrer Louis, qui s'était concilié l'estime générale ;
huit mois entiers s'écoulèrent sans que la jalousie de Jacques de Bourbon put se calmer ; enfin
les remords firent plus d'effet que les menaces sur l'esprit de cet ambitieux. Il se présente un
jour aux portes de la prison de son frère, et, l'âme navrée de regrets et d'amertume, court
l'embrasser et détache ses fers en les mouillant de pleurs, ce Soyez libre, dit-il, ô mon frère;
vous réunissez, par l'estime que vous inspirez, les intérêts les plus opposés. Il est juste que
je me rende aux sentimens qui vous sont dus. Je me suis fait violence en y résistant pour
céder au plus vil sentiment, qui m'arma contre vous : reconnaissez un frère qui vous délivre ,
oubliez celui qui vous enchaîna. » Les fers du prisonnier tombent à ces mots; il se retrouve
dans les bras de son frère, qui l'entraîne avec lui hors du cachot. Louis, rendu au bonheur
et à la tendresse fraternelle , crut devoir ce bienfait au vœu qu'il avait fait à la Vierge s'il
recouvrait la liberté et qu'il se hâta d'accomplir. Eu conséquence , il fit un pèlerinage à Saint-
Denis en France et à Notre-Dame de Chartres, pieds nus et en chemise, portant un cierge du
poids de cinquante livres et suivi de cent domestiques dans le même accoutrement, et fit ériger
la chapelle dont il est ici question, pour éterniser sa reconnaissance (Tableau historique du
Vendômois, inséré dans Talmanach de Monsieur, 1782., p. 184). ^L,e comte de Vendôme avait
épousé Blanche de Roussy en i4'4j e* mourut en Son cœur fut apporté à Chartres et
déposé dans cette chapelle.
(2) On voit encore à l'extérieur de cette chapelle , deux statues en pierre de grandeur natu-
relle, placées dans des niches de chaque côté du vitrage et représentant Louis de Bourbon
et Blanche de B.oussy sa femme, l'un et l'autre les mains jointes et vêtus dans le costume
du temps, dont M. Gilbert donne une description fort exacte et plus correcte que les gravures
que Montfaucon en a publiées. Au-dessus de ces statues , est représenté le Mystère de l'An-
nonciation, en mémoire delà délivrance du comte qui eut lieu le jour de cette fête; sur le pilier
à droite, on voit l'ange Gabriel, et à gauche, la Sainte-Vierge.
( 23 )
chœur ; la plus remarquable est celle du chevet consacrée sous le titre
de l'invocation de la Sainte-Vierge, et vulgairement appelée la chapelle
de la Communion ou des Chevaliers , parce que Bureau de la Rivière,
premier chambellan des rois Charles V et Charles VII, de concert avec
plusieurs autres chevaliers ses compagnons d'armes, fondèrent une
messe dans cette chapelle au retour d'une croisade, en action de grâce
de la victoire éclatante qu'ils remportèrent sur les infidèles dans l'île
de Chypre. L'entrée de cette chapelle est décorée de deux statues en
marbre blanc, grandeur naturelle, représentant Jésus-Christ et la
Magdelaine ; l'autel de marbre et le rétable orné de quatre colonnes en
marbre vert de mer, sont assez remarquables ; les autres chapelles
meublées depuis la révolution de débris enlevés à diverses églises de la
ville, méritent peu d'être citées.
L'intérieur du chœur, un des plus vastes et des mieux disposés, a
perdu son caractère primitif, et a subi cette métamorphose que le
mauvais goût du 18e siècle et une sorte d'ostentation mal dirigée a fait
éprouver à beaucoup de monumens que l'on a fastueusement défigurés
en prodiguant mal à propros les marbres et les dorures sous des formes
non-seulement les moins heureuses, mais encore les plus incohérentes
avec le style de l'édifice. C'est ainsi qu'en 1772, sur les dessins de
M. Louis, architecte du duc d'Orléans, on revêtit les piliers et les murs
du chœur de panneaux de marbre, de pilastres et autres ornemens
en stuc relevés de bronzes et de dorures, à la manière des salons mo-
dernes, qui masquèrent entièrement l'architecture primitive; on plaça
au-dessus des stalles, sur les murs latéraux huit bas-reliefs de marbre
blanc entourés de bordures en marbre bleuturquin : quatre de chaque
côté représentant, à droite, la Conception , l'Adoration des Rois, la
Descente de Croix, et le vœu de Louis XIII; à gauche, l'Adoration des
Bergers, la Présentation de Jésus-Christ au temple, le Concile d'Ephèse
au moment où il dépose Nestorius, l'an 43 1, pour avoir contesté à la
Vierge la qualité de mère du Sauveur (1), et le prophète Isaïe qui
prédit au roi de Juda, qu'une vierge enfantera pour le salut du monde ;
(1) Une note insérée dans l'ouvrage de M. Gilbert, page 106, nous apprend que dans les
monumens antérieurs au concile d'Ephèse, la Sainte- Vierge était toujours représentée sans
( 24 )
ces morceaux de sculpture d'une grande dimension sont l'ouvrage
de M. Bridan, statuaire et membre de l'académie de peinture et sculp-
ture; enfin, on détruisit un magnifique jubé dont la structure riche de
détails et d'ornemens remontait à l'origine même de la cathédrale ac-
tuelle, et qui indépendamment de son mérite comme monument du
temps convenait beaucoup mieux au style général de l'édifice que les
deux massifs en pierre de tonnerre qui ferment aujourd'hui l'entrée
du chœur, malgré les statues , les bas-reliefs et la grille ornée de bronzes
dorés dont l'exécution seule peut tout au plus faire quelque honneur au
talent des artistes et des ouvriers , mais ne recommande point la mal-
heureuse pensée d'une telle décoration (1). Le sanctuaire élevé de trois
marches en marbre de Languedoc , renferme le maître-autel en forme
de tombeau de marbre bleu turquin enrichi d'ornemens en bronze doré
d'or moulu et environné de six candélabres également en bronze doré
et ciselé, qui suivant le même goût d'innovation a remplacé, en 1776 ,
un autel gothique érigé en i520, environné de chaque côté de colonnes
en cuivre surmontées d'anges de la même matière, et couronné d'une
ligure de la Sainte-Vierge, en argent, monument dont, comme de
tant d'autres objets sacrifiés à la manie et à la mode du jour, nous ne
cesserons de déplorer la perte si importante à l'histoire de l'art dans le
moyen âge. Nous ne mentionnerons pas plus longuement tous les em-
bellissemens modernes du chœur que l'on trouvera minutieusement
décrits dans la nouvelle Histoire de l'église de Chartres, Chartres 1808, et
dans la notice de M. Gilbert : mais nous indiquerons avec plaisir à la
curiosité de nos lecteurs et des amis des arts quelques morceaux de
sculpture vraiment dignes d'être cités.
J enfant Jésus ; mais la maternité divine, ayant été reconnue par ce concile, on s'empressa
de peindre la Vierge avec son enfant. C'est ainsi que cet usage s'est établi, et on s'y conforma
d autant plus scrupuleusement qu'il n'était pas permis aux artistes grecs de se livrer à leur
imagination ni de s'éloigner en rien du système de composition reçu pour les tableaux sacrés.
(1) L/ancien jubé, construit vers l'an jo3o, présentait au-devant du chœur une espèce de
pérystile de 66 pieds de longueur sur 12 pieds 9 pouces de largeur, divisé par sept arcades
de front et soutenu par des colonnes d'une seule pierre; le tout orné de bas-reliefs , de fleu-
rons et de clochetons. On y montait par deux escaliers des deux côtés de la porte du chœur,
et aux extrémités , il existait deux armoires contenant des lits où couchaient les deux mar-
guilliers laïques chargés de la garde de l'église.
( *5 )
Telle est la magnifique clôture extérieure du chœur, commencée en
1 5i4 sur les dessins de Jean Texier dit de Beauoe , architecte de Char-
tres (1), continuée après sa mort par divers autres sculpteurs, et ter-
minée seulement vers 1706. Cet ouvrage en pierre, dans le goût des clô-
tures du chœur d'Amiens et de Paris et de quelqu' autres églises , est
d'un style moins uniforme et moins régulier, mais l'emporte de beau-
coup par la variété des détails , l'étonnante délicatesse et le fini extrême
du travail; elle se compose principalement de quarante et un groupes
de figures représentant les principaux traits de la vie de Jésus-Christ et
de la Vierge (2). Chaque trait d'histoire est partagé par des pilastres
qui, ainsi que les murs qui servent de base à ces reliefs, sont décorés
d'une immense quantité d'arabesques d'un excellent choix , d'ornemens
gothiques , de niches, de clochetons, de petites statues , de médaillons,
de bustes , etc. , multipliés jusqu'à la profusion ; ainsi que de plusieurs
charmantes petites portes d'un goût exquis, conduisant dans des cham-
bres pratiquées dans l'épaisseur de cette clôture entre les gros piliers ,
dans lesquelles on avait érigé des autels et où l'on renfermait autrefois
les reliquaires les plus précieux.
Tel est encore dans le sanctuaire, immédiatement derrière le grand
autel, le beau groupe en marbre blanc de Carare, composé de quatre
figures principales portées sur des nuages, représentant l'Assomption
delà Vierge, morceau capital dans lequel on admire avec raison la
composition à la fois noble et simple, la grâce des attitudes, la juste
expression des figures , et la finesse et la précision du ciseau (3).
(1) Le même à qui l'on doit la construction du clocher septentrional ou clocher neuf.
(2) On trouvera la nomenclature de chacun de ces bas-reliefs dans la Description de la ca-
thédrale de Chartres, par M. Gilbert. Elle se vend aussi imprimée séparément, demi-feuille
d'impression de quatre pages , à Chartres.
(3) Ce morceau capital, composé de quatre blocs de marbre, est dû au ciseau de M. Bridan,
déjà cité ci-dessus, qui le termina en 1773.
Cet artiste se rendit exprès en Italie et choisit un hameau près la petite ville de Carare ,
où il fixa sa demeure au sein de cette chaine de montagnes si riches en beaux marbres. Après
deux ans et demi des recherches les plus pénibles , il découvrit quatre blocs de marbre les plus
sains et du grain le plus pur. Ces blocs extraordinaires par leur volume furent bientôt ébauchés
d'après l'appareil qu'il en avait tracé lui-même. Embarqués au port voisin , ils furent conduit s
à Marseille, de là à Rouen, où ils remontèrent la Seine jusqu'à Marlv ; là, chargés sur de-
1
( 26 )
Telle est enfin la structure fort intéressante de la petite porte prati-
quée dans une partie de l'espace d'une des chapelles du rond-point,
près de celle dite des Chevaliers, et qui conduit elle-même à une cha-
pelle extérieure appelée la chapelle Saint-Piat, érigée parle chapitre en
1049, porte qui, par l'ajustement remarquable de ses ornemens et le
type de la composition, a mérité d'être citée et gravée dans l'ouvrage
dont nous avons déjà parlé, intitulé : Monumens français inédits, par
N. X. Viilemiri.
L'usage irrévocablement adopté par le chapitre de Chartres, de ne
permettre aucune espèce d'inhumations dans l'intérieur de la cathé-
drale, par respect pour la majorité du lieu (1) est cause que l'on ne
trouve ici aucune tombe, ni aucun mausolée dont un usage contraire
a meublé la plupart des autres églises , et qu'on est presque convenu de
regarder comme un ornement indispensable.
Mais si quelque chose mérite, à la cathédrale de Chartres une sorte
de suprématie et de rang particulier entre toutes les autres , c'est le
nombre, la beauté et l'étonnante conservation de ses vitreaux peints,
dont l'effet à la fois sublime et solennel ne peut se décrire. La plupart
de ces peintures exécutées dans le i3e siècle, n'ont peut-être pas, sous
le rapport de la science du clair obscur et de la dégradation des teintes,
le degré de perfection des peintures du même genre exécutées dans les
équipages d'une structure ingénieuse, on les conduisit à Chartres par Versailles. De retour
dans cette ville, M. Bridan , après trois ans d'un travail assidu, convertit une masse de 16:40
pieds cubes de marbre en un chef-d'œuvre de sculpture, dont le chapitre fut si content; qu'in-
dépendamment du prix convenu avec l'artiste , il lui accorda d'une voix unanime une pension
viagère de 1000 livres, réversible sur la tête de sa femme, et une forte gratification aux ouvriers.
(1) En i568, le baron de Bourdeuille, colonel des Gascons fut tué sur la brèche en défendant la
ville de Chartres contre l'armée calviniste. Les chanoines de la cathédrale refusèrent de lui donner
la sépulture dans leur église. Il fallut un ordre du roi pour les y contraindre ; mais ce fut sous
la condition expresse que la terre ne serait point ouverte; que le cercueil, posé sur une grille
de fer, ne toucherait point le pavé v& devrait être recouvert et encastré sous une tombe plate
sans inscription. En conséquence , le cercueil fut placé près de la porte latérale du chœur
du côté du nord ; mais il n'y resta pas long-temps. Les chanoines, pour motiver sa translation ,
persuadèrent au peuple que la Vierge ne voulant pas souffrir cette inhumation , permit au
cadavre de faire paraître ses bras hors du tombeau pour demander une autre sépulture , et cette
opinion s'accrédita si fort dans l'esprit du peuple, à cette époque , que le tombeau fut transféré
dans un autre lieu en 1661 . (Doyen , Histoire de Chartres, tome 2, pages 73 et 74-)
( ^7 )
siècles suivants, mais n'en sont pas moins du plus haut intérêt par la
variété et la vivacité des couleurs, et sous le rapport de l'histoire de
l'art , des modes et des usages du temps. L'on y trouve représentée
une immense quantité de sujets de l'histoire sacrée, de l'ancienne et
de la nouvelle loi , des saints Patriarches, des Prophètes, des Apôtres ,
des Martyrs, des Pontifes, des Evêques, des Princes, des Princesses,
des Chevaliers, des emblèmes des corporations et métiers, et des tra-
vaux agricoles, etc., qui la plupart ont été décrits d'une manière assez
correcte, par M. Hérisson, bibliothécaire de la ville de Chartres, et
par M. Gilbert, dans sa notice sur cette cathédrale. Les trois grandes
roses surtout ne sont pas moins dignes de remarque par l'éclat et l'exé-
cution des peintures que par la délicatesse de leur structure ; celle de
l'ouest représente le Jugement dernier : au centre sur un nuage repose
le Sauveur des hommes, environné des douze Apôtres placés dans douze
médaillons; celle du nord représente au centre, la Sainte-Vierge debout,
tenant son fils divin dans ses bras, environnée des figures des douze
Rois de l'ancien testament, de celles des douze petits Prophètes et des
douze bannières de France , distribuées dans les divers compartimens ;
celle du midi offre au centre la figure de Jésus-Christ dozinant la béné-
diction de la main droite , on trouve dans les autres compartimens huit
anges, les symboles des quatre Evangélistes, les vingt-quatre vieillards
de l'apocalypse, et douze bannières aux armes de Dreux. Nous regret-
tons que les limites de cette notice ne nous permettent pas de décrire
moins succinctement les richesses immenses en ce genre que possède
l'église cathédrale de Chartres , qui pourraient fournir à l'antiquaire
curieux tant d'observations du plus haut intérêt , et nous renvoyons
pour plus amples détails aux différens ouvrages publiés sur ce monu-
ment.
L'ancien trésor renfermait une quantité considérable de châsses,
de reliquaires, de vases, d'émaux, d'objets d'orfèvrerie et autres
monumens aussi précieux par la richesse de la matière que par la
beauté ou l'ancienneté du travail. Cet immense dépôt, dû à la pieuse
munificence d'un grand nombre de princes, de prélats et de simples
fidèles, a été dispersé dans la révolution de 1795. On y remarquait
principalement un reliquaire magnifique, exécuté vers la lin du
( 28 )
i oe siècle , en bois de cèdre , revêtu de lames d'or et enrichi d'une
grande quantité de pierres précieuses, de figures et d'ornemens de
métal, destiné à renfermer un coffret d'or contenant la chemise, le voile
et la ceinture de la Vierge , envoyés à Charlemagne vers l'an 8o3 , par
Nicephore, empereur d'Orient, et donnés à l'église de Chartres en
877 par Charles-le-Chauve (1).
De toutes ces richesses, un bien petit nombre d'objets malheureu-
sement a échappé au pillage ; de ce nombre , nous citerons une char-
mante navette à encens en vermeil, du 16e siècle, très artistement
travaillée à jour, donnée par l'évêque Mille d'Illiers , en i54o : une
châsse en forme de tabernacle, en cuivre doré et émaillé , et décorée
de figures en demi-relief à l'extérieur et à l'intérieur; cette châsse,
dont la hauteur est de 2 pieds 8 pouces, date de 1271 : une ceinture
de 4 pieds 6 pouces de longueur sur quatre doigts de largeur , en
grains de porcelaine , bordée de soie rouge, avec l'inscription : Virgini
parituroe votum Huronum , parce qu'elle fut un don envoyé en 1678 par
les Hurons, peuples du Canada, convertis à la Foi par le Père Bou-
vart, jésuite de Chartres : enfin une autre ceinture du môme genre,
envoyée en 1695 par les Abnaguis, peuples sauvages du Canada, éga-
lement convertis.
Le pavé de l'église, en assez mauvais état d'ailleurs, excepté celui
du chœur et du sanctuaire qui est en marbre , a pour ornement au
milieu de la nef, ce que l'on appelle un labyrinthe , ou compartiment
formé de plat tes-ban des de marbre de couleur, imitant par leur con-
tour le plan d'un labyrinthe. Cet ornement singulier , emprunté à
ce qu'on croit à l'antiquité, et que les chrétiens placèrent dans leur
temple comme l'emblème de celui de Jérusalem , a été détruit dans
la plupart des églises où il existait , et celui-ci , que les Chartrains
(]) Ces reliques paraissent avoir été entièrement détruites, car, dit M. Gilbert, on ne peut
regarder comme tels les objets recueillis et possédés parla sœur de M. Maillard, ancien curé
de Notre-Dame, cpii consistent en une ceinture de soie et une espèce de tissu de 6 pieds
de long sur 18 pouces de largeur, enrichi de plusieurs frises dans le goût asiaticpie et parsemé
de symboles hiéroglyphiques. Ce dernier objet a cependant paru assez curieux pour, être
recueilli par M. Villcmin et gravé dans son ouvrage des Monumcns français inédits.
( *9 )
appellent la lieue et qui a 768 pieds de développement depuis l'entrée
jusqu'au centre, est le seul que nous ayons vu jusqu'à présent.
Un grand nombre de nos anciennes basiliques ont été élevées sur
des cryptes ou lieux souterrains, presque toujours antérieurs à l'édifice
actuel, et qui étaient aussi destinés à la célébration des saints mys-
tères ; de ce nombre est l'église de Chartres, dont la partie souter-
raine, plus vaste et plus curieuse que partout ailleurs, règne sous
toute l'étendue du bas-côté de la nef et du pourtour du rond-point
du chœur. On y descend par cinq escaliers différens, et on y trouve
treize chapelles, toutes richement décorées, avant l'époque de 179^, de
lambris de marbre, de dorures et de peintures à fresque, particuliè-
rement celle consacrée à la Vierge, remplie aussi d'un nombre consi-
dérable d'ex-voto de tous les siècles , qui attestaient la pieuse confiance
et la vénération particulière des peuples pour ce lieu , où ils venaient
en foule, dans les temps de calamité, implorer l'intercession de l'a
Mère du Sauveur. On y trouve aussi plusieurs caveaux de différentes
profondeurs , destinés à divers usages, dont nous citerons seule-
ment celui qui existe sous le sanctuaire, dont la construction fort cu-
rieuse remonte à une époque très-éloignée ; ce lieu, garni d'excavations,
de culs-de-basses-fosses et de portes en fer, disposées pour être murées
au besoin , servait de retraite impénétrable où l'on cachait les trésors
de l'église dans les momens de troubles ; enfin dans un des côtés à
droite de cette église souterraine, il existe encore une cuve baptismale
en pierre , d'une forme élégante, qui nous parait être au moins du
dixième ou du onzième siècle.
Forcés de terminer ici cette description de la cathédrale de Char-
tres , nous rappellerons seulement qu'elle n'est pas moins illustre par
la haute piété et le rare mérite de la plupart des prélats qui l'ont gou-
vernée, et par le souvenir de quelques faits mémorables , que par la
beauté de son architecture. Objet d'une vénération particulière, on y
vit constamment accourir , pendant une longue suite de siècles, une
foule de pèlerins de tous âges, de tous sexes et de tous pays, parmi les-
quels on compte les plus grands personnages du temps, et plusieurs
rois de France. Après la bataille de Mons-en-Puelle , gagnée sur les
Flamands le 18 août i3o4, Philippe-le-Bel , en reconnaissance de celte
5
( 3o )
victoire , fît hommage à la Vierge de l'armure qu'il portait le jour de
la bataille , et que l'on exposait à l'un des piliers de la nef le jour
commémoratif de cet événement (1). Philippe de Valois vint aussi à
Chartres rendre grâce à la Mère du Sauveur, de la victoire qu'il venait
de remporter à Cassel le 23 août i328. Deux conciles célèbres y furent
tenus , et les Chartrains n'ont point oublié que ce fut dans cette basi-
lique que le vainqueur de la ligue, le bon, l'immortel Henri IV, reçut
l'onction sainte des mains du vénérable évêque Nicolas de Thou, en 1 5c/4.
(1) Cette armure et les vêtemens qui en dépendent sont actuellement conservés dans la
bibliothèque publique de la ville.
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE D'ARLES ,
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT ;
DESSINÉS ET LITHOGRAPHIES
PAR CHAPUY,
EXOFFICIER DU GÉNIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE-.
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR ALEXANDRE du MÉGE , de ia Haye ,
m ISCÉNIECa MILITAIKB , CHtVAUER DB L'ÂVBKOV D'OR ET DE PLUSIEURS AUTRES ORDRES MILITAIRES ET RELIC1EFB, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DES ANTIQUAIRES DB FRANCE , DE l'aCAIH
DES SCIEKCE5 , INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES DB TOULOUSE , ETC. , ETC.
PARIS ,
CHEZ ENGELMANN ET O, LITHOGRAPHES, ÉDITEURS , RUE DU FAUB. MONTMARTRE, N°
- ~B* fTTM im~-
IMPRIMERIE DE GOETSCHY , RUE LOUIS-LE-GRAND , N° 27.
ÉCxLISE CATHÉDRALE
D'ARLES.
Gaïïula Roma Arelas !
Arles est Tune des plus anciennes villes de la Gaule. Elle fut la rivale
de Marseille, le séjour de quelques empereurs romains , et la capitale
d'un royaume. Son antique magnificence est encore attestée par les
monumens nombreux dont on retrouve les restes dans son enceinte.
Constantin établit à Arles le siège de la Préfecture des Gaules. Dans
la suite, Honorius ordonna que les députés des sept provinces s'y
réuniraient chaque année pour y délibérer sur les besoins de l'état.
« L'heureuse situation d'Arles, fait, disait cet empereur, qu'il n'existe
» point d'autre ville où l'on trouve plus aisément à échanger les produits
» de toutes les contrées. Il semble que ces fruits renommés dont chaque
» espèce ne parvient à sa perfection que dans un climat particulier,
» ne croissent tous que dans les environs d'Arles — On y trouve à-la-
» fois les trésors de l'Orient, les parfums de l'Arabie, les délices de
» l'Assyrie, les riches tributs de l'Afrique, les nobles animaux que
» l'Espagne élève, et les armes que l'on fabrique dans les Gaules....
o Arles est enfin le lieu que la Méditerranée et le Rhône semblent
» avoir choisi pour y réunir leurs eaux , et pour recevoir toutes les
» nations qui habitent sur les bords de cette mer et sur les rives de
» ce fleuve. » Ausone avait fait aussi un pompeux éloge de la ville
d'Arles (1).
(i) Clar. Urb.
( 4 )
Pande duplex Arelate, tuos blanda hospita portas.
Gallula Roraa Arelas : quam Narbo Martius et quam
Accolit Alpinis opulenta Vienna colonis.
Precipitis Rhodani sic intercisa fluentis;
Ut rnediam facias navali ponte plateâm,
Per quem Romani commercia suscipis orbis,
Nec cohibes ; populosque alios , et mœnia ditas :
Gallia quis fruitur : gremioque Aquitania lato.
Si l'on en croyait une ancienne tradition, Arles serait la première
ville, en deçà des Alpes, qui aurait reçu la lumière de l'Evangile.
Saint Trophime est, dit-on, celui qui vint y arborer le signe de la
rédemption, et ce courageux propagateur delà vérité n'est pas dif-
férent du disciple dont parle saint Paul dans sa seconde épître à
Timotbée.
Pour fortifier cette opinion, quelques auteurs (1) ont assuré que
Trophime accompagna saint Paul jusqu'à Arles, lorsque ce dernier fut
en Espagne. Mais rien ne prouve que ce voyage ait eu lieu , et saint
Paul ne fait mention de Trophime que pour annoncer qu'il a laissé ce
disciple malade à Milet. On sait que le pape Gélase (2) a dit formelle-
ment que saint Paul n'entra jamais dans la péninsule hispanique, et
d'ailleurs si, en s'acheminant vers cette partie de l'Europe, il avait
laissé Trophime à Arles, il faudrait fixer l'établissement du siège épis-
copal de cette ville vers l'an 63 ou 64 de Jésus-Christ ; Papon (3)
recule l'époque de la mission de saint Trophime jusqu'à l'an i5o de
notre ère ; mais il paraît assuré qu'on doit la placer sous l'empire de
Dèce , et c'est même ce que nous apprend Grégoire de Tours ; c'est donc
vers q5o que le siège épiscopal d'Arles fut créé; un saint Trophime vint
alors en effet dans les Gaules avec saint Paul-Serge, saint Saturnin et
quelques autres. Ainsi nous nous arrêterons à cette date qui paraît
certaine , sans chercher à réfuter les écrivains qui ont adopté un senti-
(1) Saxii , Ponlif. Avelat, j4quœ Sexl. 1629, in-4°.
Dupont, Hist. de l'église d'Arles. Paris , 1690, in-4°-
Le Nohle-Lalauzière , Abrégé chronologique de l'histoire d'Arles, 33, 34- Arles, 1808, in-.j°.
(2) Concil. Lubb. II, 1243, t'p. I. IV, 12Ô3. Tract. Gelas.
(3) Histoire de Provence, I, 573.
( 5 )
ment contraire, et sans faire ici l'inutile examen des monumens qu'ils
ont cités (1).
Il est probable que l'erreur de ceux qui ont fait vivre l'évêquc saint
Trophime pendant le premier siècle, vient et de l'identité du nom de ce
pasteur avec celui du disciple dont parle saint Paul , et de ce qu'au
nombre des sept envoyés du pape Fabien , sous l'empire de Dèce , on
comptait, comme on vient de le dire, un Paul et un Trophime. En quittant
Arles pour aller à Narbonne , ville peu éloignée de l'Espagne , et sur la
voie qui y conduisait, saint Paul, distingué cependant de l'apôtre par
le surnom de Sergius, laissa Trophime dans la première de ces célèbres
colonies; et il n'en fallut pas davantage pour faire croire que le premier
Paul honoré par l'église, avait, en allant en Espagne , établi le disciple
Trophime à Arles.
La détermination exacte de la fondation de l'évêché d'Arles, près de
deux siècles plus tard qu'on ne l'avait encore fixée, n'ôte rien à la véné-
ration qu'inspire l'église de cette ville. Il n'est point d'ailleurs de lieu
en France où l'on trouve autant de marques de la piété des fidèles que
dans la Rome des Gaules; mais ces monumens paraissent, en général,
postérieurs à la conversion de l'empereur Constantin.
On ne possède aucune notion assurée relativement au premier édifice
sacré bâti à Arles par les chrétiens (2). Ce ne fut peut-être d'abord,
(1) Le plus ancien de ces monumens est une inscription placée clans l'un des murs de r église
de Saint-Honorat, et qui, selon le savant Millin, ne parait être que du dixième ou du onzième
siècle; la voici :
Trophimus hîc colitur, Arelatis prœsul Avitus,
Gallia quem primum sensit apostolicum.
In hune Ambrosium proceres fudere nitorem
Claviger ipse Petrus, Paulus et egregius
Omnis de cujus suscepit Gallia fonte
Clara salutiferœ dogmata tune fidei.
Hinc constanter ovans cervicem Gallia (ledit ,
Et Matri dignum prebuit, obsequium;
lnsignisque colens prestanti gloria semper,
Gaudet apostolicas se meruisse vices.
(2) Ayant rejeté l'opinion qui fait de saint Trophime un disciple de J.-C, et qui fixe la
fondation de l'évêché d'Arles au temps des apôtres, nous ne pouvons adopter la tradition suivant
( 6 )
ainsi qu'à Toulouse, qu'un oratoire très-simple, et peut-être même
construit en bois. Mais lorsque la religion, long-temps persécutée,
triompha de ses ennemis, on dut élever dans cette ville une église
décorée avec la recherche et la profusion de détails qui, pendant le
bas-empire, remplacèrent le style noble et majestueux que l'on admire
encore dans les précieux restes des monumens de l'antiquité. On peut
croire d'ailleurs que l'église métropolitaine d'Arles fut ornée des
dépouilles des temples et des palais qui existaient dans cette ville. Oh
sait en effet , que saint Hilaire , qui en fut évêque pendant la première
moitié du cinquième siècle , arracha du théâtre une partie des marbres
qui le décoraient, et les fit servir à l'embellissement des églises. Celle
où l'on plaça d'abord le siège épiscopal n'est pas suffisamment indiquée
dans les anciens auteurs, et l'on trouve seulement que, vers l'an 601 ,
saint Virgile jeta les fondemens de la cathédrale qui subsiste encore,
mais qui a été reconstruite, presqu'en entier, dans des temps plus
rapprochés de nous. Suivant quelques écrivains , ce pasteur vénérable
consacra son église sous l'invocation de Saint-Etienne, le 17 mai de
l'an 626. Elle prit le nom de Saint-Trophime lorsque, en n52 , les
reliques de ce premier évêque d'Arles y furent transportées avec
solennité. Dans son état actuel, cet édifice est l'un des plus curieux
monumens de l'art, et l'un des sanctuaires les plus saints et les plus
révérés de la France.
laquelle ce saint prélat aurait fait construire une chapelle dédiée à la Sainte Vierge , encore vivante,
ni considérer comme un monument authentique la plaque de marbre noir, placée, dit-on, autre-
fois sur cet édifice, et qui contenait cette inscription :
SACELLUM DEDICATUM DEI-PARjE ADHUC VIVENT!.
Lorsqu'on demande aux habitans d'Arles ce monument, ils répondent qu'il a été transporté
à Rome dans le cabinet du cardinal F. Barberin. Mais alors même qu'il serait conservé dans
leur métropole , nous ne pourrions y reconnaître qu'une pieuse erreur. Elle a pu accréditer le
système qui fait , contre toute vraisemblance , remonter au premier siècle l'établissement çju siège
épiscopal d'Arles. « Mais les faits qui constituent cette histoire , dit Millin ( V oyage dans les
départemens du midi, III. 585), ne sont fondés sur aucune autorité. »
I
( 7 )
EXTÉRIEUR.
Les départemens du midi conservent encore beaucoup de ces anciens
monumens religieux dont les formes annoncent une époque antérieure
à l'introduction du genre nommé , si improprement , gothique par les
uns, et qui, suivant d'autres, aurait été emprunté aux Arabes. On y
trouve de nombreuses traces du goût dégénéré des Romains du bas-
empire, mais toujours une élégance, une sagesse que n'offrent point
les édifices des treizième et quatorzième siècles , où , en exagérant
toutes les proportions, en multipliant les difficultés pour avoir la gloire
de les vaincre , on a peut-être atteint le grandiose , obtenu le pitto-
resque , sans contenter néanmoins toujours la raison et le goût. L'exté-
rieur de l'église de Saint-Trophime présente des marques de cons-
tructions faites à des époques différentes , et son portail appartient à ce
style ancien qui caractérise Y Architecture Romane.
La masse générale de la façade qui présente les caractères du neu-
vième au dixième siècle, est de la plus grande simplicité dans la partie
supérieure et n'offre qu'un pignon sans ornement qui se rétrécit aux
deux tiers de sa hauteur totale et est couronné par un fronton coupé ,
orné de modillons; de petites croiséés latérales à plein ceintre, et, au
milieu, une croisée carrée divisée en deux parties par une petite colonne
à chapiteau cubique, complètent toute sa décoration, et il est probable
que l'entrée principale était originairement d'accord avec la simplicité
du reste; mais, postérieurement, ainsi que l'indique le désaccord des
lignes architectoniques , et même la différence des matériaux , elle a
été remplacée par un portail en saillie qui occupe à-peu-près les deux
tiers de la largeur de la façade, et est un modèle de richesse et d'élé-
gance.
Un immense fronton forme la partie supérieure de ce beau portail.
La corniche est soutenue par de rares modillons, ou plutôt par des
consoles sur lesquelles on remarque l'Aigle, le Taureau, le Lion et
( 8 )
l'Homme, symboles des quatre évangélistes. Un ange occupe la partie
la plus élevée du fronton. Au-dessous est un arc presque à plein cein-
tre, encadré par un grand nombre de moulures ou de boudins que
recouvrent des ornemens diversifiés. Dans le dernier de ces arcs inté-
rieurs, on voit, à droite et à gauche, les sept chœurs des anges; trois
de ces êtres célestes paraissent dans la partie supérieure ; ils sonnent
de la trompette pour appeler les peuples aux pieds du trône de l'Eternel.
Au centre de l'arc, et dans une gloire dont le contour se dessine en
ellipse, l'artiste a figuré le Tout-Puissant; sa main gauche tient un
livre ; la droite est élevée ; autour de lui sont encore les signes indi-
catifs des quatre évangélistes.
De petites colonnes et des pilastres, décorés d'arabesques, soutiennent
la frise. Quelques chapiteaux sont historiés, d'autres sont formés de
feuilles d'acanthe, et l'on y retrouve avec plaisir une imitation de l'an-
tique. La frise contient Une suite de bas -reliefs représentant divers
sujets religieux. Celui qui est au centre du portail, sous l'arc, offre les
images des douze apôtres. Une partie des autres se rattache à la com-
position que l'on voit dans l'arc. Au-dessus des portes de beaucoup
d'églises anciennes, on remarque, comme ici, l'Eternel environné des
symboles dont nous avons parlé et prêt à juger les nations, ou ayant
même prononcé sur leur sort. Sur celle de Saint- Trophime, on a
placé , à droite , les élus ; les hommes sont vêtus à la romaine , d'une
tunique et d'une toge; les femmes portent aussi une tunique , et en outre
le peplum à plis droits, comme les statues de l'ancien style grec; à
gauche , les réprouvés sont représentés entièrement nus , ainsi que dans
les précieuses peintures de la cathédrale d'Albi. Ils sont retenus par
une même chaîne, et entraînés par un démon vers le séjour du déses-
poir et du crime : déjà les flammes vengeresses les environnent de
toutes parts.
D'autres bas-reliefs placés dans la frise ont, par les scènes qui y sont
sculptées, de grands rapports avec ceux que nous avons décrits. Dans
l'un des rentrans, on voit deux hommes assis, la tête environnée du
nimbe, et tenant chacun deux enfans sur leurs genoux; un ange debout
et dont les ailes sont déployées, leur présente une autre figure juvénile :
on peut reconnaître ici le Père des Miséricordes et Abraham recevant
( 9 )
les âmes des justes (1). C'est là que commence en quelque sorte le bas-
relief qui représente les élus. En regard, ou dans le rentrant de gauche,
on voit un ange armé d'un glaive et placé près d'une porte à moitié
fermée, et sous l'archivolte de laquelle paraît une main ; cette porte
est celle du paradis; la main est celle de l'Eternel, qui interdit l'accès
de ce lieu de délices à plusieurs personnages qui voulaient y péné-
trer (2). Un vieillard vêtu de la tunique et de la toge, semble défendre
aussi aux réprouvés de s'approcher du ciel, et on les voit en effet,
comme nous l'avons dit, entraînés dans l'enfer par le Génie des ténèbres.
Dans les entrecolonnemens existent des tables ou parties unies envi-
ronnées de cadres : dans chacune est la figure d'un saint. A droite, on
voit celle de Trophime. Il porte les ornemens qui indiquent sa dignité;
une crosse est dans sa main gauche ; il lève le doigt indicateur et le
médius de la droite pour bénir. Près de lui sont deux assistans ; deux
anges placent une mître sur sa tête. Sur son pallium on lit cette
inscription :
CERNITVR EXIMIVS VIR, CHRISTI DISCIPVLORVM
NE NVMERO TROPHIMVS HIC SEPTVAGINTA DVORVM.
Deux apôtres, ayant la tête environnée du nimbe et de l'auréole et
tenant chacun un livre, occupent de ce côté les autres entrecolonnemens.
A gauche, on a représenté saint Etienne, à genoux entre deux
hommes qui vont le lapider. Par une singularité remarquable , l'artiste
a donné au martyr une épée dont la forme antique rappelle en entier
(1) Evang. S. Luc. cap, XVI. w. 22.
(2) L'artiste avait sans doute en vue, lorsqu'il composa ce bas-relief , les versets 24, 25, 27,
et 28 du chapitre XIII de l'évangile selon S. Luc : ce Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite ;
car je vous assure que plusieurs chercheront d'y entrer, et ils ne le pourront pas. — Or, après
que le Père de famille sera entré, et qu'il aura fermé la porte, vous commencerez à vous
tenir dehors et à frapper, disant : Seigneur, ouvrez-nous; et il vous répondra : Je ne sais
d'où vous êtes. Retirez-vous de moi, vous tous qui avez vécu dans l'iniquité. Là il y aura
des pleurs et des grincemens de dents »
2
( io )
le parazonium. Dans le haut de la composition , on voit l'âme de saint
Etienne , que deux anges élèvent pour la présenter à Dieu. Deux autres
figures remplissent les autres entrecolonnemens de ce côté du portail.
En retrouvant sur la partie la plus remarquable du monument, les
images de saint Etienne et de saint Trophime, on s'aperçoit que l'on a
voulu indiquer à quels patrons la cathédrale d'Arles est dédiée, et
nous croyons que ces sculptures ne furent placées qu'en i i5s , lors de la
translation des reliques de saint Trophime. En effet , le style de dessin
diffère beaucoup de celui des autres figures qui décorent le portail , et où ,
malgré une exécution grossière , on reconnaît cependant cette imitation
du genre romain , cette empreinte du goût de l'antiquité qu'offrent,
presque toujours, dans le midi de la France, les monumens des hui-
tième, neuvième, dixième et onzième siècles.
Les rentrans ou les côtés du portail sont ornés des statues de saint
Pierre , saint Jacques , saint Philippe et saint Barthélémy. On lit très-
facilement les noms des trois premiers sur le livre que chacun d'eux
tient dans la main. Saint Pierre est d'ailleurs distingué par son sym-
bole ordinaire
Au-dessus des statues et des cadres existent plusieurs bas-reliefs qui
forment en quelque sorte une seconde frise qui n'est interrompue que
par les chapiteaux des colonnes et des pilastres. En commençant par
la gauche du portail l'examen des sujets représentés , on trouve d'abord
l'Annonce aux Bergers , la Naissance du Sauveur , l 'Adoration des Mages
et le Baptême de Jésus-Christ; cinq autres scènes viennent ensuite et
décorent le côté droit : on y voit successivement la Vierge aux Anges ,
Hèrode accompagné de ses gardes et interrogeant les Mages , ceux-ci partant
pour Bethléhem, le Massacre des Innocens et la Fuite en Egypte.
Parmi les autres bas-reliefs du portail de saint Trophime , on en
distingue trois que nous croyons devoir décrire ici.
Dans le premier , l'artiste a figuré Adam et Eve près de l'arbre de
la science, autour duquel s'enroule un énorme serpent. On sait que
le même sujet est souvent répété sur les tombeaux des chrétiens des
premiers siècles , et sur les chapiteaux des colonnes de nos plus
anciennes églises.
Le second bas-relief indique les suites de la faute de nos premiers
( «» )
parens. Le péché a étendu son empire ; mais les coupables sont livrés
aux plus horribles supplices , et ici le Génie infernal , le front ceint
d'un diadème et assis sur un animal fantastique , tient deux hommes
renversés entre ses bras ; chacun de ces malheureux saisit sa tête et
paraît livré au plus violent désespoir.
Le troisième bas-relief, beaucoup plus curieux que les précédens ,
retrace la Psychostasie ou la Pesée des ames.
Des scènes allégoriques , sculptées ou peintes , décoraient jadis nos
plus anciennes églises : en les plaçant dans ces lieux vénérés, nos pères
voulurent sans doute inspirer l'amour des vertus , et montrer le châ-
timent réservé aux impies : ces figures symboliques ne présentent peut-
être pas toujours un sens bien clair à ceux qui n'ont pas l'habitude de
les expliquer ; mais la Psycostasie offrait une leçon qui devait être faci-
lement comprise. Au portail de N. D. de Paris (1) , à celui de la
petite église de Grisolles (2) , sur un chapiteau provenant du cloître
des Bénédictins de la Daurade (3) , à Toulouse , et sur quelques
autres monumens , on a figuré la pesée des âmes. Sur plusieurs de ces
marbres on voit un Ange et un Démon , l'un destiné à conduire l'âme
du juste dans les régions célestes , l'autre prêt à lancer le réprouvé
dans les flammes éternelles. Le bas-relief du portail de Saint-Tro-
phime , montre seulement l'ange Gabriel tenant une balance; deux
petites figures placées dans les bassins , indiquent les vertus et les dé-
fauts de l'âme soumise à cette épreuve; mais les vertus l'ont emporté :
l'âme est retirée de la balance et va bientôt prendre place dans l'Eden
céleste figuré par les arbres sculptés dans le haut du monument.
Les socles cubiques sur lesquels reposent les six colonnes et les parties
collatérales correspondantes de la façade, sont ornées de sculptures
offrant, presque toutes, l'image du roi des animaux. Les socles du milieu
de chaque côté , figurent des mufles de lion ; les quatre autres , sauf
(1) Chapuy et de Jolimont, Vues pittoresques de la Cathédrale de Paris.
(2) Du MÉge, Voyage archéologigue et littéraire dans le département de Tarn-et-Garonnc , in-S°.
Paris, Treutlel et Wurtz, 1828.
(3) Le même , Notice des monumens et des objets de sculpture moderne co?iserve's dans le musée d ■
Toulouse , in-8° , 1828.
( 12 )
un seul qui peut représenter le signe du sagittaire, montrent Daniel dans
la fosse aux lions, des lions dévorant un homme, un bouc combattant
contre des lions ; enfin , l'histoire de Samson : ce dernier sujet est
surtout disposé d'une manière singulière : le héros Hébreu est placé
dans une position horizontale dans toute la longueur de la partie en
retour d'équerre qui correspond aux socles des colonnes ; il est cou-
vert d'une peau de lion comme Alcide est revêtu de celle du monstre
de Némée; il tient d'une main sa massue et de l'autre la patte du lion
qui décore le socle voisin. Enfin, six lions, presque de grandeur
naturelle , reposent sur le soubassement qui fait retour en saillie dans
la baie, et dévorent , l'un un cavalier et son cheval, les autres quelques
animaux.
Le même système d'ornemens emblématiques et même les détails
les plus remarquables , se trouvent reproduits, presque identiquement,
dans un monument voisin, bâti sur l'autre rive du Rhône , et qui est
bien connu sous le nom d'église de Saint-Gilles. Cet édifice intéressant
offre d'ailleurs avec celui d'Arles un rapport tellement singulier dans
sa disposition générale et dans le style de la sculpture , que l'on serait
tenté de croire qu'ils sont dûs au même architecte, et, que dans tous les
cas, on ne saurait douter qu'ils ne soient à-peu-près de la même époque.
Or, l'église de Saint-Gilles paraissant pouvoir , avec certitude, être
attribuée à Raimond IV, comte de Toulouse et de saint Gilles , qui
vivait à la fin du onzième siècle et au commencement du douzième ,
et que ses exploits dans la Palestine ont rendu si célèbre, ce serait
donc à-peu-près à cette époque qu'il faudrait placer la construction du
portail d'Arles. Une observation importante fortifiera cette opinion ;
c'est que l'arc de la porte est en réalité ogive, quoiqu'au premier coup-
d'œil il parraisse à plein ceintre : la partie la plus excentrique n'ayant
pour distance de ses deux centres que le dixième de son diamètre , le
jarret y est peu sensible, tandis quepour les arcs qui entourent le tym-
pan, et qui, exactement concentriques auxpremiers, sontbeaucoupplus
petits, cette même distance des centres est presque le tiers de l'ouver-
ture et rend l'ogive très-sensible ; or, c'est précisément à l'époque que
j'ai indiquée , que l'on place l'introduction de l'arc ogive et l'usage
des boudins multipliés et de petites dimensions. Cependant M. Millin
( i3 )
a cru que le portail de l'église de Saint-Trophime , avait été construit
pendant le treizième siècle. Quelque soit notre respect pour les opi-
nions et pour la mémoire de cet illustre savant, qui fut notre ami, nous
dirons cependant que le style des sculptures, prouve incontestablement,
ainsi que les formes générales du portail , que ce beau monument a
une origine plus reculée ; mais ce n'est pas néanmoins , comme nous
l'avons déjà dit, la portion la plus ancienne de la cathédrale d'Arles ;
et même , en considérant avec soin, tout l'extérieur, on y retrouve des
murs qui ont dû faire partie du premier édifice élevé par saint Virgile,
et consacré , en 626, par ce pieux évêque.
( i4 )
INTÉRIEUR.
En entrant dans l'église de Saint-Trophime , on voit qu'elle est com-
posée de deux parties bien distinctes : la première formée de la nef avec
deux aîles ou bas côtés très-resserrés; c'est la portion la plus ancienne ;
elle s'étend de l'intérieur du portail jusqu'à la huitième arcade ; la
croisée occupe la neuvième ; elle est surmontée d'une tour carrée qui
n'a rien de remarquable que son ancienneté et qui semble plutôt appar-
tenir à une forteresse qu'à un monument religieux ; cependant nous
connaissons dans le midi de la France , plusieurs clochers qui ressem-
blent presque entièrement à cette tour.
Du côté de l'Evangile est la chapelle de Saint-Genêt , et du côté de
l'Epître la sacristie et la porte par laquelle on monte dans le cloître si
remarquable de cette cathédrale (1). La seconde partie et la plus mo-
derne, se compose du sanctuaire, qui a trois arcades de chaque côté, et
trois autres vers le rond-point : le cardinal Louis d'Allemand a fait cons-
truire ce sanctuaire pendant le quinzième siècle : des chapelles dans le
goût moderne , subsistent autour. On lit surl'aîle gauche de la muraille
de la nef, cette inscription, qui est en vers, et que l'on attribue à saint
Virgile :
TERRARVM ROMA GEMINA DE LVCE MAGISTRA
ROS MISSVS SEMPER ADERIT VELVT INCOLA IOSEPH
OLIM CONTRITO LETH^O CONTVLIT ORCO.
(j) En 1 38g , l'archevêque François de Conzié fit construire une partie du cloître de Saint-
Trophime , et l'orna (selon Le Nohle Lalauzière) , de petites colonnes en marbre blanc, avec
leurs chapiteaux, qui avaient été retirés du théâtre d'Arles.
( '5 )
Le sens mystique de ees vers a été l'objet des recherches d'un auteur
arlésien nommé François Rebattu , et cet habile homme a eu le talent
de composer un volume sur ce sujet (1). Pour nous , en avouant à cet
égard notre insuffisance, nous nous contenterons de traduire l'inscrip-
tion à peu-près dans les mêmes termes que M. Millin l'a fait dans son
Voyage dans les départ emens du midi :
« La double Rome , maîtresse de la terre , sera , dans tous les temps ,
» une rosée envoyée du ciel , comme celle que le colon Joseph a portée dans le
t> monde après avoir vaincu l'enfer. »
L'intérieur de l'église Saint-Trophime , ne répond pas à l'idée qu'on
peut d'abord en concevoir d'après la richesse et l'élégance de son portail.
Des tombeaux sont encastrés dans les murs, et près de la sacristie, exis-
tent encore les épitaphes très-simples et très-laconiques, des archévêques
Raymond de Montredon, Raymond de Boulène , Imbert d'Eyguières ,
Michel de Modères, Hugues de Boardy, Guibert de Laval. Le cardinal
Louis d'Allemand , mort en odeur de sainteté, le 16 septembre i45o ,
a été enterré au milieu du sanctuaire qu'il avait fait rebâtir. Des per-
sonnes pieuses vont quelquefois prier sur la pierre sépulcrale de ce prélat
révéré. On montre aussi dans cette église un tombeau où l'on assure
que saint Virgile fut enseveli : c'est un sarcophage orné de petites co-
lonnes entre lesquelles on a représenté les apôtres.
Un autre tombeau forme le devant d'autel de la chapelle du Saint-
Sépulcre ; il est divisé en trois parties par des pilastres cannelés ; dans
le centre est Jésus-Christ assis ; au-dessus de sa tête , est le mono-
gramme divin , mais formé seulement d'une croix qui , étant bouclée
par le haut , tient lieu du X Chi et du P Rho , premières lettres du
mot Christos, en grec. A la droite du Sauveur , on remarque un Apôtre
ou un Disciple qui s'incline, et à gauche un autre personnage qui tient
une croix bouclée aussi , mais dont la tige ou branche principale est
longue. Suivant Saxi , Maffei, Dumont et le Noble-de-Lalauzière , ce
tombeau avait autrefois une inscription qui indiquait qu'il renfermait
les cendres deGeminus, né à Cologne, qui avait été gouverneur de neuf
(1) Franc. Rebattu, In très versus pervetuslos et difficiles qui ytrelate in templo Divi Trophimi
sculpti sunt. Aquiis Sextiis. 1 644 ; in-4°.
( m )
provinces et qui mourut âgé de trente-neuf ans deux mois et six jours (1).
Cette inscription prouve que l'on s'est trompé, en assurant que le per-
sonnage pour lequel on avait sculpté ce tombeau , était le même que
Geminus Paulus, évêque d'Arles , pendant le huitième siècle.
L'église de Saint-Trophime possédait avant la révolution beaucoup
de châsses précieuses et pour la matière et pour le travail. La Sainte
Arche était la plus célèbre ; elle renfermait quelques lambeaux du suaire
qui enveloppa Jésus-Christ, plusieurs morceaux de ses vêtemens, des
épines de sa couronne , etc. , etc. Cette châsse, faite en i34i > par l'ar-
chévêque Guibert de Laval , était en vermeil ; conservée dans le rond-
point du sanctuaire, on ne l'exposait à la dévotion des fidèles, que le
jour de saint Trophime. La Châsse de saint Etienneîut bénie le 2 1 mai de
l'an i4i2 ; elle avait été fabriquée avec trois cents marcs d'argent,
légués par Roger d'Espagne , en restitution des objets qu'il avait pillé
dans la Camargue , pendant les guerres du duc d'Anjou dans cette partie
de la Provence.
Quelques mausolées , plus ou moins remarquables , ont , en divers
temps , été placés dans les chapelles de la cathédrale. Celle de saint
Jean-Baptiste, renferma d'abord le sépulcre de l'archevêque Jean de
Ferrier, mort en i52i ; mais ce sacellum s'étant écroulé , il fallut trans-
porter le monument dans une autre partie de l'édifice. Le chevalier de
Guise , tué au siège des Baux , en 1604 ? a été inhumé dans cette
église. Le tombeau de l'archevêque Gaspar De Laurens, mort en i63o,
fut élevé dans la chapelle des Rois. Les statues et les autres ornemens
dont il était décoré , annonçaient tout le talent de Jean Dedieu , artiste
(1) VIR AGRIPPINENSIS NOMI1NE GEMINVS
HIC JACET QVI POST DIGNITATEM PRJ1SIDIATVS
ADMINISTRATOR RATION VM QVI NOVEM
PROYINCIARVM DIGNVS EST HABITVS
HIC POST ANNOS XXXIX. M. II. DIES SEX
FIDELIS IN FATA CONCESSIT
CVIVS OB INSIGNEM GLORIAM
CIVES SEPVLCHRALIA ADORNAVERVNT.
( >7 )
né à Arles , et élève du fameux Puget (1). On voit encore dans la cha-
pelle de Saint-Genêt, l'épitaphe de l'archevêque François de Grignan ,
mort en 1689, âgé de 86 ans.
Il n'est point d'église dans le midi de la France qui retrace autant
de souvenirs historiques que celle de Saint-Trophime. Le pape Urbain II
y célébra les saints mystères, au retour du concile deClermont, où la
première croisade venait d'être résolue. En 1 178, l'empereur Frédéric
ayant cédé le royaume d'Arles à Philippe son fils, ce prince reçut la
couronne dans l'église métropolitaine, le 3 des calendes d'août. En
1200, l'archevêque Imbert d'Eyguiéres y plaça le bandeau royal sur
la tête d'Othon. En 1211, un concile tenu dans cette église et présidé
par le légat Milon, imposa au comte de Toulouse, Raymond VI, soup-
çonné de protéger les Albigeois , des conditions si dures , que ce prince
répondit qu'il aimerait mieux mourir que de s'y soumettre, et ce
même concile, pour punir la désobéissance du 'comte, l'excommunia
et disposa de ses vastes domaines en faveur du premier occupant. La
trop célèbre Jeanne de Naples est entrée dans cet édifice sacré (2),
environnée des habitans d'Arles qu'elle avait comblés de bienfaits.
Charles IV y renouvela la cérémonie du couronnement des rois
d'Arles (3), et y parut sur un trône qu'il devait céder ensuite, et
volontairement , aux monarques français. En i4oo, on vit bénir dans
l'église de Saint-Trophime, le mariage de Louis II, roi de Naples, de
Sicile, de Jérusalem et comte de Provence, avec Yolande, fille du roi
d'Aragon. Cinquante-cinq ans après, le bon roi René, dont la mémoire
est encore chère aux peuples de la Provence, épousa en secondes noces,
dans la cathédrale d'Arles, Jeanne, fille de Gui, comte de Laval, et
(1) L'archevêque Gaspard de Laurens fit peindre, en 1614 , par Louis Vinsonius , de Bruges ,
et pour le prix de 3oo écus , le tableau qui est placé au-dessus du maître-autel , et qui représente
X Adoration des Mages. On voit sur la tribune de la porte d'entrée , un autre tableau où le même
artiste a peint la Lapidation de saint Etienne.
Ce fut sous l'épiscopat de Gaspard de Laurent , que la statue en marbre blanc, de Notre-Dame-
des-Grâces , fut placée dans l'église de Saint-Honorat, d'où elle a été transportée dans la cathé-
drale où on la voit encore.
(2) En i352.
(3) Le 4 juin 1 364-
3 *
( >8 )
d'Elizabeth de Bretagne. Louis XIII a entendu rètentir sous les voûtes
de cette basilique, les hymnes de louanges adressées au Seigneur (i) ;
et enfin Philippe V, roi d'Espagne , passant à Arles, en 1702, lors de
son retour du Milanais , s'est aussi prosterné sur le marbre de l'autel
de Saint-Trophime.
En parlant de la cathédrale d'Arles , et en faisant connaître son his-
toire et les souvenirs qui se rattachent à son existence , nous n'avons
presque rien dit du cloître charmant qui forme l'une des dépendances
les plus remarquables de cet édifice, et l'on pourrait nous accuser à ce
sujet d'une négligence, d'autant plus coupable, qu'il n'y a qu'un petit
nombre de monumens de ce genre qui aient pu échapper au ravage du
temps et aux coups de la barbarie. Rien en effet de plus pittoresque
que les galeries mystérieuses du cloître de Saint-Trophime, rien de
plus élégant que leurs colonnades légères , de plus curieux que leurs
sculptures délicates et bizarres; la couleur sombre de la pierre, couverte
en quelque sorte du vernis de l'antiquité, ajoute à la vénération que
ce lieu de retraite et de prière inspire. Aucune construction moderne
n'est aperçue à travers leurs arcades et ne trouble l'imagination
rêveuse qui, reculant vers les temps écoulés, croit encore apercevoir de
pieux cénobites errant sous ces portiques, et faisant retentir les voûtes
du chant des hymnes sacrés. Aussi ce cloître a-t-il été le motif de char-
mans tableaux : les artistes de l'école moderne viennent y chercher des
elfets piquans, animés par des scènes de l'histoire du moyen âge, tandis
que le poète y trouve tour-à-tour de nobles et de mélancoliques inspi-
rations.
Deux des galeries sont dans le style du frontispice, les deux autres
dans celui du quatorzième siècle : les deux premières se composent de
petites arcades à jour , reposant sur de doubles colonnes de marbre
couronnées des chapiteaux les plus élégans et les plus variés. Les ar-
cades sont, de trois en trois , séparées par des pieds-droits dont la face
et les angles sont ornés de statues de proportion presque nature, et
(1) Le 3o octobre 1622. Le icr novembre, le prince assista dans la cathédrale à la messe pontifi-
cale; il y communia, et toucha ensuite les malades.
( 19 )
où l'on retrouve le style que nous avons souvent observé dans les sculp-
tures de la fin du onzième siècle et du commencement du douzième.
Sur ces pieds-droits reposent des arcs doubleaux qui partagent réguliè-
rement la voûte, et qui, chose assez singulière, sont, ainsi qu'elle,
formés d'une portion de cercle , dont les deux retombées sont d'inégale
hauteur. La plus élevée, du côté du mur intérieur , se termine par
des amortissemens ou consoles formées de figures fantastiques , parmi
lesquelles l'emblème du Lion dévorant se retrouve encore fréquem-
ment. A l'angle des deux galeries est un puits dont la margelle , pro-
fondément sillonnée par le frottement réitéré des cordes, annonce
l'antiquité.
Les deux autres galeries paraissent dues à l'archevêque François de
Conzié, en 1^89; l'une d'elles est peu remarquable; mais l'autre, com-
posée de doubles travées , de légers arceaux gothiques séparés par des
pieds-droits ornés de triples niches, offre un modèle d'ajustement,
d'élégance et de goût.
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE D'ALBI ,
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT ;
DESSINÉS ET LITHOGRAPHIES
PAR CHAPUY,
EX OFFICIER DU GÉNIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE.
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR ALEXANDRE du MÉGE , de la Haye ,
I* mfiBTf ISVl MILITAIRE , CHET A LIER DE L'ÉPERON d'ûR T.T DE PLCSm*R5 AT"TRES ORDRES MILITAIRES ET RELICIETI . MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DES ANTIQLAIRES DE FRANCE, Dl L Ar ADfcN I K
DES SCIENCES . INSCRIPTIONS ET lit LLES LETTH ES UK TOCLOCSE, ETC. , BTC.
PARIS ,
CHEZ ENGELMANN ET O, LITHOGRAPHES DE LA CHAMBRE ET DU CABINET DU ROI, ÉDITEURS .
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IMPRIMERIE DE GOETSCHY , RUE LOUIS-LE -GRAND , N° 27.
t/
ÉGLISE CATHÉDRALE
D'ALBI.
L'ancienne Albiga ou Albia était peu connue pendant la domination
romaine : éloignée des grandes voies qui traversaient les provinces de
l'empire(i) , cette ville fut rarement visitée par les étrangers; mais lors-
que le Christianisme étendit ses conquêtes dans les Gaules, les Albienses
l'embrassèrent avec enthousiasme, et un siège épiscopal, érigé dans leurs
murs, devint en peu de temps très-célèbre. L'église cathédrale que l'on
construisit dans la suite, fut dédiée à la Sainte Croix. Les restes de
cet édifice paraissent encore entre le palais des Comtes (2) et la métro-
pole actuelle. Selon le plan que nous en avons levé , sa longueur était
de 57 mètres ou de 175 pieds; une porte latérale s'ouvrait au Nord-
Est. On retrouve quelques arcs de l'ancien cloître dans une maison
voisine (3); ces arcs sont à plein ceintre. Des inscriptions sépulcrales
encastrées en grand nombre dans les murs qui environnaient ce cloître,
formaient autrefois un immense nécrologe. Le chevet de l'église est
encore élevé d'environ 4 mètres. Des colonnes placées extérieurement,
servaient à la décoration des contreforts.
Le désir de mériter une grande illustration en construisant un
temple plus vaste, engagea l'évêque Bernard de Castanet à jeter les
fondemens de la cathédrale actuelle. Ce fut en 1282 que ce prélat en
(1) Nous avons cependant, découvert , de loin en loin, dans le Département du Tarn, les restes de
quelques routes antiques.
(2) Celte habitation, nommée autrefois La Verhie , compose la plus grande partie du palais
archiépiscopal.
(3) Celte maison appartient à M. le docteur Compayre, notre honorable ami.
( 4 )
posa la première assise. Pour accélérer les travaux et fournir aux
dépenses, il assigna le vingtième de ses revenus pendant vingt années,
et le chapitre fit la même chose. Il donna aussi les rentes de toutes les
églises qui étaient à sa collation ou à celle de son chapitre. Ces sages
mesures ne produisirent pas néanmoins tout l'effet qu'on devait en
attendre, et la cathédrale ne fut entièrement bâtie qu'en i5i2, c'est-
à-dire, deux cent trente ans après sa fondation. Cependant Bernard de
Fargis et Jean de Saya, successeurs de Castanet, ne négligèrent point
cet important ouvrage. Dominique de Florence fit construire le premier
portail , au bas des marches qui conduisent vers la grande entrée. On
doit à Guillaume de la Volta la dernière arcade de l'église du côté du
o
couchant, et, durant son épiscopat, le clocher s'éleva jusqu'au niveau
de la toiture. Jofredi , ou Jofroi , bien connu dans l'histoire sôus le
nom de Cardinal d'Arras, dédia l'église à sainte Cécile et en fit peindre
les murs. D'Amboise termina les constructions intérieures et particu-
lièrement le chœur et le jubé. Par ses soins, la tour atteignit à 94
mètres ou à 290 pieds de hauteur. Il consacra son église le 23 avril i^6f
étant assisté des évêques de Vabres et de Lavaur. Louis d'Amboise,
son neveu et son successeur, appela , en i5o2, des artistes italiens qui
avaient vu les Loges du Vatican , et il leur fit commencer les peintures
de la voûte; cette magnifique décoration ne fut achevée qu'en i5i2.
La longueur de l'édifice, dans œuvre, en n'y comprenant pas la pro-
fondeur des deux chapelles situées aux extrémités, est de 92 mètres
5 centimètres, ou de 283 pieds 10 pouces, et en y ajoutant cette pro-
fondeur, de io5 mètres 25 centimètres, ou d'un peu plus de 323 pieds;
la largeur totale, en y comprenant l'enfoncement des chapelles qui
existent des deux côtés, est de 27 mètres 28 centimètres, ou de 84
pieds; elle ne serait que de 17 mètres 5o centimètres, ou déplus de
52 pieds, si on ne tenait pas compte de cette profondeur.
Dans ces temps désastreux où la France était courbée sous le joug
imposé par le Comité de Salut Public, la cathédrale d'Albi fut mise au
nombre des domaines nationaux dont la propriété devait être aliénée.
L'administration parut même pressée d'indiquer le jour de la vente de
cet édifice, et annonça que les acquéreurs devraient, dans un délai qui
fut déterminé, en renverser les voûtes et les murs. Mais un savant,
( 5 )
recommandable par ses talens et par ses travaux (1), veillait en quel-
que sorte sur ce beau monument. Effrayé de la résolution prise par le
Directoire du département du Tarn, il écrivit à ceux qui le composaient;
il montra toute l'inconvenance de la vente projetée; il parla, en archi-
tecte habile, de la beauté de ce temple, et il prouva que la gloire
nationale allait être compromise par des hommes ignorans ou mal in-
tentionnés. Cette démarche si généreuse, et qui, dans ces jours de
deuil et d'effroi, pouvait désigner aux bourreaux une nouvelle victime,
obtint cependant un succès inespéré. On ne dépouilla point l'état de la
possession de l'église de Sainte-Cécile , et cet édifice sacré fut conservé
pour les arts et pour les pompes de tk religion.
(1) M. Mariés , depuis ingénieur en chef des déparlemens de la Doire et de l'Aude.
( 6 )
EXTÉRIEUR.
La cathédrale d'Albi n'offre, en général, dans sa partie extérieure,
qu'une masse régulière et que domine une tour, dont la forme est élé-
gante et colossale. Le sommet de cette tour est à 1 3o mètres ou plus de 4oo
pieds au-dessus du niveau du Tarn , dont les flots viennent baigner le
pied du tertre sur lequel l'église est bâtie. Les contreforts sont demi-
elliptiques, et la hauteur des mur^de l'église est de 1 1 5 pieds. Ces murs
sont lisses : on n'y voit point les ornemens délicats qui recouvrent avec
tant de grâce les monumens des i3e et i4e siècles. Il semble qu'on n'a
voulu présenter aux regards que l'image de la solidité. Mais sur le côté
droit de l'édifice paraît un perron au-desssus duquel est le portail
construit par Dominique de Florence. Avant la révolution , les niches
de ce monument contenaient les statues de saint Thomas , de sainte
Martiane, de saint Clair et de saint Amarant. Au-delà on aperçoit un
escalier de quarante-deux marches (1) qui conduit sur la plate-forme
située en face de la grande porte de l'église. Des piliers , terminés en
pyramides , supportent des arcs chargés de toutes ces décorations , si
heureusement inventées pendant le moyen âge , et qui , en enrichissant
l'architecture, paraissent lui donner plus de légèreté. Les pierres qui
forment ce portique, sont découpées avec une rare perfection; le
dessin est du meilleur goût, et le ciseau a triomphé de toutes les
difficultés ; les matériaux les plus durs , les plus rebelles, ont été trans-
formés en feuillages, en trèfles, en rinceaux. Il ne manque à ce beau
péristile , pour être considéré comme l'une des plus importantes créa-
tions de l'art, que d'être dégagé des constructions qui l'environnent
en partie, et qui empêchent d'en saisir, à-la-fois, l'ensemble et les
détails.
C'est à l'extrémité de l'église, au point même où le portail aurait
(i) Les marches ont plus de 8 mètres de longueur.
( 7 )
été placé , s'il avait pu l'être dans l'axe de l'édifice (i), que s'élève la
tour ou le clocher de Sainte-Cécile, bâtiment construit avec beaucoup
d'art et de soin, et que l'on aperçoit en entier du plateau où l'on
retrouve encore quelques substructions de la forteresse du Castel-
viel (2). Cette tour était massive jusqu'à une assez grande hauteur.
L'archevêque Charles Legoux de la Berchère fit tailler dans la maçon-
nerie une chapelle qu'il dédia à saint Clair, premier évêque d'Albi,
et cette forte excavation , tentée avec audace , ne paraît pas avoir porté
atteinte à la solidité du monument.
(1) On ne pouvait placer ce portail au dessous de la tour, ou dans l'axe de l'église , parce qu'il
aurait été positivement sur la ligne du rempart et seulement à quelques pas de la limite des deux
communes d'Albi et du Castelviel, qui avaient chacune une juridiction particulière. D'ailleurs le
terrain , étroit et en pente rapide, qui forme le Bourg de Castelviel ne communiquant avec la ville
que par le passage qui en longeait le mur, ou par un ravin profond , il était inutile d'ouvrir une
porte de ce côté.
(2) Azemar lo nègre , célèbre troubadour, était né au Castelviel. On voit dans l'église de Sainte-
Cécile une pierre sépulcrale sur laquelle on lit ces mots : Tombeau du sieur Jean Pfielj directeur de
V adoration perpétuelle du St. -Sacrement , et premier consul du Castelviel-lès-Alby : R. I. P. A.
( 8 )
INTÉRIEUR.
On ne peut voir sans admiration , l'intérieur de la cathédrale d'Albi.
La régularité de l'édifice, l'aspect imposant du jubé, la vaste étendue
de la nef, l'élévation des voûtes (1) sur lesquelles la main de l'art a semé
des arabesques du dessin le plus correct, les restes des anciens vitraux,
recouvrant de longues ouvertures qui ne laissent pénétrer qu'une
clarté mystérieuse et affaiblie, le pavé même, formé de pierres sépul-
crales, et où des signes héraldiques, à demi-effacés , indiquent à-la-fois
et la vanité de l'homme et le néant de ses grandeurs; tels sont les
principaux objets qui, d'une manière simultanée, y captivent l'atten-
tion , mais sans la fatiguer. Bientôt on cherche à connaître en détail
toutes les parties de l'édifice, tous les objets qui servent à son embel-
lissement, et cet examen minutieux, auquel l'observateur se livre avec
délices, ajoute encore à l'enthousiasme qu'a fait naître d'abord la vue
générale de cette enceinte religieuse.
L'église est divisée par le jubé en deux parties presqu'égales; neuf
chapelles sont ouvertes autour delà nef. Dans l'une, on voit une bonne
copie du tableau de sainte Cécile par le Dominiquin. La chapelle du
Baptistère renferme un groupe en stuc qui représente J.-G. et saint
Jean : cet ouvrage est de ce temps, encore peu éloigné, où les artistes
avaient abandonné les vrais principes et substitué à l'étude des grands
modèles et à l'imitation de la nature et de l'antique, une manière
expéditive et des formes mesquines et tourmentées. La chaire est aussi
en stuc : c'est un don de l'archevêque Lacroix de Castries, qui fit de
même présent à sa cathédrale de l'orgue qu'on voit encore au fond de
la nef, au-dessus de l'entrée de la chapelle de Saint-Clair.
Pour placer cet orgue , il a fallu couvrir ou détruire une grande
partie des peintures exécutées dans cette portion de l'église par l'ordre
(i) Flics sont à 3o mètres, ou 92 pieds 6 pouces du pavé de 1 église.
( 9 )
du cardinal Jofredi, et qui ne formaient qu'un immense tableau. Au
centre de la composition, paraissait l'Eternel appelant à lui les justes
et abandonnant les réprouvés aux peines de l'enfer; mais on ne voit
plus que les anges qui environnaient son trône. A droite, sont assis les
prêtres, les princes, les pauvres même, qui ont mérité par leurs vertus
les faveurs du Tout-Puissant ; tous ces êtres, en possession d'une félicité
qui ne doit point avoir de fin , forment deux lignes distinctes. L'artiste
a ensuite divisé, par des banderolles et des nuages, la grande scène
qu'il a représentée; il a mis d'un côté les femmes qui viennent de
ressusciter , et de l'autre les hommes. Tous ces personnages sont
nus, et le pinceau n'a déguisé aucune forme, n'a même négligé aucun
détail. Les femmes ont, ainsi que les hommes, un livre ouvert sur leur
poitrine. Toutes ces figures représentent des réprouvés.
Dans la partie inférieure du tableau , sept compartimens offrent
l'image des tourmens des damnés : une inscription, en vieux français,
indique et la faute et la punition. Ainsi, au-dessus de l'une de ces
peintures , on lit :
LA PEINE DES ENVIEUX ET DES ENVIEUSES.
LES ENVIEUX ET LES ENVIEUSES SONT EN UNG FLEUVE CONGELÉ PLONGÉS JUSQU'AU
NOMBRIL, ET PAR DESSUS LES FRAPE UNG VENT MOULT FROIT, ET QUAND VEULENT ICELUY
VENT ÉVITER SE PLONGENT DANS LADITE GLACE.
Près d'une autre on voit ces mots :
LA PEINE DES GLOTONS ET GLOTES.
LES GLOTONS ET GLOTES SONT EN UNE VALLÉE OU A UNG FLEUVE ORT ET PUANT, AU
RIVAIGE DUQUIELS A TABLES GARNIES DE TOUALLES TRÈS ORDES ET DESHONNETES OU LES
GLOTONS ET GLOTES SONT REPEULZ DE CRAPAULZ ET ABREUVÉS DE l'eAU PUANTE DUDIT
FLEUVE.
Au-dessous d'une troisième, où des malheureux paraissent attachés
aune roue, l'inscription suivante a été tracée :
( io )
LA PEINE DES ORGUEILLEUX ET DES ORGUEILLEUSES.
LES ORGUEILLEUX ET ORGUEILLEUSES SONT PENDUS ET ATTACHÉS SUS DES ROUES
SITUÉES EN UNE MONTAIGNE EN MANIERE DE MOLINS , CONTINUELLEMENT EN GRANDE
IMPÉTUOSITÉ TOURNANS.
Le jubé coupe, comme nous l'avons dit, l'église en deux parties
presqu'égales : il est en pierre et a trois portes. Un vaste et beau
pérystile existe en avant de celle du milieu ; c'est par elle que l'on
parvient dans le chœur. Les deux autres s'ouvrent sur les bas-côtés ;
elles sont surmontées de clochetons percés de toutes parts, de pyra-
mides couvertes des ornemens les mieux entendus , les plus délicats.
Des niches sont creusées dans les montans et sous les clochetons ; mais
les statues qu'elles renfermaient n'existent plus : elles ont été brisées
par la massue révolutionnaire. Tous les ornemens des portes sont
sculptés avec une délicatesse , une perfection admirables. Au sommet
du jubé est le Christ en croix : plus bas paraissent les statues de la
sainte Vierge et de saint Jean. Ces figures sont peut-être un peu
courtes, défaut qu'ont en général les monumens du même genre que
l'on voit autour du chœur de cette cathédrale. Les statues d'Adam et
d'Eve sont d'un meilleur style. On sent qu'elles furent faites vers ces
temps , voisins de la renaissance des arts, et où , en cherchant à imiter
la nature avec fidélité , on est quelquefois parvenu à donner aux figures
une expression vraie , touchante et naïve.
Le chœur est extrêmement vaste ; on y compte 120 stales. Il est
décoré, dans tout son pourtour, de pieds-droits, qui supportent des arcs,
et dans la masse desquels on a creusé des niches, couronnées par des
clochetons , et qui renferment de petites statues représentant les Anges
chantant des hymnes devant le trône du Seigneur. Ces figures, très-
nombreuses , sont sculptées avec délicatesse et contrastées avec intelli-
gence. La boiserie est simple. Le sanctuaire renferme les statues des
douze Apôtres. Au-dessus des portes latérales, on voit deux empereurs
chrétiens, Constantin et Charlemagne, dont les images sont encore
placées dans presque toutes nos anciennes basiliques.
Considéré extérieurement, le chœur de l'église de Sainte-Cécile est
l'une des parties les plus remarquables de cette magnifique cathédrale.
Les quinze chapelles qui y subsistent encore , sont toutes décorées par
des peintures dont l'étude peut intéresser et servir à l'histoire de l'art.
Les plus anciennes datent du i5e siècle; les autres, faites à l'époque de
la renaissance, sont d'un style pur, d'un ton de couleur quelquefois
brillant, presque toujours harmonieux. On a retouché, malheureuse-
ment, une partie de ces tableaux, et il n'en subsisterait peut-être plus
une seule portion intacte, si nous n'avions eu, momentanément, le pou-
voir d'en empêcher ce que l'on osait appeler la restauration. Des légendes,
des inscriptions, accompagnent souvent ces peintures précieuses; elles
étaient nécessaires pour expliquer les sujets des fresques que fit exé-
cuter le cardinal Jofredi pendant son épiscopat.
Les deux grands tableaux qui représentent le Portement de croix et
la Résurrection ne peuvent arrêter un instant les regards que par leur
singularité, par quelques expressions vraies et par la bizarrerie des cos-
tumes. Des idées triviales, exprimées dans la première de ces composi-
tions, montrent que l'auteur n'avait pas des conceptions très-élevées :
mais beaucoup de peintres flamands et italiens ont aussi, dans des temps
bien plus rapprochés de nous, manqué dans leurs tableaux à toutes les
règles du goût et des convenances; ne soyons donc pas surpris que, dans
le i5e siècle, on ait figuré à Albi, avec simplicité, des traditions po-
pulaires, et que l'Eglise n'avait pas ouvertement condamnées.
Ayant contribué de la manière la plus distinguée à l'embellissement
de sa cathédrale, l'évêque Jean Jofredi voulut que son image y fut
conservée: pour accomplir ses ordres, les artistes qu'il avait employés
firent son portrait et celui de chacun de ses frères. On voit encore ces
peintures dans l'une des chapelles du chœur. Jofredi est représenté à
genoux et les mains jointes; derrière lui est l'évangéliste saint Marc.
A gauche et au-dessus de sa tête , on lit cette inscription :
REVERENDISSIMVS DNS
JOANNES JOFREDVS
CARDIN ALIS ATRABEN
SIS PRIMVM, IDEM ALBIE
NSIS EPISCOPUS, ABBAS
SANCTI DIONISII IN FRANCIA
( 12 )
Derrière le cardinal, on a représenté Hélie Jofroi ou Jofredi, doc-
teur ès-lois, prévôt de l'église d'Albi , chantre et chanoine de Rodez;
une autre inscription fait connaître ce personnage, près duquel on voit
sainte Catherine.
DOMINUS HELIUNDUS
JOFREDVS, LEGUM
DOCTOR, PREPOSITUS
ALBIENSIS, CANTOR ET
CANONICVS RUTHENENSIS
Enfin , à l'extrémité du tableau , paraît , accompagné de saint Jean
et de saint Clair, Henri Jofredi , autre frère du cardinal. Il fut licencié
en droit civil et canon et archidiacre d'Albi. Une inscription est aussi
placée au-dessus du portrait de cet ecclésiastique :
HENRICVS JOFRE
DUS UTRIVSQUE JURIS
LICENCIATUS CANONI
CUS ET ARCHIDIACO
NUS ALBIENSIS
Jean Jofroi, ou Jofredi, fut l'un des hommes les plus illustres de son
siècle. Il eut les titres d'abbé de Saint-Denis, d'évêque d'Arras et
d'Albi et de cardinal. Ce prélat ayant vu à Rome le nom de sainte
Cécile en vénération, apporta en France quelques reliques de cette
vierge. La nouvelle cathédrale était en grande partie construite; il y
plaça les restes précieux de la sainte et il lui dédia cet édifice; mais,
pour conserver le souvenir de l'ancienne métropole, il consacra l'une
des chapelles à la sainte Croix , et il y marqua d'avance sa sépulture.
Il avait d'abord été chargé par Philippe, duc de Bourgogne, de quel-
ques ambassades; dans la suite, ayant assisté au sacre de Louis XI, il
fit des efforts pour engager ce monarque à renoncer à la pragmatique
sanction; il ne réussit pas dans cette entreprise, mais il eut l'avantage
d'obtenir la confiance du monarque, qui l'envoya à Bordeaux pour
( i3 )
installer le Parlement. Jofredi dut s'acquitter ensuite de la mission ,
plus difficile, d'assurer la ruine du comte d'Armagnac. JeanV résista;
mais en déployant une valeur inutile, il ne retarda sa chute que pour
l'ensanglanter, et Lectoure, assiégée et conquise, cessa d'être l'asile
de cette maison puissante qui avait si souvent troublé la tranquillité
du royaume. Plus guerrier que pontife , Jofredi fut rejoindre, à la tête
d'un corps de troupes, levé dans sa ville épiscopale, l'armée qui assié-
geait Perpignan. Après la prise de cette place, il mourut dans son
prieuré de Breuil; son corps fut porté à Albi et enseveli dans la chapelle
de la Sainte-Croix.
Les murs de ce sacellum élant recouverts presqu'en entier, de pein-
tures qui représentent les faits que fournit l'histoire de Constantin et
de sainte Hélène , relativement au culte de la Croix, nous seixms dans
la nécessité de rapporter une partie de ceux-ci.
L'empire était déchiré par l'ambition et par les guerres civiles. Ces
Romains, autrefois si grands dans les combats, si grands dans la tri-
bune , et qui , par leur courage et leur sagesse , avaient donné des lois
au monde, ne connaissaient plus les sentimens généreux qui avaient
animé leurs ancêtres. Us ne prenaient plus les armes pour l'agrandisse-
ment ou pour l'illustration de la patrie , mais seulement pour le choix
des tyrans. Constantin , fils de Constance Chlore , avait été proclamé
Auguste par l'armée, mais Galerius ne lui donnait que le titre de
César-, en Italie, Maxence avait pris la pourpre, et, sous le spécieux
prétexte de venger son père , immolé par les ordres de Constantin , il
montait sur le trône et déclarait la guerre à son rival; celui-ci s'avança
bientôt vers la capitale du monde.
Les historiens ecclésiastiques ont raconté les prodiges qui assurèrent
la victoire à Constantin, Son camp était placé non loin du Pont-
Milvius, et ses troupes paraissaient moins nombreuses que celles de
son adversaire; mais il implora le pouvoir du Dieu des chrétiens, et
une Croix lumineuse se montra à ses yeux, au-dessus du soleil; il lut
autour de ce signe du salut, les mots : In hoc signo vinces. La nuit sui-
vante, le Fils de Dieu lui apparut, tenant dans ses mains cette croix,
dont la figure avait brillé dans le ciel , et Constantin reçut l'ordre de
s'en servir dans les combats comme d'une défense assurée. A son réveil,
( i4 )
le prince assemble les chefs des légions ; il leur raconte ce qu'il a vu , il
dépeint avec exactitude le symbole de la Rédemption , et ordonne d'en
construire un pareil; sa volonté est exécutée. Le monograme de Christ
est uni à la croix ; le habarum en est orné , et cette image , naguères
méprisée par les partisans du Polythéisme, devient l'enseigne impériale
et le gage de la victoire. La nuit qui précéda la bataille, Constantin
fut encore averti en songe de faire inscrire sur les boucliers de ses
soldats le nom abrégé de J.-C. Il obéit, et dès la pointe du jour, les
caractères grecs X chi et P rho , qui commencent ce nom sacré , brillè-
rent sur toutes les armures.
Le peintre employé par le cardinal Jofredi a représenté , dans les
deux premiers tableaux de la chapelle de la Sainte-Croix , les événe-
mens dont nous venons de retracer le souvenir. Dans l'un on voit
Constantin portant une couronne rayonnée, et vêtu, ainsi que les
personnages de sa suite, à l'exception d'un seul, à peu près comme on
l'était pendant la seconde moitié du i5e siècle. L'empereur lève les
yeux et voit dans les airs une croix resplendissante de célestes clartés;
des Anges voltigent à l'entour, et on lit au-dessus ces mots : IN HOC
SIGNO VINCES.
Le second tableau montre Constantin endormi; le Christ lui appa-
raît. Des soldats sont couchés près du lit de l'empereur; leurs boucliers
sont chargés d'aigles à double tête, et, malgré cette erreur dans le
dessin, on s'aperçoit que l'artiste a voulu faire comprendre que ces
boucliers , encore ornés des signes caractéristiques de l'empire , seront
bientôt décorés du monogramme sacré, puisqu'en cet instant même
le Christ prescrit à Constantin de le faire graver sur les armes de ses
guerriers.
Maxence , au milieu de ses troupes et prêt à passer le Tibre pour
atteindre son ennemi, est représenté dans un autre tableau de la cha-
pelle de la Croix; une louve est peinte sur ses drapeaux; il est à cheval
et tient un sceptre. Son costume s'éloigne entièrement de la vérité his-
torique ; ses soldats sont de même vêtus d'une manière bizarre.
Une autre composition montre l'ennemi de Maxence s'avançant pour
combattre. On porte devant lui un étendard sur lequel brille la croix.
Les habits de ses soldats ressemblent en entier à ceux en usage vers la
( i5 )
fin du i5e siècle. Le cheval qui le porte est caparaçonné et sur la dra-
perie on voit l'aigle à deux têtes et la couronne impériale.
Dans le cinquième tableau , les armées sont en présence. Animés
d'une haine qui ne peut s'éteindre que dans le sang ennemi , Maxcncc
et Constantin sortent des rangs. Chacun porte une armure complète ,
pareille à celle des chevaliers qui vivaient sous le règne de Louis XI ,
mais cette armure est en or. Les visières des casques sont baissées ,
et une couronne brille sur chaque cimier. Les lances des deux ad-
versaires se sont croisées ; Constantin , protégé par le signe sacré em-
preint sur l'étendard qui flotte près de lui , a frappé mortellement son
compétiteur à l'empire ; Maxence tombe et ses légions vont prendre la
fuite.
Les autres peintures qui ornent la chapelle de la Croix , forment deux
tableaux particuliers où l'on voit sainte Hélène , mère de Constantin.
La conversion de cette femme fut si parfaite , dit un écrivain , qu'elle
pratiqua toujours depuis les plus héroïques vertus. Elle se distinguait
surtout par son amour pour les pauvres. Rufin dit , en parlant du zèle
et de la foi d'Hélène , que rien ne pouvait leur être comparé. Saint
Grégoire le Grand, assure qu'elle allumait dans le cœur des Romains,
le feu dont elle était embrasée. En 326, Constantin ayant résolu de faire
bâtir une église sur le Calvaire, sainte Hélène, quoique âgée de près de
quatre-vingts ans , se chargea de ce pieux ouvrage; elle avait d'ailleurs
résolu de rechercher avec soin la Croix sur laquelle le Sauveur avait
cessé de vivre. Elle fut donc à Jérusalem et consulta les habitans de
cette ville pour retrouver le lieu où gissait ce monument teint du sang
de J.-C. Le reste de cette histoire est trop connu pour être rapporté.
Pénétrée d'une sainte joie, Hélène fonda une église sur la place même où
elle avait découvert la Croix; elle revint ensuite à Rome et mourut peu
de temps après.
L'entrée de sainte Hélène dans Jérusalem, forme le sujet de l'un des
plus curieux tableaux de la chapelle de la Croix. Les vêtemens de la
mère de Constantin ressemblent en entier à ceux que portaient les
femmes de la plus haute distinction , à l'époque où cette peinture a été
terminée. Montée sur une haquenée, Hélène a près d'elle ses Dames, ses
Gentilshommes^ ses Pages; l'un de ces derniers porte même un epervier
( 16 )
sur le poing. On croit assister à une scène du moyen âge , et néanmoins
l'action a lieu en 32(j.
On lit, au-dessus du tableau, cette inscription :
HELENA CONSTANT. MATER HIEROSOLIMA
PETIIT CRUCIS INVENIEND. CAUSA.
Dans un autre tableau , peint à côté du précédent , sainte Hélène
est représentée assise sur un trône , interrogeant les vieillards et les
autres habitans de Jérusalem , pour apprendre en quel lieu elle peut
espérer de retrouver la croix de J.-C. Une inscription explique cette
scène (1) :
PRECIPIT SENIORIBUS POPULT SIBI DEMONS-
TRARE LOCUM UBI ERAT CRUX SANCTA.
La nature et les bornes de cet ouvrage nous empêchent de parler
ici d'une foule d'autres tableaux à fresque, que contiennent encore les
chapelles du chœur de la métropole d'Albi. Ces objets ne sont pas d'ail-
leurs les seuls que l'on considère avec intérêt dans cette partie de l'é-
glise. Trente statues placées dans les niches des piliers pyramidaux
de l'enceinte de ce chœur , méritent aussi toute l'attention. Sculptées
en pierre , peintes et dorées , elles sont d'une conservation parfaite.
Les noms, tracés, en caractères du i5me siècle, sur les rouleaux qu'elles
tiennent , nous apprennent que ces figures représentent des Prophètes
et des Saints; les têtes ont de l'expression; quelques draperies sont bien
jetées ; le travail est facile, mais les proportions n'ont pas toujours été
observées et ces statues sont trop courtes. On a dit, il y a long-temps,
qu'en ne leur donnant point la hauteur qu'elles devaient avoir, l'ar-
tiste avait voulu flatter l'archevêque Louis d'Amboise , dont la taille
était peu élevée; mais il est plus naturel de n'attribuer ce défaut qu'au
style propre à ce sculpteur.
On doit considérer comme un ouvrage immense et qui honorera
toujours les arts , les peintures des voûtes de cette église , ornemens de
la plus grande richesse , du plus étonnant effet, et où le goût du i6me
( '7 )
siècle paraît avec tant d'avantages (1). Pour en faire sentir tout le ;
mérite, il faudrait les décrire en détail , et nous ne pouvons leur con-
sacrer ici que quelques lignes (2). Mais que l'on se représente les voûtes
en ogives d'un temple qui a plus de 323 pieds de longueur; qu'on en
calcule les courbes et leurs développemens ; qu'on étende sur le tout une
teinte d'azur; que sur ce fonds , dont la couleur éthérée paraît dou-
bler la hauteur dé l'édifice , on retrace , par la pensée , ces tor-
tueux rinceaux de l'Acanthe , ces enroulemens gracieux que l'on a
admirés dans les palais de la belle Italie ; que ces arabesques délicats
empruntent à l'albâtre sa blancheur, et que l'or seul en rehausse les
élégans contours ; que des êtres célestes se jouent dans les feuillages ;
que les Prophètes, les Vierges , les Saints, les Martyrs y soient repré-
sentés ; que la pureté du dessin, la simplicité des poses, annoncent
l'école de Raphaël et rappellent les fresques du Vatican; que l'or brille
partout; qu'il étincelle sur l'azur; qu'il forme les nervures des voûtes
et les principales lignes architecturales , et l'on aura une idée , impar-
faite encore , de l'ensemble magique que présentent les somptueuses
voûtes de Sainte-Cécile.
L'un des objets qui attire aussi les regards du voyageur dans l'église
métropolitaine d'Albi , c'est le pavé, formé de larges dalles couvertes
d'inscriptions. Semblable au rouleau d'Ézechiel, qui était écrit d'un
bout à l'autre, il offre de toutes parts des caractères gravés avec soin.
Au milieu du Chœur est une tombe plate sur laquelle on a représenté
Bernard de Camiat, évêque , mort le 4 des calendes de décembre de
l'an 1337. Ce prélat porte une mitre enrichie de pierreries; ses mains
sont jointes; la pointe de sa crosse entre dans la gueule du lion placé
sous ses pieds ; l'inscription suivante occupe le pourtour de la pierre
sépulcrale.
AlYNO AB INCARMATIONE DOMINI NoSTRI IHY XP. M. CCC. XXX. VII. QUARTO KL.
MENSIS DECEMBRIS OBIIT ReVENDISSIMUS PaTER DpS. BeRNADUS DE CoiIATIO , DlVINA
(1) Ces peintures portent les dates de i5o2, i5o5, i5io , i5n eti5i2.
(2) L'auteur de cette notice termine un ouvrage complet sur la cathédrale d'Albi. Les planches
représentant les peintures des voûtes , et les plus curieux tableaux des chapelles seront coloriées
et dorées.
( 18 )
Clementia Eps. Albiensis. Cuius anima et omnium fidelium defunctorum miam.
Dei sine fine requiescat in pace. Amen.
Des lames de bronze , mises dans le pavé du chœur , couvraient les
sépulcres de quelques prélats qui avaient aussi gouverné l'église d' Albi ;
mais, pendant les premières années de la révolution , rien ne fut res-
pecté par les agens de l'autorité. Ces lames de bronze sur lesquelles
on avait inscrit les noms et les éloges de ceux dont elles ornaient les
tombeaux, ont été brisées et vendues. Des mains, déjà exercées à mu-
tiler tout ce qui consacrait les souvenirs des temps passés et des actions
des hommes célèbres , ont détruit ces monumens funéraires.
Jean Jofredi qui seconda si bien la sombre politique de Louis XI et
qui , tour à tour prêtre et soldat , servit également l'église et le trône ,
fut chassé du mausolée où il reposait près de son frère Hélie. Les sta-
tues qui faisaient partie de ce monument placé dans la chapelle de
la Croix, n'existent plus et la fureur des iconoclastes modernes s'est
assouvie sur des marbres insensibles.
Le corps de d'Amboise , le premier de ce nom qui ait occupé le siège
d'Albi , gît , mais sans monument, dans la chapelle de Sainte Marie-
Majeure, derrière le maître-autel. Le cardinal Louis d'Amboise, neveu
du précédent , étant appelé à Rome , mourut en chemin ; son cœur
seul fut porté à Albi et déposé dans le tombeau de son oncle. Gaspard
de Lude, dernier évêque de cette ville, y mourut en 1628 et fut inhumé
près du sanctuaire. Hyacinthe de Sarroni , qui ouvre la liste des arche-
vêques , cessa de vivre à Paris, le 7 de janvier 1687 ; son cœur a
été mis dans la chapelle de Saint-Amant. On voit , dans une autre , un
obélisque , en marbre noir , élevé à la mémoire de l'évêque Charles-
Joseph de Quiqueran de Beaujeu, par l'archévêque Armand-Pierre de
Lacroix de Castries (1).
(0 Voici 1'inscriplion gravée sur ce monument :
D. O. M.
Hic
Ouiexcit , expectans resurectionem ,
liiui"' ac ?-ei)''""" in Christo pater ,
( '9 )
Les plus anciennes inscriptions sépulcrales qui existent dans la nef
et dans les chapelles, ne remontent qu'au i5c siècle ; elles appartiennent
presque toutes à des membres du chapitre diocésain. Des encadremens,
des écussons en forment les ornemens. Le style de ces épitaphes est pur,
les idées sont religieuses et touchantes, mais elles ne peuvent en général
inspirer qu'un médiocre intérêt. On y retrouve cependant celles de
quelques ecclésiastiques qui appartenaient à des familles honorable-
ment connues : le monument du chanoine Jean-Baptiste Galaup ,
rappelle le célèbre navigateur Galaup de Lapérouse, né à Albi, en 1 74 1 -
On lit encore, parmi ces nombreux moniteurs funéraires, l'inscription,
trop laconique, d'Etienne Trapas, qui , amateur éclairé des sciences et
des lettres, et profond érudit; avait formé à Albi, pendant le 17e siècle,
une bibliothèque nombreuse et choisie qui renfermait des manuscrits
précieux.
A l'époque où nous avons visité pour la première fois l'église métro-
politaine d'Albi , des murs noircis par le temps et qui renferment un
ancien cimetière , en dérobaient d'un côté l'aspect , tandis que, près
des marches qui conduisent sur la plate-forme , un étroit et obscur édi-
fice servant de prison , empêchait d'apercevoir le majestueux péristile
que nous avons décrit : mais suivant un projet présenté à M. le vicomte
de Gazes, préfet du département du Tarn , et adopté en partie, cette
enceinte doit être abattue, et une place sera tracée sur l'espace qu'elle
environne. Une rampe demi-circulaire entourera la plate-forme, qui
Carolus Josephus de Quinqueran de Beau 'Jeu ,
Episcopus Ehcsinus Mirapicensis designalus ,
Génère clarus, pietate , doctrina , coeterisque clarior.
Virtutibus. Obiit VIII ca/endas Augusti anno Dni
M. DCC. XXXVII, oetalis suoe , XXXVII , pont acceptant
Hoc in templo consecrationem mense XXIII.
Viator ,
Sic transit (jloria mundi.
Ad œternam suœ in dej unctum bencvolent
Memoriam hune lapidem potière jussit
Consecrator pienlissimus Armandus Petrus
De lacroix de Castries , Archl)m Albiensis ,
Reyn. ordinis Su Spirilus commendulor 1\. I. P. A.
( 20 )
conservera toujours une grande élévation. Le portail, bâti par Domi-
nique de Florence , mis en monument au pied de la tour , formera
l'entrée d'un ossuaire où seront déposés les tristes restes de ceux qui
furent ensevelis dans l'enceinte qu'il faut renverser. Ainsi , en déga~
géant du côté du midi , la belle église de Sainte-Cécile , des vieilles
constructions qui pressent ses murs , en créant près d'elle une place
remarquable, les habitans d'Albi prouveront qu'ils connaissent toute
l'importance , toute la majesté de leur cathérale. Déjà les prisons
n'existent plus et , du côté de la tour , les masures qui formaient une
ceinture de ruines, ont été abattues; on a nivelé les terrains, et une
promenade agréable remplace les inutiles remparts et les fossés qui
séparaient la ville d'Albi de l'ancien Bourg de Castelviel. Ainsi on
peut espérer que bientôt l'énorme masse de l'église de Sainte-Cécile
sera vue de toutes parts , et que l'on ne sera plus obligé de chercher
en quelque sorte son élégant portail , au milieu des bâtimens informes
et hideux dont on l'avait environnée.
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE DE DIJON ,
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT;
DESSINÉS ET LITHOGRAPHIES
PAR CHAPUY,
EX-OFFICIER IlD GÉNIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR F. -T. DE JOLIMONT ,
M-INGÉNIEUR , AUTEUR DE PLUSIEURS OUVRAGES SUR LES ANTIQUITÉS ET LES MOEURS DU MOYEN AGE , MEMBRE DE l'aCADEMIE DES SCIENCES BELLES-
LETTRES ET ARTS DE CAEN , DE LA SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE , DE CELLE D'ÉMULATION DE ROUEN ET AUTRES SOCIETES SAVANTES.
PARIS ,
CHEZ ENGELMANN ET O, LITHOGRAPHES DE LA CHAMBRE ET DU CABINET DU ROI, ÉDITEURS,
BUE DU FAUBOURG MONTMARTRE , N° 6.
IMPRIMERIE DE GOETSCHY , RUE EOUIS- LE -GRAND , N° 27.
ÉGLISE CATHÉDRALE
DE DIJON.
L'établissement d'un siège épiscopal à Dijon ne remonte pas au-delà
de l'année 1731. Il fut érigé par une bulle du pape Clément XII, malgré
les vives réclamations et les oppositions de certaines parties mécontentes,
notamment des religieux de Saint-Bénigne, dont les intérêts et les préro-
gatives étaient lézés. L'église Saint-Étienne, la plus ancienne de la ville,
après avoir été successivement chapelle dans le 4e siècle , église abbatiale
dans le 1 2e, puis collégiale en 1 6 1 3, fut choisie à cette époque pour église
cathédrale, non à cause de sa grandeur ou de sa beauté , car plusieurs
fois rebâtie et d'une construction tout-à-fait moderne, cette église
n'offrait rien de remarquable; et sans doute , auprès de tant d'autres
édifices beaucoup plus magnifiques en assez grand nombre dans la
ville, celui-ci avait plutôt l'air d'un modeste oratoire que d'une cathé-
drale, mais probablement parce qu'alors ce monument était le seul
dont on pût disposer sans inconvénient et sans exciter de clameurs.
L'église Saint-Etienne resta donc en possession du titre d'église
épiscopale jusqu'à ces temps de désastreuse mémoire où l'exercice
public de la religion fut suspendu dans toute la France, et où l'on
confondit momentanément, dans la même proscription, les églises
abbatiales, les cathédrales, les paroisses et les simples chapelles,
et, par une de ces singularités dont l'histoire offre d'assez fréquens
exemples, lorsqu'un temps plus calme et plus sage eut succédé aux orages
révolutionnaires et rendu aux Français le culte de leurs pères, l'église
Saint-Étienne, déchue de sa splendeur, est aujourd'hui métamorphosée
en halle aux grains! et l'église de l'abbaye Saint-Bénigne, dont les
moines puissans n'avaient supporté naguères qu'avec jalousie le voisi-
nage d'un évêché, supprimée sans retour comme abbaye, est devenue
( 4 )
la cathédrale de Dijon , et l'autorité épiscopale s'est enfin affermie sur
les ruines de l'ambitieux monastère.
L'église et l'abbaye Saint-Bénigne furent fondées en 535 par saint
Grégoire évêque de Langres, et le roi Gontran enrichit cette pieuse
fondation de plusieurs terres de son domaine. A la fin du 1 ie siècle le
saint abbé Guillaume entreprit de construire une nouvelle église, qui
fut terminée à peu près en quinze ans et consacrée par le pape Pascal II
seulement en 1106. Au rapport des historiens, rien n'égalait la magni-
ficence de ce monument, où l'on comptait, dit l'un d'eux, trois cent
soixante-et-onze colonnes , cent vingt fenêtres , huit tours , trois grandes
portes, etc. Mais en 1271, environ après deux cent cinquante-six ans
d'existence, la chute d'une des tours principales écrasa ce superbe
édifice, qui fut remplacé par l'église actuelle, beaucoup moins vaste et
moins somptueuse selon toute apparence ; elle est due au zèle et aux
soins de l'abbé Hugues d'Arc sur Tille, qui l'acheva en 1288.
L'abbaye Saint-Bénigne , regardée comme un chef d'ordre dont
dépendaient d'autres abbayes et beaucoup de prieurés, avait acquis
pendant près de douze cents ans une grande célébrité tant à raison de
ses richesses, de ses privilèges, de la régularité de sa discipline, que par
la quantité de personnages d'un mérite éminent que l'on compte parmi
ses religieux (1). Elle fut gouvernée pendant cette longue série de siè-
(i) Parmi ceux qui se distinguèrent dans les sciences et la littérature, nous devons citer
l'abbé Guillaume, célèbre réformateur de ce monastère au 11e siècle, homme fort érudit,
et dont la bienfaisance et les vertus méritèrent la canonisation. — Odo-Louis Mathion ,
savant mathématicien, inventeur d'un nouveau mécanisme de montre et du compas graduateur. —
Claude David, commentateur des livres attribués à S. Dénis l'Aréopagiste. — Claude Guesnié,
collaborateur du glossaire de Ducange , et co-éditeur de la belle édition de S. Augustin. — Hugues
Mathou, éditeur des œuvres de Robert Pulius, et auteur de l'histoire ecclésiastique de l'évèché de
Sens. — Urbain Plancher , auteur de l'histoire générale du duché de bourgogne, ouvrage fort
important et fort estimé, enrichi de gravures curieuses, de pièces justificatives très-précieuses et
dissertations fort savantes. — Edmond Martene dont les travaux littéraires sur l'histoire et autres
matières forment i4 volumes in-folio. — Charles ClÉmenset, auteur de l'histoire de Port-Royal ,
collaborateur de l'histoire littéraire de France, de l'Art de vérifier les dates, etc. — François
Clément, qui se livra à une étude approfondie de l'histoire, composa le 12e vol. de l'histoire lit-
léraire de France, les 1 2e et 1 3e volumes du recueil des historiens de France , et publia la 3e édition
de l'Art de vérifier 1rs dates, 3 vol. in-folio, qu'il mit treize ans à composer, se levant au milieu
des nuits pour perfectionner ce monument , le plus précieux qu'on ail pu consacrer à l'histoire.
promus à l'épiscopat et plusieurs décorés de la pourpre romaine (i).
cloître, savaient allier à la pratique des devoirs religieux qu'ils s'étaient
bilement dirigés par l'architecte chargé récemment de la restauration
n'eussent prévenu à temps ce funeste événement (2) , et n'eussent heu-
(1) Tels queODET de Coligni, cardinal deChâtillon ; Charles-Maurice le Tellier, archevêque
de Reims ; Frédéric Frégose , évêque d'Eugube et cardinal ; IIalinard , archevêque de Lyon ; le
cardinal Gyvri , évêque de Metz, etc.
(2) En 1740 les murs latéraux au nord éprouvèrent un tassement considérable, causé, selon toutes
les apparences, par la mauvaise construction des fondations , qui, de ce côté, ne sont établies qu'à
cinq mètres cinquante-six centimètres de profondeur, sur un sol de différentes natures et de terres
rapportées. On crut, à cette époque, arrêter le foulement et rétablir la solidité en renforçant les pi-
liers-butants ou contre-forts depuis leur fondation jusqu'à la moitié de leur hauteur; mais cette
surépaisseur agrava le mal en ajoutant un nouveau poids sur un fond peu solide, et en entraî-
nant les arcs-boutants , il en résulta un déchirement dans le bas côté et la partie supérieure du
mur, ce qui insensiblement eût amené l'écroulement des voûtes.
Dans les années 1820, 1821 et 1828, M. Saint père, architecte du département , fit fouiller et
enlever les terres entre les piliers jusqu'au bon sol , et y établit un massif de pierre détaille servant
d'appui à des arcs de maçonnerie renversés, dont les extrémités butaient la base des piliers. Ces
travaux, plus ingénieux qu'utiles), ne produisirent aucun bon effet; mais en 182J, sur l avis du
conseil des bâtimens civils, M. Maquet, architecte des travaux publics , fit un rapport et présenta
un projet de restauration , dont l'exécution hardie, confiée à ses soins, a eu le plus heureux résultat
et fait honneur à ses talens.
M. Maquet, élève de l'école royale et spéciale d'architecture, s'y fit remarquer pendant huit an-
nées par des succès de diverses natures, y reçut une récompense particulière de M. le Préfet de la
Seine, et fut bientôt successivement chargé de plusieurs travaux importons, soit pour le gouver-
nement^ soit pour les particuliers : tels que l'hôtel de la jj/'efeclure de la ville de Puy , le palais de
justice de Privas (Ardèche) , Tévêchè et le séminaire de Viviers (id.), la restauration de la cathédrale
( fi )
reusement conservé un édifice que nous ne rangeons point au nombre
des plus importans de la France, mais dont les arts et l'histoire au-
raient eu à regretter la perte.
Le 24 février 1626, à sept heures du soir, un éclair sans tonnerre ,
dit l'historien Courtepée, uo plutôt un météore igné s'attacha à la
pointe de l'aiguille ou flèche , et y causa un incendie qui la réduisit
en cendres et fondit les cloches.
En 1659, cette église fut encore frappée de la foudre , mais sans
qu'il en résultât des dégâts aussi fâcheux.
Une des tours servit en janvier 1775 aux commissaires de l'académie
pour répéter les expériences du père Berthier , oratorien , savant dis-
tingué , afin de connaître les causes qui peuvent faire varier acciden-
tellement les effets apparens de la pesanteur des corps à des hauteurs
inégales.
On trouvera des renseignemens plus étendus sur l'histoire de cette
basilique et de l'ancienne abbaye Saint-Bénigne , dans le grand nom-
bre d'ouvrages publiés sur la Bourgogne, et particulièrement dans celui
de dom Plancher, et dans les deux anciennes chroniques de saint
Bénigne , l'une écrite au onzième siècle et l'autre composée par l'abbé
Flavigni dans le courant du seizième , toutes deux imprimées par les
soins de dom Luc d'Acherie.
de Luçon ( Vendée ) , celle de Bourges , etc. et à Paris , une jolie maison rue Neuve-Ménilmontant ,
n° 12 , qui se fait remarquer par la pureté du style et l'élégance qui rappellent les jolies construc-
tions italiennes dont M. Maquet a fait une étude particulière.
Sa modestie ne récusera pas , nous l'espérons , ce faible témoignage de notre estime particulière
que nous avons cru devoir, en décrivant des cathédrales , à celui qui s'occupe si heureusement de
leur restauration.
EXTÉRIEUR.
L'église Saint-Bénigne, d'une structure lourde, dépourvue d'orne-
mens, et de dimensions médiocres, mériterait moins peut-être l'attention
de ceux qui s'occupent de l'étude des monumens religieux du moyen
âge, si elle n'était du petit nombre de celles qui offrent un ensemble
d'architecture homogène et un exemple complet et caractéristique d'une
époque de l'art. Bâtie en peu d'années, et sous la direction du même
architecte, cette église ne présente point ces mélanges de style, quel-
quefois pittoresques , mais qui, le plus souvent déparent nos plus belles
cathédrales. A l'exception de la porte principale sous le porche , que
l'on doit regarder comme un léger fragment de l'église précédente, tout
le reste est de ce que nous appelons la seconde époque de transition,
c'est-à-dire de celle où les formes ogives sont définitivement et exclu-
sivement substituées au plein cintre, mais , où malgré quelques autres
innovations timidement essayées, on retrouve encore, comme nous
l'avons déjà observé dans quelques-unes de nos descriptions précé-
dentes, cette solidité massive et cette disposition monotone de lignes
plus sévère qu'élégante, plus timide qu'ingénieuse, qui distingue l'état
de l'art dans les siècles antérieurs.
Le grand portail, dont l'aspect ne manque pas de noblesse et de gra-
vité , est composé du pignon occidental de la nef, auquel sont réunies
parallèlement deux tours régulières dans leur forme (1) et leur hauteur,
dont la partie supérieure octogone percée sur chaque face, est surmontée
d'une balustrale et d'un petit toit en forme decône, et flanquée chacune
d'un petit tourrillon ou campanille, accessoire d'un effet assez heureux.
Ce portail n'a d'autres ornemensque deux petites galeries: l'une fort élé-
gante, couronne le porche, qui remplit en saillie l'intervalle inférieur
(i) L'abbaye S. Bénigne, étant de fondation royale, avait droit d'avoir deux tours de hauteur
égale à son église. Voyez ce que nous avons déjà dit , relativement à ce sujet, dans notre des-
cription de la cathédrale d'Amiens et ailleurs.
( 8 )
des tours, et l'autre termine la partie supérieure de ce même intervalle
à la naissance du triangle du pignon. Celle-ci probablement contenait
ou avait été destinée à recevoir, comme on le voit dans presque toutes
les autres églises du même temps, une suite de statues des rois de
France. On doit observer comme chose fort rare, dans les grandes
églises et les basiliques dumoyen âge, que cette façade n'offre pas selon
la coutume les trois portes d'entrée qui, suivant l'usage primitif de l'é-
glise, avaient une destination particulière (l'une, celle du milieu, pour
le clergé et les entrées solennelles des princes, la seconde pour les
hommes et la troisième pour les femmes; car alors les sexes n'étaient
point en commun dans les églises , ce qui se pratique encore dans quel-
ques endroits , et même dans des temples de religions différentes ).
Ici il n'y a qu'une entrée, et deux formes de fenêtres, aujourd'hui
murées, remplacent les deux autres.
Cette porte unique au fond du porche est voûtée à plein cintre, et,
comme nous venons de le dire, est de la fin du 11e, et non du 10e
siècle, comme l'affirme, pav erreur, l'historien Courtepée et ceux
qui l'ont copié (1). Elle était ornée, dans le tympan et les parois, de
bas-reliefs et de statues fort curieuses, qui ont cédé au marteau des
destructeurs de 93 (2). Les sculptures du tympan ont été depuis rem-
(1) Celle porte ne peut être qu'un reste de l'église bâtie par l'abbé Guillaume en 1091 et termi-
née en 1 106 , et par conséquent est de la fin du 1 ie siècle et non du 10e ; il serait même possible
que les figures qui le décoraient fussent plus modernes encore; car on ne connaît pas, à ce que
nous croyons , d'exemple de statues à l'extérieur des églises avant le 1 2e siècle.
(2) Le bas-relief du tympan représentait, en plusieurs sujets, la naissance de Jésus, l'adoration
des mages, le Père éternel dans sa gloire environné d'anges, etc. et les huit statues des parois laté-
rales représentaient, S.Pierre, S.Paul, Moyse, S.Grégoire, fondateur, donnant la règle de
S. Macaire à ses religieux, Goutran et Robert-le-Pieux, deux rois bienfaiteurs du monastère, et
deux reines , dont l'une en manteau royal , les cheveux natés , était représentée avec une pate
d'oie en place d'un pied humain. Cette singularité , qui existait aussi aux églises de S. Pourçaint
en Bourbonnais, de l'abbaye de Nesle en Champagne, de S. Pierre à Nevers, de S. Germain-
des-Prés à Paris , et peut-être ailleurs , a fait naître parmi les savans, Montfaucon, dom Plancher,
Misson, Bullet, Mabillon, l'abbé le Bœuf, et autres, une foule de dissertations dont les raison-
nemens , moins concluans que facétieux , sont loin d'expliquer catégoriquement la pensée
du statuaire. Nous renvoyons là-dessus aux ouvrages de ces savans auteurs, et particulièrement à
celui de dom Plancher ( Histoire générale du duché' de Bourgogne ) qui , à ce que nous croyons, est
le seul qui nous ait conservé un dessin gravé de ce portail et des figures.
( 9 )
placées par un beau bas-relief représentant le martyre de saint Étienne,
exécuté par le célèbre Bouchardon pour le portail de l'église Saint-
Etienne ( l'ancienne cathédrale , voyez ci-dessus pag. ire), et que l'on a
jugé à propos d'ajuster ici tant bien que mal dans un cadre incohérent,
où ce morceau, malgré son mérite, est un ornement moins agréable
qu'un anachronisme que réprouve le bon goût. Une rue nouvellement
percée aboutit à ce portail, qui était auparavant enfermé dans la clô-
ture de l'abbaye, et dont l'aspect général est encore obstrué par quel-
ques vieilles masures, anciennes dépendances du monastère.
Les autres façades de l'église Saint-Bénigne, ainsi que le chevet,
presqu'entièrement dégagés de constructions étrangères, sont à dé-
couvert, et environnés, du côté du midi, par une place assez vaste,
et des autres côtés, par les cours de l'évêché et l'ancien cloître, aujour-
d'hui le séminaire. Tout cet extérieur de l'édifice n'a rien de remar-
quable que la simplicité et l'uniformité de la structure. Nous citerons
seulement la flèche ou aiguille qui s'élève au-dessus des combles du
milieu du transept, d'une exécution assez hardie sans doute, mais
qui , sous le rapport de l'élégance et même de l'élévation , est loin de
mériter les éloges exagérés qu'en ont fait naïvement les historiens du
pays, et qui, sans doule, n'avaient pas vu ni entendu parler de celles
de Rouen, de Cambrai (i), d'Amiens et d'autres beaucoup plus admi-
(1) Voici comme s'exprime, à ce sujet, l'auteur d'un petit ouvrage intitulé : Guide du voyageur à
Dijon, publié en 1822, M. Noellat, dont nous apprécions sans doute le zèle et les connaissances,
mais cpii a poussé ici trop loin l'enthousiasme pour son pays ou a transcrit les phrases suivantes de
quelque vieille chronique.
ce La flèche, dit-il , qui s'élance du comble de l'édifice est un des ouvrages les plus hardis qu'ait
D jamais tente V industrie de l'homme. Sur un diamètre très-resserré elle porte le coq qui la termine
» à trois ce?ils pieds de hauteur, élévation prodigieuse, etc. Celle flèche passe pour cire la plus belle de
» l'Europe ; celle de Cambrai a pu seule lui être comparée. . . On pourrait appliquer à la Jlcche de Dijon
» ce que Michel- Ange disait de la coupole de Florence: qu'il serait difficile de l'égaler et ixiros-
» SIBLE DE LA SURPASSER, etc.
Cet éloge hyperbolique a malheureusement été répété avec la même bonhomie dans le Guide du
voyageur en France , par Richard , ouvrage très-répandu ; et comme un mensonge s'augmente tou-
jours en passant par plus de bouches, M. Richard ajoute encore soixante-quinze piedsde plus à la
hauteur de la flèche, déjà augmentée par M. Noéllat. Et voilà comme on écrit l'histoire! Avant tout
il faudrait être exact, et ne pas décrire sans expérience. La flèche de la cathédrale «.le Rouen , de-
( io )
rables et beaucoup plus curieuses. Celle-ci a deux cent quatre-vingt-
quinze pieds de hauteur du sol à l'extrémité de la pointe, et seulement
deux cent dix pieds au-dessus de la voûte , et n'a pour base qu'une
charpente à jour sans ornements et d'un effet assez médiocre.
Mais un objet beaucoup plus digne d'attention, et qui a particuliè-
rement contribué à la célébrité de l'église Saint-Bénigne, est ce mo-
nument antique désigné sous le nom de la Rotonde, qui était contigu
au chevet de l'église actuelle , et qui n'existe plus depuis près de trente
ans seulement , c'est-à-dire depuis l'époque barbare de 1 793. Ce mo-
nument, objet de la plus haute curiosité, aujourd'hui presque entiè-
rement effacé de la mémoire même des habitans de Dijon, et dont on
ne retrouve plus de traces que dans quelques dessins incorrects des
ouvrages de Dom Plancher et de Lallemant, était peut-être le seul vestige
en France ( de cette forme et de cette importance ), d'un monument
aussi extraordinaire, élevé, selon toute apparence, sur le tombeau et
à la mémoire de saint Bénigne , et qui portait le caractère de différens
siècles reculés, dont l'architecture, religieuse surtout, nous est peu
connue: perte irréparable pour la science de l'art, et que nous déplo-
rons vainement avec tant d'autres , suites inévitables des troubles po-
litiques , et plus encore peut-être de cette manie de détruire excitée
dans le dernier siècle par le peu d'importance , nous dirons même le
mépris, qu'on attachait en général aux vieux monumens.
truite par le tonnerre le i5 septembre 1822, avait trois cent quatre-vingt-seize pieds d'élévation ,
et joignait l'élégance et la richesse des détails à la construction la plus ingénieuse; celle d'Amiens,
d'une délicatesse et d'une légèreté admirables, a quatre cent deux pieds de hauteur , etc.
(.11)
INTÉRIEUR.
Ce que nous avons dit de l'extérieur de l'église Saint-Bénigne convient
aussi à l'intérieur : même caractère , même uniformité de style , qui ,
pris en masse, n'est sans doute pas indifférent pour l'antiquaire obser-
vateur, qui trouve toujours à étudier, mais qui, en détail, n'offre aux
curieux ordinaires rien de particulièrement remarquable. Le plan est
régulier , et présente dans son ensemble la disposition des églises des
10e et 11e siècles, c'est-à-dire que la croisée ou transept n'est sensible
qu'à l'intérieur, et n'excède pas en dehors le mur des bas côtés. Le
chœur n'est point environné par les bas côtés et par des chapelles
extérieures; mais l'extrémité de l'église est terminée par trois absides
demi-circulaires très rapprochés du transept , ce qui fait qu'ici , comme
dans un grand nombre d'églises de cette époque , le chœur , qui aurait
trop peu d'étendue, se prolonge jusqu'à la nef sans intervalle, et oc-
cupe la partie centrale du transept. Il est rare de trouver aussi intact
le plan primitif de la plupart de nos églises qui ont subi plus ou moins
de modifications, suivant le goût et les progrès de l'art dans les siècles
subséquens (î). Le chœur a cent un pieds de longueur y compris le
sanctuaire entouré d'une grille, placé à la romaine à l'entrée du chœur,
( les stales du clergé et la chaire épiscopale occupent le fond ). -Le
maître-autel, isolé au centre du sanctuaire et du transept, est en mar-
bre de Saint-Romain, d'une forme élégante, et décoré d'un bas-relief
en bronze doré, représentant les douze apôtres au tombeau de Marie (2).
Aux quatre coins du sanctuaire s'élèvent , adossées au gros piliers du
transept, les statues colossales, en pierre blanche, de saint Médard ,
saint Etienne, saint André et saint Jeanl'évangéliste. La nef, soutenue
(1) Il est probale que dans ce que nous appelons la première et la seconde époque de transition .
on n'avait point encore pensé à changer la nature du plan, adopté jusqu'alors pour les temples
chrétiens , et que souvent la nouvelle église était réédifiée sur les mêmes fondemens que l'ancienne.
(2) Ce bas-relief se voyait auparavant à la Sainte- Chapelle de Dijon.
( 12 )
sur huit piliers isolés qui correspondent à autant de masifs engagés
dans les murs des bas côtés, a de longueur cent trois pieds, y compris
la partie réservée entre les deux tours, et qui forme une espèce de
second porche intérieur. La longueur totale dans l'intérieur de l'édifice
est de deux cent quatre pieds, non compris le porche extérieur; la
largeur des trois nefs réunies, de quatre-vingt-sept pieds, et quatre-
vingt-trois pieds d'élévation sous voûte.
Plusieurs monumens de sculpture et quelques mausolées , la plupart
enlevés des églises supprimées à Dijon et dont les événemens révolu-
tionnaires, ont enrichi cette basilique , méritent d'être notés: tels sont
les bustes des douze apôtres, sculptés en pierre blanche par Dubois,
habile artiste dijonnais, placés à chaque pilier de la nef ( ils provien-
nent de l'ancienne église Saint-Etienne ); les statues de saint Joseph et
de saint Augustin en pierre, par Bouchardon ( de l'ancien couvent des
Ursulines) ; celles de saint Jean-Baptiste et de saint Thomas, par Du-
bois ( de l'ancien couvent des Jacobins ); le cénotaphe en marbre, orné
de figures, du président Jean de Berbizey, exécuté par Martin sur les
dessins de Masson ( de l'église des Carmes ); la tombe d'Etienne Tabou-
rot des Accords, le Rabelais de la Bourgogne; le tombeau d'Elizabeth
de la Mare, sculpté par Dubois ( avant dans l'église des Cordeliers ) ; le
tombeau en marbre blanc du président Claude Frémyot, sur lequel il
est à genoux ( jadis dans l'église Notre-Dame ); l'épitaphe des frères
Rigoley, tous deux successivement premiers présidens de la chambre des
Comptes, inscrite dans un cartouche en marbre, orné d'une figure allé-
gorique, par Goy (de l'ancienne église delà Visitation) ; le mausolée de
Marguerite de Vallon , par Dubois ( de l'église des Minimes) ; la tombe
curieuse, mais aujourd'hui presqu'entièrement effacée, d'Uladislas,
roi de Pologne et bénédictin de Saint-Bénigne, représenté avec l'habit
de son ordre dans un entourage gothique (i) au milieu de la nef. Les
(1) Cette tombe est gravée et publiée dans l'ouvrage intitulé: Monumens français inédits pour
servira thisloire du moyen-âije , entrepris et continué avec tant de zèle par M. Willerain , et que
nous avons déjà eu souvent occasion de citer.
On peut lire l'iiistoirc de ce roi, qui cpiitta le froc povir monter sur le trône auquel il renonça
bientôt, dans l'ouvrage intitulé : Essais historiqttes sur Dijon, par Xav. Giraut , publiés en 1 8 1 4 ,
et en d'autres ouvrages relatifs à l'histoire de Bourgogne.
( i3 )
mausolées de J. B. Legoux de la Berchère et de Marguerite Brulard sa
femme; enfin une statue de la Vierge, quelques eolonnes en marbre,
surmontées d'urnes et d'anges, des autels en marbre, et quelques
autres fragmens disséminés dans l'intérieur de cette église.
C'était dans l'église Saint-Bénigne que les anciens ducs venaient
prendre possession de la Bourgogne, et juraient au pied des autels la
conservation des privilèges de la province, de la ville et de l'abbaye,
en recevant l'anneau ducal des mains de l'abbé; après quoi les députés
des villes prêtaient serment de fidélité, et le maire de Dijon, passant
une écharpe blanche à la bride du cheval, conduisait le duc au milieu
d'un brillant cortège, à la Sainte-Chapelle ( autre église célèbre de la
ville qui ne subsiste plus ) pour y jurer aussi la conservation des privi-
lèges qui y étaient attachés.
Un petit nombre de prélats ( à raison de son peu d'ancienneté ) ont
occupé le siège de Dijon; parmi eux brillent au premier rang , Marc-
Antoine d'Apchon, troisième évêque de Dijon, qui embrassa l'état
ecclésiastique après avoir passé sa jeunesse dans la carrière militaire.
Sa vie épiscopale fut un modèle de générosité, de dévouement et de
vertus chrétiennes ; il mérita d'être appelé le père des affligés et des
indigens, et plusieurs traits de sa vie du plus haut intérêt, et que nous
regrettons de ne pouvoir transcrire ici (i), lui méritent et confirment
ce beau titre. Nous devons y joindre M. J. -F. Martin deBoisville, né en
Normandie, ancien grand-vicaire de Rouen, évêque de Dijon en 1822,
et que la mort a enlevé trop tôt , et tout récemment , à l'amour de ses
ouailles et de son clergé, recommandable par son érudition, son extrême
affabilité et son zèle ardent et éclairé. Qu'il nous soit permis de jeter ici
quelques fleurs sur la tombe vénérable d'un ancien compatriote, qui
daigna nous honorer de sa bienveillante estime.
(i) Voir son éloge , lu par M. Valfms à la séance publique de l'académie des sciences , arts et
belles lettres de Dijon , le 3o mars 1816, le dictionnaire bistorique de Chaudon , et la biographic
universelle de Noël.
( i4 )
ÉGLISE DE NOTRE-DAME.
Avant qu'une cathédrale ait été érigée à Dijon, l'église de Notre-
Dame fut long-temps regardée comme la principale paroisse et la
principale église de la ville. A ce titre, et plus encore à cause du mé-
rite de son architecture, qui, comme celle de Saint-Bénigne, offre
un modèle , assez complet et fort rare aujourd'hui , de l'architecture
religieuse du i3e siècle, mais beaucoup plus parfait et beaucoup plus
remarquable par son intégrité et son caractère particulier, les édite ^rs
de cet ouvrage ont jugé à propos d'en joindre ici la description à celle
de la cathédrale. L'origine et la première construction de cette église
ne sont pas bien connues; mais il est certain qu'elle existait avec le titre
de paroisse dans le 12e siècle, et que l'église actuelle fut rebâtie dans
l'intervalle de l'année 1252 à i334, époque de sa consécration et de sa
dédicace sous le vocable de Notre-Dame de bon Espoir, qui fut faite en
grande pompe par Hugues, évêque de Tabaries (Palestine).
L'extérieur, qui joint à la régularité d'ensemble la plus heureuse
distribution, mais dont le coup-d'ceil général est en partie intercepté par
des maisons particulières et des baraques adossées aux murs, s'aperçoit
sous plusieurs aspects qui peuvent faire juger du style, et sont fort pit-
toresques. La partie la plus remarquable est le portail principal, unique
dans son genre, et justement vanté par les antiquaires et les curieux.
Sa forme est celle d'un parallélogramme rectangle, de quatre-vingt-
huit pieds d'élévation , soixante de largeur et environ dix-neuf de
profondeur; divisé en trois étages, dont le premier est occupé par trois
grandes arcades entièrement ouvertes, formant l'entrée d'un vaste
péristyle ou porche, dont les voûtes sont soutenues par deux rangs de
piliers, et qui précède les trois portes de l'église, dont les voussures, le
tympan et les parois latérales étaient jadis richement ornés de statues
et de sculptures, détruites en 179^. Les deux autres étages sont deux
galeries ou colonnades superposées, composées chacune de dix-sept
colonnes fuselées, d'un seul morceau, très délicates, couronnées de leur
( '5 )
chapiteau et d'un petit arc ogive, dont les retombées s'appuyent sur
des figures saillantes d'animaux chimériques en forme de gargouilles.
Les bandeaux ou frises qui partagent chaque étage présentent, dans
leur développement, une suite d'animaux ailés, des lions, des griffons
et autres de fort relief, placés à l'aplomb des colonnes, qui rappellent
les triglifes de l'architecture antique , et dont les intervalles sont rem-
plies de rinceaux et autres ornemens variés, mais presqu'entièrement
ruinés, ainsi que les figures d'animaux, par la vétusté. Des contre-forts,
dont la partie supérieure prend la forme d'une petite tourelle ronde en
encorbellement, flanquent les deux angles de cette façade ; ils sont ter-
minés, ainsi que le massif, par un toit très applati, sur la droite du-
quel , vers le midi , s'élève une charpente en fer supportant la cloche
et les figures mécaniques d'une horloge, devenue un monument célèbre
de la vengeance que le duc Philippe-le-Hardi exerça sur les habitans
de la ville de Courtrai en i582 (1). Il est très peu probable que cette
façade ait dû être surmontée de tours ou de flèches, comme l'affirme
M. Noellat dans son Guide du voyageur à Dijon , dont la preuve n'est pas
rigoureusement convaincante. Enfin le mérite et l'importance du por-
tail de l'église de Notre-Dame de Dijon paraissent doublement con-
firmées en trouvant ce portail gravé et choisi comme exemple curieux
dans le parallèle des édifices anciens et modernes de Durand et dans
le cours d'architecture de Patte.
La brièveté de cette notice ne nous permet pas d'entrer ici dans tous
les détails, nécessaires pour décrire exactement le reste de cet édifice;
(1) Les habitans de la ville de Courtrai , après la bataille de Rosebec , ayant refusé de rendre au
roi de France les éperons dorés des chevaliers français tués sous ses murs en i3o2, le vainqueur
enleva de force ce trophée et fit mettre le feu à la ville. Le duc Philippe-le-Hardi , qui avait aussi à
se plaindre , enleva l'horloge , qu'ils regardaient alors comme un chef-d'œuvre, et le plus beau,
dit l'historien Froissart, qu'on pust trouver de cà et de là jnurs) , ce qui pouvait être vrai dans un
temps où ce genre de mécanisme n'avait pas atteint la perfection qu'il a eu depuis), le fit transporter
à Dijon, où le maire Josset de la Halle le fi' Macci ou dessus du portail de IWre-Dame, ce qui
coûta 100 liv., que le duc remboursa à la ville. Cette horloge, qui, par suite de diverses répara-
tions successives, n'est plus intégralement la même et n'a guère conservé que sa cloche, était le
second ouvrage de ce genre d'un nommé Jacques Marc, mécanicien flamand, d'où , par corruption ,
le peuple de Dijon a donné à cette machine, qui ne consiste plus qu'en deux figures d'homme et de
femme qui frappent alternativement les heures sur la cloche , le nom de Jaqueniard.
( 16 )
et nous ne pouvons donc qu'indiquer très succinctement que l'église de
Notre-Dame, du même temps que celle de Saint-Bénigne, offre dans
toute son étendue le même caractère, mais avec beaucoup plus d'élé-
gance sans avoir moins de gravité, une distribution de lignes et des
proportions plus heureuses, et ce qu'on appelle plus de mouvement,
sans approcher des chefs-d'œuvre des i4eet i5e siècles, le chevet surtout,
qui se groupe pyramidalement avec les branches du transept , et la belle
tour qui le domine , et s'élève du milieu de l'église à la hauteur de
deux cent quarante-quatre pieds , est de l'effet le plus pittoresque, et
produit le plus agréable coup-d'œil de l'extrémité de la rue large qui y
aboutit. Il en est de même de l'aspect général de la façade méridionale
vue à quelque distance de la porte latérale, d'où l'on découvre une
grande partie de l'église, et que l'artiste a choisi comme le plus propre
à en donner ici par son dessin, l'idée la moins incomplète.
L'intérieur de l'église de Notre-Dame offre plus particulièrement lieu
d'observer et d'étudier tout le talent dont l'artiste a fait preuve, tout
l'artifice de la structure , l'heureuse exécution des colonnades qui
régnent dans toute l'étendue des travées, cette harmonie entre toutes
les parties, et cette construction ingénieuse et hardie des voûtes qui pa-
raissent comme suspendues et sans appuy (1), dont furent, dit-on, si
émerveillés le célèbre Vauban et surtout l'architecte Souflot, qui en fit
exécuter une copie-modèle en bois (2). Aujourd'hui, avec des connais-
sances plus positives de l'architecture du moyen âge, et la science nou-
vellement acquise par l'élude approfondie des plans, des théories et
des moyens d'exécution appliqués par les architectes de ces temps-là, et
qui diffèrent essentiellement des principes reçus pour l'architecture
antique comme pour celle de nos jours, il nous est permis de juger ce
monument avec un enthousiasme moins naïf et tout en rendant justice
(1) Le Guide du voyageur à Dijon, pag. 68, 70 et 71. — Description historique du duché de
Bourgogne , lom. 2, pag. 198, etc.
(2) On fait dire à M. de Vauban qu'il n'avait rien vu de si beau que ce temple , et qu'il ne man-
quait qu'une boîte pour le conserver.
Nous ignorons ce qu'est devenu ce modèle, qui aurait été bien précieux à conserver s'il était fait
avec soin et exactitude.
( '7 )
aux beautés réelles qu'il présente ; de ne pas, comme on l'a fait jusqu'à
présent, admirer exclusivement des prétendus tours de force , toujours
ingénieux sans doute , mais qui sont de l'essence même de cette sorte
d'architecture, et cessent d'être extraordinaires pour ceux qui en ont
étudié le secret , ou ont assez vu de ce genre d'édifices, pour qu'en les
comparant ils ne fassent point comme ceux qui (pour me servir d'une
expression vulgaire ) ne s'imaginent pas qu'il puisse y avoir quelque
chose de plus beau que le clocher de leur village.
Le plan géométral présente en général les mêmes lignes et la même
forme que celui de Saint-Bénigne. Les bas côtés ou collatéraux ne
régnent point autour du chœur , et sont terminés par des petites ab-
sides polygones qui forment des chapelles. Le transept a la même dis-
position ; mais ici le chœur renfermé dans l'abside principale, n'anti-
cipe pas sur cette partie , et en laisse l'étendue entièrement libre. Les
dimensions principales de l'église de Notre-Dame sont de cent qua-
rante-deux pieds de longueur, non compris le porche, cinquante- trois
de largeur et cinquante-six de hauteur dans œuvre. M. Noellat nous
affirme que les deux verrières rondes ou grandes roses aux deux extré-
mités du transept étaient autrefois en découpure d'une délicatesse admi-
rable ; mais qu'elles furent brisées par un coup de vent. Il n'en reste
plus aucune trace.
On doit remarquer, au nombre des monumens qui décorent l'intérieur
de Notre-Dame, le groupe de l'assomption de la. Vierge au fond du
chœur , en pierre de tonnerre , regardé comme le chef-d'œuvre du
sculpteur Dubois ; le maître-autel et les bas-relief du chœur , par le
même ; le buffet-d'orgue , d'une composition et d'une exécution char-
mantes dans le style de la renaissance; quelques tableaux par Revel ;
l'épitaphe enrichie de sculpture , du vénérable pasteur Jean Vétu , mort
en 1820 , en enfin la statue miraculeuse de Notre-Dame de Bon espoir,
dans une des chapelles de la croisée , merceau fort curieux et non
moins rare de la sculpture du 11e siècle (1).
(1) Cet image est en bois fort rembruni par le temps et grossièrement sculptée : la tète , entière-
ment noire , pourrait être en ébènc , le menton est pointu et les yeux très-saillans. Sur sa tète est
( 18 )
Les maires de Dijon avaient coutume, à leur installation , de venir
prêter serment dans cette église ; et ce fut dans l'une de ces chapelles
que Pierre de Beaufremont , comte de Gharni , et les douze chevaliers,
qui avaient tenu avec lui le pas d'armes de Marsannay , en 1 44^ > vm~
rent offrir et déposer leur écu et leur lance , où on les voyait encore
suspendus dans la chapelle de la Vierge avant la révolution (1). Plu-
sieurs curés, recommandables par leur science, leurs travaux littéraires
et apostoliques , leur piété et leurs vertus , sont en vénération dans
l'histoire de la paroisse de Notre-Dame , et les habitans ont particuliè-
rement conservé la mémoire de Thomas Chaudot , Jacques Genreau ,
Louis Canelet et Joseph Gaudrillet , ce dernier, en 1733, publia en
un vol. in-18 l'histoire de cette église sous le titre d'Histoire de Notre-
Dame de Bon espoir , ouvrage assez rare à trouver aujourd'hui.
une espèce de bandeau où l'on remarque trois cavités , probablement remplies jadis par des pierres
précieuses , et une couronne sans fleuron. Enfin , les bords de son manteau sont dorés et sa robe
parsemée de larges mouches. Il paraît très-probable que cette figure date de la fondation de l'église
au 1 ie siècle : elle fut long-temps placée dans une chapelle particulière , voûtée et construite au sud
du transept de vingt pieds d'élévation. Une foule de luminaires, de cierges et de flambeaux brûlaient
jour et nuit , et garnissaient une galerie qui régnait autour de cette chapelle , dont l'extérieur et
l'intérieur étaient remplis de tableaux votifs , de jambes , de bras , de pieds de cire , d'argent , de
bois : des béquilles de toutes espèces , des boucliers , des épées, des étendards , appendus aux murs
comme monumens de reconnaissance des héros , des ducs et des fidèles qui avaient obtenu des grâces
ou des guérisons miraculeuses.
(1) Voyez l'histoire et la description de ce tournoi , célèbre dans toute l'Europe, dans les mémoi-
res d'Olivier de la Marche , liv. ier , chap. 9 , et dans le Traité des carrousels du père Ménétrier ,
in-4°, 1664.
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE D'AUTUN ,
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT ;
DESSINÉS ET LITHOGRAPHIES
PAR CHAPUY,
EX-OFFICIEF. b 0 GÉNIE MARITIME. ANCIEN ÉLÈVE DE L' ÉCOLE POLYTECIINIQL'I
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR F -T. DE JOLIMOTST ,
I \ INGENIEUR , ALTEUR DE PLUSIEURS OUVRAGES SUR LES ANTIQUITÉS ET LES MŒURS DU MOYEN AGE , MEMBRE DE l'aCADÉMIE DES SCIENCES BELLES-
LETTRES ET ARTS DE CAEN , DE LA SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE, DE CELLE DEMUT.ATIO.N DE ROUEN ET AUTRES SOCIÉTÉS SAVANTES.
PARIS ,
CHEZ ENGELMANN ET O, LITHOGRAPHES DE LA CHAMBRE ET DU CABINET DU ROI, ÉDITEURS,
RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE , N° 6.
IMPRIMERIE DE GOETSCHY , RUE LOUIS-LE-GRAND , îs° 35.
^ 83o,
ÉGLISE CATHÉDRALE
D'AUTUN.
Deux églises ont successivement porté le titre de cathédrale d'Autun:
la première élevée sous le règne de Constantin , en 543 , avait succédé
aux oratoires primitifs cachés dans des chryptes et des souterrains dans
lesquels se réfugiaient les fondateurs du culte chrétien , en y bravant
courageusement les cruelles persécutions de leurs bourreaux; et à ces
chapelles quelquefois tolérées dans la suite , aussi peu considérables
que légèrement construites , le plus souvent en bois , et presque toutes
le berceau des principales églises de la chrétienneté.
Cette première cathédrale d'Autun, fut dédiée à Saint-Nazaire ,
parce qu'elle possédait un linge teint du sang de ce martyr, qui lui avait
été apporté de Milan ; tantôt détruite par les Sarrazins , tantôt par les
Normands, et toujours réparée par les soins et la piété des peuples
et des rois , les écrivains et la tradition ne nous ont rien conservé ni
sur sa structure ni sur son histoire , mais dans le commencement du
12e siècle , époque célèbre du zèle unanime des chrétiens , pour la re-
construction des temples , on voulut rebâtir celle-ci avec toute la ma-
gnificence digne de la splendeur et du rang dont jouissait l'évêché
d'Autun , réputé un des plus illustres de la France ; on y dépensa des
sommes énormes; les ducs de Bourgogne, les évêques et les fidèles riva-
lisèrent de générosité et on y consacra de très-grands revenus , mais,
ou qui furent mal employés, ou qui ne furent pas sufïisans, car cette
église n'a jamais été achevée et a été depuis tout-à-fait abandonnée
et laissée en ruine. (1)
(1) L'évêque Guy de la Chaume y employa infructueusement le revenu de la première année do
tous les bénéfices conférés dans le diocèse pendant dix ans.
Les chanoines obtinrent du pape Alexandre IV , une bulle qui accordait cent jours d'indulgence
( 4 )
Pendant ces travaux et dès l'année 1195, l'office canonial se faisait
durant la moitié de l'année, dans l'église en construction, et durant
l'autre (1) , dans une ancienne chapelle du palais des ducs de Bour-
gogne , voisine de là et qui fut cédée au chapitre lorsque les ducs ju-
gèrent à propos de tranférer leur résidence habituelle d'Autun à Dijon.
Bientôt l'incommodité de cet état de choses et la nécessité des sacrifices,
de plus en plus ruineux, qu'il fallait faire encore , firent adopter tout-
à-fait cette seconde cathédrale qui devint dès lors la cathédrale réelle ;
mais non entièrement de droit , car l'église Saint-Nazaire posséda long-
temps encore depuis, le titre de cathédrale, mère du diocèse : et jusqu'en
l'année 1770 , les évêques d'Autun, en prenant possession de l'évêché,
conservèrent la coutume de se placer, en cérémonie, dans la chaire de
pierre réservée pour ce sujet derrière l'autel , dans le choeur de cette
église , et appelée la chaire de Saint-Léger , du nom de ce saint prélat
qui la fit sans doute établir le premier et que l'église d'Autun révère,
surtout, à cause du généreux dévouement avec lequel il se livra au plus
affreux martyre pour épargner à ses concitoyens les horribles ven-
geances dont les menaçait , à cause de lui , le roi Ghilderic.
Cette chapelle du château des ducs qui malgré son titre modeste
n'était pas moins une église considérable , avait été commencée par
Robert Ier , vers l'an 1060, continuée par Hugues son petit fils, consa-
crée en 11 32 par le pape Innocent second et achevée seulement par
l'évêque Etienne en 1178. Elle est sous le vocable de Saint-Lazare ,
parce que les reliques de ce saint lui furent apportées de Marseille et
déposées sous le chœur. Cette église Saint-Lazare n'est point parvenue
intacte jusquà nous et des réparations et reconstructions partielles l'ont
plus ou moins défigurée ; elle est située comme l'était aussi l'ancienne,
dans le quartier le plus élevé de la ville qu'il domine agréablement ,
appelé le Château, parce que c'était la partie fortifiée de la ville et
qu'il contenait le palais des souverains de la contrée.
à ceux qui contribuaient à la réédification de cette église , et grande fut l'abondance des aumônes.
Heureux temps où l'on obtenait avec des moyens aussi simples et sans murmures un impôt libre et
volontaire suffisant pour réparer de grands désastres ou opérer de grandes choses !
(1) C'est-à-dire pendant l'été , parce que les travaux étaient en pleine activité.
( 5 )
EXTÉRIEUR.
Si dans plusieurs de nos précédentes descriptions nous avons signalé
comme un mérite de retrouver dans les édifices religieux du moyen
âge , l'unité et l'intégrité du style et du plan primitif , qui peuvent
seuls fournir des exemples complets de l'état de l'art dans les differens
siècles: si déjà quelques cathédrales nous ont offert en grande partie,
du moins, de ces exemples , telles que celles de Paris , d'Amiens , de
Dijon , nous sommes loin de recommander, sous ce rapport , la cathé-
drale d'Autun qui, nous devons même l'avouer, ne serait point entrée
peut-être dans la collection des principales basiliques de France, sans le
rang éminent où fut toujours placé cet évêché , et si l'église, telle qu'elle
est restée , ne présentait pas dans ses détails des parties essentielles à
l'étude de la science monumentale de notre pays , notamment celles
qui remontent au commencement du 12e siècle et avant, époque dont
les monumens commencent à être rares en France , et aussi quelques
fragmens intéressans du i5e siècle.
L'extérieur de cette église a peu d'aspect et est plus pittoresque
qu'imposant , à l'exception de l'entrée principale et des deux tours ,
de quelques détails de la porte latérale et de quelques portions des
murs inférieurs des absides ; tout le reste n'offre que des reconstruc-
tions incohérentes, la plupart inachevées et qu'il faut considérer iso-
lément. La façade principale qui, ici , est exposée au midi, (par cas
qui n'est point ordinaire dans les églises de cette époque, celle-ci,
contre l'usage, est orientée du nord au sud, au lieu de l'être de l'est
à l'ouest) ; cette façade , disons-nous, détachée dans toute sa partie
supérieure , du pignon de la nef avec laquelle elle n'a du reste aucun
rapport de structure, est la partie la plus ancienne et la plus curieuse
de la cathédrale d'Autun ; elle consiste principalement en un vaste
porche qui en occupe presque toute la largeur , profond , voûté en
berceau à plain cintre , avec des arcs doubleaux sans arrêtes croisées ou
transversales et dont les parois latérales sont ornées de colonnes gros-
( 6 )
sièrement imitées de l'antique, surmontées de chapiteaux à figures
chimériques ; dans le fond est une porte dont l'arc également à plein
cintre , est soutenu sur de fortes colonnes découpées en rainceaux et
entrelats , avec chapiteaux du même goût que les précédens et or-
né d'un tympan dont les sculptures primitives ont été enlevées ( 1 )
ainsi que le trumeau également décoré, qui partageait cette porte. On
accède à ce porche par une longue suite démarches ou de degrés néces-
sités par l'extrême inclinaison du terrain, en cet endroit, au-dessous du
niveau de l'église , et le tout est enfin surmonté de deux tours carrées
dont la partie inférieure est évidemment du même temps que le porche,
mais n'en offre, dans la partie supérieure, qu'une espèce d'imitation
défectueuse et moderne , et toutes deux sont surmontées d'une petite
campanille à jour et en dôme, qui nous a paru du 16e siècle.
Il nous paraît probable que la masse principale de ce vieux portique
est antérieure à l'église actuelle que nous savons avoir été reconstruite
vers l'an 1060 ( ci-dessus page4)> et serait un reste de la chapelle
primitive des ducs, beaucoup plus ancienne, qui aurait été conservé
provisoirement jusqu'à ce qu'on en eut élevé un portail plus approprié
aux dimensions et au style de la nouvelle église , opinion que semble
en effet confirmer son manque de liaison et de concordance de lignes
avec l'extrémité de la nef à laquelle ce portique n'est évidemment joint
qu'accessoirement. Dans ce cas ce serait un fragment aussi précieux que
rare , de la première époque de l'architecture romane ou carlovin-
gienne, déjà bien modifiée dans le 1 ie siècle et tout-à-fait altérée dans
le commencement du 12e. (2)
(1) Ces sculptures ont éié remplacées par des ornemens et des figures modernes du plus mauvais
goût.
On remarque sur deux des anciens chapiteaux placés en parallèles , deux sujets probablement
empruntés, l'un aux fabliaux du temps, et» l'autre aux fables d'Esope, et par lesquels l'artiste a
sans doute voulu caractériser la charité. Le premier représente un homme tirant une épine delà pate
d'un lion , et l'autre , une cigogne ôtant un os du gosier d'un loup.
(2) Sous ce rapport, nous ne pouvons nous empêcher d'exprimer ici nos regrets de ce que notre
estimable collaborateur, M. Chapuy, à qui l'on doit la première pensée de ce recueil , et dont les
connaissances en fait d'architectures du moyen âge, surpassent peut-être les nôtres, n'ait pas porté
plus d'intérêt à ce portail en le choisissant pour sujet d'un de ses dessins, par préférence même, s'il
le fallait, à celui, par exemple, de l'intérieur d'un des bas côtés de l'église, qui nous paraît beaucoup
moins intéressant.
( 7 )
La façade latérale ( à l'ouest) , entièrement à découvert , et précédée
d'une place de médiocre étendue et aussi irrégulièrement bâtie que son
sol est inégal , n'offre rien de particulier à l'observation. Les ornemens
des fenêtres des chapelles perdent leur effet par le manque d'harmonie
avec le reste ; les conteforts et les arcs-boutans absorbés par les toits,
n'ont aucun mouvement ; le dessous du portail , de ce côté , auquel on
accède aussi par plusieurs rangs de degrés, offre seulement des colonnes
et des sculptures dans le goût de celui du midi (i) ; du reste, rien qui
captive exclusivement l'œil (2) ; on en peut dire autant du chevet aussi
à découvert et de la façade opposée (à l'est), qui n'a point de portail
et dont l'accès est intercepté au public par des cours et des jardins
d'habitations particulières.
Mais ce qui ne saurait passer innaperçu et mérite toute l'attention ,
c'est le charmant clocher pyramidal , en pierre , qui domine le centre
du transept avec autant de majesté que d'élégance, Cet ouvrage remar-
quable est dû à la munificence du cardinal Rollin, évêque d'Autun,
qui le fit construire vers le milieu du i5e siècle, après l'incendie causé
par le feu du ciel, en 1^65, qui avait réduit en cendres l'ancien clo-
cher (3) , fondu six cloches et brûlé la plus grande partie de la nef. Le
clocher actuel dont la hauteur est de deux cent soixante-trois pieds du
sol, au pied de la croix, fut lui-même plusieurs fois frappé de la fou-
dre, notamment le 27 juin i635. Nous croyons que c'est sur la terrasse
de ce clocher que l'on tirait chaque année le feu d'artifice de la Saint-
Ladre ou Saint-Lazare, fête mémorable à Autun, célébrée encore avant
la révolution, et sur laquelle on trouvera des détails curieux dans les
divers écrits publiés sur la ville.
(1) On peut aussi les regarder comme des fragmens du même temps, ajustés ici pour les conserver
ou s'épargner des frais de sculpture , comme on le faisait très-fréquemment même avec des débris
d'antiquités romaines. On remarque dans les cintres de la voûte divers signes du zodiaque, et des
emblèmes de travaux des champs pour chaque mois de l'année.
(2) La place que l'on nomme place des Terreaux, est ornée d'une jolie fontaine en pierre, du temps
de Louis XII ou de François Ier, composée de deux coupoles l'une sur l'autre, supportées par des
pilastres coniques sur un plan triangulaire, surmontées de la figure d'un pélican. Au milieu,
l'eau s'échappe d'une coupe élégante, et se répand dans le bassin qui en environne la base.
(3) II était en bois et datait probablement de l'origine de l'église, mais nous ignorons quelle était
sa forme.
( 8 )
INTÉRIEUR.
L'intérieur de l'église d'Autun offre dans la masse principale, à l'ex-
ception du chœur et des chapelles, le style de la primitive construction,
c'est-à-dire du ne et 12e siècle, mais avec des particularités curieuses
et que l'on trouve rarement. Ici les massifs et les piliers n'offrent au-
cunes parties cylindriques comme on le voit presque exclusivement ail-
leurs , toutes sont carrées et anguleuses ; ils sont revêtus de pilastres
plats ainsi que leurs chapiteaux, décorés néanmoins de rinceaux et de
figures grossièrement travaillés dans la manière du temps (i), et plu-
sieurs de ces pilastres sont à cannelures; les voûtes, non à plain cintre
mais légèrement ogives, sont unies sans refents ni nervures d' arêtes et
ne présentent que des arcs doubleaux qui correspondent aux pilastres.
Toute cette architecture qui ne ressemble pas mal à de la mauvaise ar-
chitecture moderne, est-elle bien intégralement du 11e et 12e siècle ?
et ne serait-elle pas plutôt en grande partie une imitation défectueuse,
un espèce de raccort maladroit et bien postérieur dans le genre de celui
qu'on remarque aux tours du grand portail ? Peut-être du même temps
et du même ouvrier, peut-être enfin de l'époque de l'incendie de 1^65
qui détruisit la plus grande partie de la nef ( Voy. ci-dessus pag. 7 ) ?
C'est ce que nous ne voulons pas affirmer mais ce qui pourrait être.
Le chœur, dont l'abside a été reconstruit par le cardinal Rollin, s'é-
tend fort avant dans la nef au-delà du transept et passe pour un des
plus spacieux et des plus magnifiques qui soient en France ; il paraît
avoir conservé la plus grande partie des marbres précieux, des dorures
et des riches boiseries dont on l'orna avec profusion vers le milieu du
siècle dernier; jadis il était fermé par un beau jubé qui a disparu ainsi
qu'un zodiaque en mosaique qui ornait le pavé du sanctuaire, et ce mo-
(1) On y distingue les trois jeunes gens dans la fournaise, l'adoration des bergers, le songe des
mages , les trois rois sont couchés dans le même lit, un ange entr'ouvre les rideaux et leur montre
l'étoile ; et autres sujets tirés de l'histoire sainte.
nument en marbre si curieux et peut-être unique dans son genre que
l'évêque Étienne avait fait faire sur le tombeau souterrain de Saint-
Lazare , par un moine nommé Martin , habile sculpteur et qui repré-
sentait en petit , l'église telle que l'évêque Etienne lui-même ve-
nait de l'achever. Ces objets, du plus haut intérêt, existaient encore
en 1^65, et furent honteusement sacrifiés aux inconvenantes et ridi-
cules décorations modernes qu'on prodiguait alors orgeuilleusement et
à grands frais dans les églises ; on aurait pu du moins en reléguer les
débris dans un coin de l'édifice , mais non il fallait les détruire. Les
moines , les chanoines , les marguilliers et les architectes musqués et
poudrés du règne de Louis XV avaient horreur des vieilleries.
Les chapelles décorées à différentes époques dans les i5e et 16e siè-
cles, présentent quelques ornemens de bon goût , et méritent d'être ob-
servées ainsi que la charmante tribune en pierre qui soutient le buffet
de l'orgue et qui réunit au plus haut degré la hardiesse et l'élégance à
la délicatesse de l'exécution. C'est encore un des ouvrages que l'on doit
au zèle du cardinal Rollin , et un des plus intéressans échantillons de
l'architecture du 1 5e siècle.
Un assez grand nombre de tombes et de mausolés, doublement inté-
ressans par leur structure et les personnages en l'honneur desquels ils
furent érigés , ornaient , avant la révolution , l'intérieur de la cathé-
drale d'Autun. Parmi ces monumens , deux surtout méritaient une
attention particulière , celui du cardinal Rollin , et du célèbre prési-
dent Jeannin de si glorieuse mémoire (1), eux seuls à-peu-près ont
échappé aux outrages des révolutionnaires et viennent d'être rétablis
dans la chapelle à gauche du chœur.
Forcés de terminer ici cette trop courte notice , nous ne pouvons ra-
conter tout ce que l'histoire nous apprend sur l'antique célébrité de
(i) Cet illustre citoyen , d'abord simple avocat sans aïeux et sans fortune, qui, par sa persuasive
éloquence, épargna à la ville de Dijon les crimes de la Saint-Barthélémy, parvint , par son mérite
supérieur, aux emplois les plus éminens, rendit à sa patrie les services les plus signalés,
et se concilia sans envieux l'amour des peuples et la bienveillance des rois , finit des jours en simple
particulier, et mourut près d'Autun en 1622 , à 82 ans, après avoir vu le trône de France occupé
par sept rois différens.
( >» )
l'évêché d'Autun, sur sa suprématie, qu'il étendait sur tous ceux de
France et d'Italie , sur les droits et les prérogatives exclusifs des évê-
ques et des chanoines , les usages singuliers et les faits curieux qui s'y
rapportent, et cette longue série d'évêques , la plupart illustrés par la
sainteté de leur vie, leur science, leur vertu, le rang qu'ils occupèrent
dans l'état, et leur influence dans les affaires publiques ; nous renvoyons
donc sur cet objet , aux nombreux écrits qui traitent de l'histoire de la
ville et de l'église d'Autun (i).
(1) Description historique de la Bourgopie , par Courtépée , tome 3 , page 43o. Hisloij-e de la ville
d'Autun, par Edme Thomas; Histoire d'Autun, par J. Rosny, 1802, 1 vol. ; Description de la
France , par Piganiol de la Force, etc., etc.
VUES PITTORESQUES
DE LA
CATHÉDRALE DE SENLIS ,
ET DÉTAILS REMARQUABLES DE CE MONUMENT ;
DESSINES
PAR CHAPUY,
KX OFFICIEU DD GENIE MARITIME, ANCIEN ÉLÈVE DE L'ECOLE POLYTECHNIQUE;
AVEC UN TEXTE HISTORIQUE ET DESCRIPTIF
PAR F. -T. DE JOLIMONT ,
EX-INGÉNIEUR , AUTEUR DE PLUSIEURS OUVRAGES SUR LES ANTIQUITÉS ET LES MŒURS DU MOYEN AGE , MEMBRE DE LACADEMIE DES SCIENCES EELLES-
LETTRES ET ARTS DE CAEIV , DE LA SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE NORMANDIE, DE CELLE d'ÉMULATION DE ROUEN ET AUTRES SOCIÉTÉS SAVANTES.
PARIS ,
CHEZ ENGELMANN et G«, LITHOGRAPHES , ÉDITEURS , RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N« 6.
IMPRIMERIE DE GOETSCIIY , RUE LOUIS-EE -GRAND , N° 35.
ÉGLISE CATHÉDRALE
DE SENLIS.
Il y a peu de cathédrales dont les historiens se soient moins occupés
que de celle de Senlis et malgré nos actives recherches, notre notice
sur ce monument se ressent de cette complette stérilité de documens.
La tradition, plutôt que l'histoire écrite, nous a transmis seulement
comme fait à-peu-près constant , qu'un certain Régulus plus connu dans
l'histoire ecclésiastique sous le nom de St-Rieul, venu dans les Gaules
avec St. -Denis dans le IIIme siècle, y prêcha la foi catholique aux Syl-
vanectes , peuples du pays dont la conversion fut en grande partie
son ouvrage , et fonda dansleur ville principale , depuis nommée Senlis,
la première église dont il fut le premier évêque : il est vrai que la mission
de ce saint était réclamée par deux églises, celle d'Arles et de Senlis ,
qui, chose plus surprenante, prétendaient toutes deux conserver et pos-
séder son corps bien entier, ce qui démontre seulement ou qu'il y a eu
deux saints du même nom ou qu'une des deux reliques était appocri-
phe (1); quoiqu'il en soit nous regardons jusqu'au contredit St-Ricul
comme le fondateur de l'église de Senlis. Ce saint prélat parcourait
avec la même ardeur les villes, les campagnes, les bourgs, les chau-
mières et les châteaux, il sermonait souvent en pleine campagne à
cause de la foule qui se pressait pour l'entendre et au nombre des mi-
racles dont il appuyait ses discours et que rapportent les légendes, nous
citerons celui de la grenouille, parce que la croyance s'en est conservée
dans le peuple du pays, et qu'il a été l'objet d'un monument de pein-
ture dont on a constamment depuis décoré l'autel delà chapelle dédiée
{i) D'après le Martyrologe romain St-Rieul fut cvêque d'Arles et mourut à Senlis.
( 4 )
à ce saint. Un jour qu'il prêchait à Reulli , près d'une grande mare , il
imposa tout à coup silence aux grenouilles, dont les croassemens inter-
rompaient son saint ministère, et lorsqu'il eût fini il ne permit qu'à une
seule de recommencer, en sorte que depuis ce tems on n'a jamais en-
tendu qu'une grenouille croasser dans la Mare de Reulli.
Depuis l'apostolat de ce saint Evêque, en grande vénération à Senlis,
nous n'avons aucune connaissance exacte ni des faits ni des édifices qui
se sont succédés. L'église actuelle qui, à ce que l'on croit, existait déjà
en i3o4, fut incendiée par le feu du ciel, et restaurée par parties
depuis , à différentes époques : ce qui paraît confirmé par l'examen
même du monument, où il est facile de reconnaître un mélange des
styles de cinq à six siècles différens depuis le i2me et peut-être avant,
jusqu au 10 .
La Cathédrale de Senlis consacrée sous le vocable de Notre-Dame ,
était suffragante de celle de Reims : elle est placée dans la partie la
plus ancienne de la ville , dite la Cité qui existait du tems des Ro-
mains, sous le nom de Sylvanectum , et dont on voit encore beaucoup
de vestiges. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une église paroissiale.
( 5 )
EXTÉRIEUR.
Quelques voyageurs, quelques auteurs de dictionnaires géographi-
ques, et en particulier l'auteur du Guide du Voyageur en France,
( M. Richard ) citent la Cathédrale de Senlis, comme fort peu remar-
quable et d'un gothique de fort mauvais goût. Nous ne pouvons être de
leur avis ; si la Cathédrale de Senlis est moins importante en général ,
moins somptueuse, d'une structure moins homogène ou moins régu-
lière que quelqu'autre de nos monumens de ce genre, elle n'offre pas
moins des parties extrêmement curieuses , riches de charmans détails
et plusieurs aspects très-pittoresques.
La façade principale qui nous paraît être de la fin du XIImc siècle ou
de ce que nous appelons la seconde transition de style, est peut-être un
peu étroite , mais d'une parfaite régularité de lignes et de distribution
de vide et de plain, sauf les deux tours, qui comme celles d'une église
suffragante, ne pouvaient pas être égales de forme ni de dimension, et
ce portail offre dans la disposition des portes, dont la principale est
comme à l'ordinaire ornée de statues et de groupes de figures sculptées
sur les parois, le tympan et les voussures; dans celle du vitrail qui la
surmonte , des trois petites roses placées contre l'ordinaire au dernier
étage , et de la jolie balustrade élégamment décorée de quatre figures
d'anges et qui termine la partie centrale à la naissance de la portion
triangulaire du pignon de la nef, ce portail disons-nous , offre une va-
riété de style qu'il est bon d'observer, et qui peut comme plusieurs au-
tres servir à prouver que l'architecturegothique présente beaucoup moins
de monotonie qu'on ne le prétend , même dans les édifices de la même
époque ; mais ce qui rend le principal portail de l'église de Senlis, par-
ticulièrement digne d'attention c'est l'élévation, la légèreté et l'élégance
étonnante du clocher méridional regardé comme un des plus beaux de
France, et digne d'être comparé dans son genre au clocher neuf de
l'église de Chartres , qui beaucoup plus moderne, plus compliqué et
plus riche de détails, est peut-être moins sévère de forme et moins
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strictement beau. Celui de Senlis qui a deux cent onze pieds du sol à
l'extrémité de la croix qui le surmonte, surpasse en hauteur les coteaux
les plus élevés d'alentour , et est aperçu à plus de sept lieues de dis-
tance. On lui reproche avec raison sans doute comme au reste de la
façade d'être trop étroit, ce qui nuit à sa perfection réelle, et laisse
trop peu d'espace au mouvement des cloches qu'il renferme, inconvé-
nient qui a causé deux fois en 1817, la rupture de celles que la piété
des habitans y avait replacées récemment.
Les autres façades et le reste du monument en partie environnées de
constructions accessoires ne peuvent être aperçues que partiellement ,
cependant elles présentent non-seulement plusieurs points de vue pit-
toresques , mais aussi quelques objets d'observation. Tels sont des ves-
tiges d'architecture à plein cintre , vers le chevet et dans la portion
inférieure du chevet lui-même , des restes de vieux bâtimens de diffé-
rens siècles, probablement faisant partie de l'ancien Gloitre, du Cha-
pitre ou de l'Évêché, et enfin les deux portails latéraux reconstruits
vers la fin du XVme siècle, et terminés probablement sous le règne de
Fraçois Ier dont on voit la Salamandre en plusieurs endroits ; portails
qui se font remarquer principalement celui du midi, par une prodi-
galité de détails , une richesse de structure, une coquetterie de formes
qui contrastent singulièrement avec la simplicité du reste de l'édifice.
On y remarque peu de figures , mais seulement sur le portail méri-
dional, un groupe que le peuple appelle Dieu le Père, et qui représente
la Trinité figurée par le Père Éternel sur sa poitrine repose le Saint-
Esprit sous la forme accoutumée d'une colombe, il tient la Croix sur
laquelle est étendu le corps de Jésus-Christ; sur le portail du nord,
une autre figure désignée sous le nom de Dieu le Fils , représente le
Sauveur debout, les deux mains élevées vers le Ciel, dans l'altitude
que prenaient les premiers Chrétiens pour prier. Enfin l'extrémité des
deux pignons est également surmontée d'une figure assise.
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INTÉRIEUR.
Presque toute la partie inférieure de l'intérieur de F église de Senlis
jusqu'aux grandes fenêtres, excepté les extrémite's du transept, nous
paraissent être de la primitive construction de l'édifice, c'est-à-dire de
celle qui appartient aux XIIme et XlIIme siècles , ce qu'il est facile de re-
connaître à la forme générale des piliers, particulièrement de ceux du
chœur et à celle de leurs bases et de leurs chapiteaux, mais les grandes
fenêtres et les voûtes sont évidemment beaucoup plus récentes ainsi que
la plupart des chapelles dont quelques-unes sont ornées de jolis pen-
dentifs, et qui furent très-certainement reconstruites à différentes épo-
ques après l'incendie qui réduisît en cendres presque tout cet édifice en
i5o4j comme nous l'avons dit ci-dessus.
L'intérieur de l'église de Senlis est du reste d'un bel aspect bien pro-
portionné et est remarquable par une suite de tribunes assez vastes et
peu ordinaires ailleurs , qui comme à la Cathédrale de Paris, sont mé-
nagées au-dessus des bas-côtés, et régnent tout autour de l'édifice. On
y trouve çà et là de jolis détails de sculpture , particulièrement sur les
murs des extrémités du transept moins riches que les portails exté-
rieurs, mais embellis par l'effet des grandes roses et du vitrail inférieur,
nous regrettons seulement que le chœur qui aurait du conserver sa
simplicité primitive, ait été défiguré dans le siècle dernier par des or-
nemens et des peintures de mauvais goût et peu en harmonie avec
le style général de l'édifice qu'il eût été mieux de respecter.
Il a été assemblé à Senlis, quinze conciles dont les plus célèbres
sont : celui de 8^3, dans lequel Carloman, fils du Roi Charles, fut dé-
posé du diaconat et de tout degré ecclésiastique, dans lequel on
l'avait engagé de force pour lui interdire l'accès au trône : on le re-
tint prisonnier et comme ses partisans disaient qu'étant rendu à la vie
civile, rien ne pouvait plus l'empêcher de régner et prétendaient le
délivrer à la première occasion, son père le fit juger de nouveau pour
les crimes que les évêques n'avaient pu connaître et le fit condamner à
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mort , mais pour lui donner le tems de faire pénitence , on lui fit
crever les yeux , supplice fort ordinaire dans ce tems-là.
Le Concile tenu en i3io, par Philippe de Marigni, archevêque de
Sens , dans lequel neuf Templiers furent condamnés à être brûlés par
l'autorité du juge séculier.
Celui de i3i8, qui avait pour ohjet de remédier aux usurpations
des biens de l'église que l'on punit de l'interdiction ou de la cessation
de l'office divin dans toute la juridiction de celui qui en était l'auteur.
Enfin celui de i326, tenu par Guillaume de Trie, archevêque de
Reims , où il fut fait plusieurs statuts sur la tenue et la forme même
des conciles, sur les bénéficiaires , .l'immunité des églises et l'in-
violabilité de ceux qui s'y réfugiaient, et le maintien de la juridiction
ecclésiastique contre les violences des laïques.
Au nombre des évêques de Senlis , trois surtout sont célèbres par les
dignités dont ils ont été revêtus , tels sont Ursius ou Ursion , chance-
lier de France en 1090 , sous le règne de Philippe Ier, Guérin , natif de
Pont Saint-Maxance et Chevalier de l'Ordre de Jérusalem, fut aussi
Chancelier sous Philippe-Auguste. Les histoires de son siècle lui don-
nent la principale gloire de la journée de Bouvines où ce prélat rangea
lui-même l'armée du Roi en bataille , en qualité de lieutenant général,
mais alors nommé à l'é'vêché de Senlis, il se retira dans l'oratoire du
Roi et resta en prières tout le tems du combat. Il conserva la dignité
de Chancelier, jusqu'au règne de Saint Louis. Enfin le cardinal de
La Rochefoucault , grand Aumônier de France et chef du Conseil du
Roi Louis XIII. On compte encore Armand de Roquelaure , conseiller
d'état ecclésiastique, et M. de Trudaine, son prédécesseur, dont la mé-
moire sera longtems en vénération par sa piété, son zèle et sa charité.
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